Bismarck et la France

Part 4

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Cette gratitude de Thiers, c’est au moins quelque chose d’inattendu. Mais les _Mémoires_ du prince de Hohenlohe nous en apprennent bien d’autres. On y voit que des relations cordiales s’établirent dès ce moment entre Thiers et l’ambassadeur d’Allemagne. Bientôt après, cette intimité était même rendue publique par la présence, «au grand étonnement de tous», note le prince, de M. et de Mme Thiers à une réception de l’ambassade. Hohenlohe, de ces premières conversations, ne rapporte que peu de choses. Du moins avait-il réussi à établir un contact avec le représentant de la «République conservatrice». Il put en témoigner à son premier voyage à Berlin.

Une surprise y attendait Hohenlohe. Il trouva l’empereur en désaccord avec Bismarck. Déjà, à son audience de congé, Guillaume Ier lui avait indiqué qu’il pensait bien, comme son chancelier, que la République en France était une chose favorable à l’Allemagne. Mais il avait ajouté qu’il n’estimait «ni possible ni convenable» que son ambassadeur se fît, même chez l’ennemi, le complice de la Révolution. Ces dispositions paraissaient avoir gagné en force chez l’empereur, car Hohenlohe l’entendit se plaindre autant des idées avancées de Bismarck, «qui voulait le conduire on ne sait où», que de son mauvais caractère, des menaces de rupture et des offres de démission qu’il opposait à toute réserve ou à toute désapprobation de son maître. L’empereur craignait que Bismarck ne voulût encore la guerre, à quoi il était résolument opposé. Il priait même Hohenlohe de lui servir de porte-parole, comme s’il eût craint de faire lui-même des reproches à son terrible ministre. Celui-ci, d’ailleurs, en restait toujours à son point de vue. Il me réitéra, écrit Hohenlohe, «que nous avions le plus grand intérêt à maintenir en France le _statu quo_: la République, même la plus rouge, nous est favorable. La Monarchie rendrait la France capable de conclure des alliances et est dangereuse pour nous.»

Ainsi le contraste entre la politique de Bismarck et les idées de l’empereur grandissait. L’empereur revenait à la politique de l’ordre européen, à l’idée de la solidarité de tous les pouvoirs. Il estimait que Bismarck, en favorisant les éléments démocratiques de France, suivait une politique imprudente et, en même temps, déshonorait et compromettait son souverain. Qui avait pu déterminer ce renversement d’idées chez le vieux monarque? Bismarck ne se l’était pas demandé longtemps: c’était l’ambassadeur de France à Berlin, c’était M. de Gontaut-Biron.

L’heure était grave pour Bismarck: les particularistes devenaient de plus en plus entreprenants en Bavière[10]. L’Espagne était agitée par le carlisme. Un puissant mouvement catholique et conservateur se formait en Europe qui trouvait accès partout et jusqu’auprès de l’empereur d’Allemagne. Bismarck courut au plus pressé, qui était d’obtenir le rappel de Gontaut-Biron, dont l’action et l’influence prouvaient déjà à elles seules et par leurs promptes conséquences à quel point eût été dédommageable à la politique bismarckienne la monarchie légitime et catholique restaurée en France[11].

[10] Les _Mémoires_ reproduisent un rapport de Hohenlohe, daté du 10 février 1875, sur le succès des ultramontains en Bavière, son retentissement à l’extérieur, et son importance pour la politique de l’Empire. Ce passage-ci est particulièrement significatif: «Considérant la durée incertaine de la paix européenne, Votre Excellence estimera que l’éventualité d’un ministère ultramontain en Bavière doit être un sujet de préoccupation. Il n’est pas douteux qu’un gouvernement hostile à l’Empire s’appliquera à coaliser tous les éléments particularistes qui existent actuellement à l’état dispersé en Bavière et hors de Bavière, pour les utiliser, à une heure grave, comme une force organisée, capable de soutenir les ennemis de l’Empire à l’extérieur ou tout au moins de paralyser le mouvement patriotique allemand. Il est dans la nature des choses que la diplomatie des États moyens s’efforce de reprendre le rang de facteur politique international.» (_Denkwürdigkeiten_, II, p. 146.) A rapprocher l’incident soulevé par Perglas, représentant de la Bavière à Berlin, le 24 avril 1873, et que rapporte Hohenlohe: «Il y a eu à la cour plénière un incident très vif... Bismarck a saisi l’occasion de faire une scène à Perglas. Celui-ci a eu la maladresse de se placer non pas parmi les membres du conseil fédéral, mais dans les rangs du corps diplomatique, Bismarck lui en fit reproche et tout d’un coup, parlant français, lui dit: «_Puisque vous êtes membre du corps diplomatique, je dois parler avec vous la langue diplomatique._» Il paraît que Perglas pâlit affreusement. Il me semble que la situation est devenue intenable pour lui ici.» (_Denkwürdigkeiten_, II, p. 98.)

[11] Il est curieux de constater que le prince de Hohenlohe ne parle pas des observations, si semblables à un ultimatum, qu’il porta le 5 mai 1875 au duc Decazes au sujet des «armements» de la France. Il est vrai qu’il ne joua pas dans cette circonstance le beau rôle. Le duc de Broglie note que Hohenlohe montra un «certain embarras» durant son entretien avec le duc Decazes. (_La Mission de M. de Gontaut-Biron_, p. 224.)

Le mot d’ordre du prince de Hohenlohe fut dès lors de demander au duc Decazes, sans répit et comme une sorte de _delenda Carthago_, le déplacement de M. de Gontaut-Biron. Il faut rendre cette justice aux parlementaires conservateurs de ce temps-là qu’ils refusèrent constamment de satisfaire aux exigences de Bismarck. Le duc Decazes connaissait les services que M. de Gontaut-Biron nous rendait à Berlin et il savait sans doute aussi que la faveur de Guillaume Ier balançait utilement la disgrâce auprès de son ministre. Sur les refus modérés mais fermes de Decazes, Bismarck chargea Hohenlohe de redoubler d’insistance. Il se plaignait en ces termes de l’ambassadeur «ultramontain et légitimiste» qui représentait la France:

Gontaut s’est créé une situation à la cour qui le rend impropre à continuer les affaires diplomatiques. Il se peut que cela ait été possible au temps de Catherine II, mais de notre temps je ne puis supporter cela, pas plus qu’un ministre anglais ne souffrirait une intimité hostile au ministère entre la reine et des diplomates étrangers.

L’allusion aux femmes est transparente. Bismarck avait toujours détesté l’impératrice et sa belle-fille, qu’il appelait «la jument anglaise», d’après un mot de son répertoire de gentilhomme fermier. Une autre fois il répétera à Hohenlohe: «Gontaut s’est mis bien avec l’impératrice. C’est pourquoi il n’est plus digne de confiance.» Et une autre fois encore, en mars 1877, le prince de Hohenlohe fera ce récit, qui donne la mesure de l’influence exercée par Gontaut:

Allé chez Bismarck, où j’ai appris toutes sortes de choses inattendues. La raison pour laquelle on ne veut pas que je peigne les choses sous un jour trop pacifique, est que l’empereur, sous l’influence de l’impératrice et de Gontaut, se refuse à renforcer l’armée sur la frontière française en sorte que nous devenions égaux aux Français. Il y a tant de cavalerie et d’artillerie à la frontière que Metz est menacé. Les Français pourraient envahir à tout instant et nous mettre dans la situation la plus fâcheuse. Mais il n’y a pas moyen de déterminer l’empereur à envoyer des régiments de cavalerie à la frontière, simplement par crainte d’effrayer les Français. L’influence de l’impératrice augmente toujours, et Gontaut est derrière elle.

Quelques mois après, le prince de Hohenlohe étant venu à Gastein consulter le chancelier, celui-ci se plaignit plus fort que jamais de Gontaut-Biron:

Il est inconcevable, me dit le prince, qu’on puisse laisser à Berlin un homme qui passe son temps à conspirer contre le gouvernement impérial avec les Polonais, les ultramontains et autres ennemis de l’Empire[12].

[12] Ce sont, au témoignage du duc de Broglie, les termes mêmes des plaintes que Hohenlohe apportait au quai d’Orsay contre M. de Gontaut. En outre, on sait que le véritable texte des célèbres menaces de Bismarck en 1875 est celui-ci: «Si la France soutient les catholiques en Allemagne, je n’attendrai pas qu’elle soit prête. Elle le sera dans deux ans: je saisirai auparavant l’occasion favorable.» On oublie d’ordinaire le premier membre de phrase, et l’on fait dire à Bismarck: «Je n’attendrai pas que la France soit prête, etc...»

... L’empereur rend difficile la conduite de la politique avec la France. Sous l’influence de Gontaut, il s’en tient toujours à la soi-disant solidarité des intérêts conservateurs, la vieille politique d’Arnim, au lieu de voir que la France reste incapable d’alliance et divisée... Le chancelier dit encore que ce serait une prétention un peu trop forte que de vouloir lui faire croire que l’impératrice ne s’occupe pas de politique et n’intrigue pas contre lui. Depuis quinze ans, il trouve partout l’impératrice en adversaire. Elle se fait adresser des correspondances qu’elle lit à l’empereur au déjeuner, et c’est toujours après le déjeuner que le chancelier reçoit de l’empereur des billets désagréables. L’Empereur approuve en principe sa politique religieuse, mais il fait des difficultés sur le détail, et l’ingérence de l’impératrice en est la cause. Schleinitz, Goltz, Nesselrode et d’autres travaillent contre Bismarck avec l’Impératrice... Tout ce qui est ennemi du gouvernement impérial est soutenu par elle. Et tant que Gontaut-Biron sera à Berlin, il y aura une sorte de contre-ministère avec lequel le chancelier aura à combattre.

Derechef, le prince de Hohenlohe fut chargé du rôle d’intermédiaire entre Bismarck et l’empereur Guillaume. Cette fois, il devait expliquer et défendre devant le souverain la politique bismarckienne:

Aujourd’hui, audience chez l’Empereur. Je parlai aussitôt des affaires françaises et je remarquai que l’empereur se trouve sous une influence étrangère, qu’il est conduit dans ses jugements par des influences étranges et étrangères. Il me vanta l’esprit de suite et l’énergie de Mac-Mahon et loua ses efforts pour arrêter le radicalisme. Il affirma tout particulièrement son antipathie pour Gambetta, qui, s’il devenait jamais président, ferait la guerre à l’Allemagne. Bref, l’empereur entra dans des considérations que l’on n’a l’habitude de lire que dans les organes de l’Élysée et du duc de Broglie. Il se plaignit des excès de la presse allemande, même de la presse officieuse, contre le gouvernement français, et exprima la crainte que de continuels coups d’épingle ne lassassent à la fin la patience des Français et ne leur donnassent le motif d’une guerre où tous les torts seraient de notre côté. Je me permis de parler dans un tout autre sens. Entre autres choses, je fis remarquer à l’empereur que je ne pouvais croire que la République de Gambetta entreprendrait la guerre contre l’Allemagne. Pour faire la guerre, il faut des alliances au dehors et, au dedans, un gouvernement indiscuté et l’union du pays. Or Gambetta serait obligé d’entamer la lutte avec le parti clérical, et ce serait le signal d’un conflit qui aurait bien plus d’envergure encore que notre Kulturkampf. Il aurait ainsi beaucoup trop à faire à l’intérieur pour avoir le temps de penser à une guerre avec nous. D’ailleurs, il serait bien difficile à Gambetta de conclure une alliance contre nous avec une puissance étrangère, etc... L’empereur écouta attentivement mes déductions, mais il ne me parut pas convaincu.

M. de Gontaut-Biron avait donc merveilleusement travaillé pour la France. Il avait réussi à ébranler la situation de Bismarck. Il avait profité de l’animosité qui régnait depuis longtemps entre l’impératrice et le chancelier. Il avait habilement exploité les sentiments conservateurs de la cour et des milieux politiques allemands. Guillaume Ier qui trouvait déjà révolutionnaire le titre d’empereur allemand que Bismarck ne lui avait pas fait accepter sans peine à Versailles, Guillaume Ier, qui, au moment de la nomination du prince de Hohenlohe à Paris, ne partageait qu’avec une certaine modération, nous l’avons vu, les idées de Bismarck sur l’utilité d’une République en France, avait fini par trouver dangereux cet appui prêté par son gouvernement aux démocrates français. Nous ne saurons jamais si l’empereur s’arrêta à cette opinion par faiblesse, par timidité et par incompréhension de la politique hardiment utilitaire de Bismarck, ou si plutôt, à cette politique-là, il ne préférait celle de Metternich qui ne sacrifiait pas à un intérêt particulier et immédiat les intérêts supérieurs de la civilisation, de l’ordre et du progrès universels.

Enfin Guillaume Ier céda devant ce ministre autoritaire qui imposait au souverain la loi du bien public. Le système de Bismarck l’emporta et ses conséquences se déroulèrent telles qu’il les avait prévues. Le prince de Hohenlohe continua d’entretenir avec Thiers, le plus convenable des républicains, des relations étrangement cordiales. Au point que le duc Decazes lui en fit un jour la remarque: «On dit que vous ne sortez pas de chez M. Thiers», et à cette observation de notre ministre des affaires étrangères, le prince de Hohenlohe ne rapporte pas qu’il ait rien trouvé à répondre. Thiers allait en effet, au témoignage de ces _Mémoires_, converser très souvent avec l’ambassadeur d’Allemagne. Il était d’accord avec lui que la République était une bonne chose, les cléricaux des gens qu’il fallait battre, le maréchal un pauvre homme, les princes des personnes gênantes, et Gontaut-Biron (choisi jadis par lui-même pour le poste de Berlin) un envoyé dangereux et impossible. La note suivante, datée du 7 février 1876, montre en quels termes vraiment excellents vivaient l’illustre vieillard et l’agent du prince de Bismarck:

La princesse Troubetzkoï m’a dit hier soir que Thiers était très affecté que je ne l’eusse pas encouragé à accepter la présidence du Sénat. Si cela arrivait, le maréchal ne resterait pas un instant et se démettrait. Et Thiers mérite bien cette satisfaction.

Le passage est à la vérité un peu brumeux, mais il projette pourtant quelque chose comme l’«obscure clarté» de Corneille. Ces mots ne signifient rien, ou ils veulent dire que Thiers tenait à n’aller de l’avant qu’avec l’assentiment de l’ambassadeur d’Allemagne. Il savait que tout ce qui était républicain était de nature à faire plaisir à Bismarck[13]. Après les élections du 20 février, Thiers se présente chez Hohenlohe et lui dit avec un mauvais rire: «Eh bien! nous voilà en pleine révolution.» La mort le guettait, mais il songeait toujours à reprendre le pouvoir et, dans cette vue, il travaillait à s’assurer la sympathie de Bismarck.

[13] Les _Mémoires_ de Hohenlohe confirment singulièrement ce que les hommes d’État conservateurs avaient compris sans oser toutefois, par des scrupules qui nous paraissent inexplicables, le dire assez haut. Le duc de Broglie écrivait à M. de Gontaut-Biron dès le 25 octobre 1873: «Je pense beaucoup à vous, à votre situation à Berlin... Je ne puis douter que la malveillance n’y soit au comble contre toute combinaison monarchique. M. de Bismarck la poursuit évidemment avec cette haine instinctive qu’il porte à tout ce qui relève la France... Malheureusement je crains bien que les républicains de France, _même les plus illustres et les plus récents_, ne consentent à accepter cet appui qui fait peu d’honneur à leur cause.» C’est le duc de Broglie qui soulignait les mots _même les plus illustres et les plus récents_, où Thiers est clairement désigné. (_La Mission de M. de Gontaut-Biron_, p. 144.)

Chose à remarquer, bien que Hohenlohe enregistre le fait sans lui consacrer de grands commentaires, c’est Thiers qui lui a présenté son propre ennemi de la veille, Gambetta. Thiers préludait ainsi d’une façon singulière aux négociations de Gambetta et de Bismarck où Henckel de Donnersmarck devait lui succéder comme intermédiaire. Mais il faut citer d’après Hohenlohe cette présentation historique, en remarquant la date, qui suit de près le 16 mai:

_Paris, 3 juillet 1877._--Hier, M. Thiers vint me trouver et me dit: «Voulez-vous venir avec moi aujourd’hui pour causer avec Gambetta? Il viendra à onze heures et demie. Naturellement, j’acceptai et nous allâmes. Gambetta était déjà là lorsque j’entrai dans le beau cabinet de M. Thiers. Nous nous saluâmes et prîmes place, Thiers d’un côté, moi de l’autre, Gambetta en face de nous deux. Nous parlâmes de toutes sortes de choses, de la guerre de Turquie, de l’Angleterre, etc... Puis Thiers raconta ses vieilles histoires sur Metternich, Talleyrand et Louis-Philippe. Gambetta et moi nous l’écoutions respectueusement. Je n’ai jamais vu le passé et le présent incarnés comme en ces deux hommes. Gambetta, que les vieilles histoires ont dû médiocrement intéresser, écoutait avec l’attention d’un fils et montrait le plus vif intérêt. Je profitai d’un silence pour l’interroger sur les perspectives des élections. Il affirma que depuis 1789 il n’y avait pas eu d’élections aussi graves, que la France était résolue à abattre les ennemis de la République et y réussirait... Il dit des cléricaux qu’ils n’auraient pas d’appui en France si la haute bourgeoisie n’était responsable de leurs progrès. Il est d’avis qu’il faut détruire les congrégations et expulser les jésuites. Gambetta produit une bonne impression. Il est poli et aimable et en même temps on reconnaît chez lui l’homme d’État énergique et résolu.

«Une politique commune de la France et de l’Allemagne contre Rome», ce sera quelques mois plus tard un des articles de l’entente secrète de Gambetta et de Bismarck[14]. Nous avons montré que le chancelier avait un intérêt majeur à ce que la France ne prît pas la tête des pays catholiques. La responsabilité de Gambetta et de Thiers est donc ici éclatante: leur complicité avec l’ennemi, inconsciente, répétons-le, mais d’autant plus instructive, n’est pas niable. L’anticléricalisme a servi l’étranger[15]. Telle est la vérité. Et Hohenlohe nous apprend lui-même, à la date du 16 avril 1876 de son _Journal_, que Thiers, précurseur ici encore de Gambetta, est venu lui exposer «que la communauté des intérêts dans la lutte contre l’ultramontanisme serait une garantie pour la continuation des bonnes relations entre l’Allemagne et la France».

[14] Lettre du comte Henckel de Donnersmarck au prince de Bismarck en date du 23 décembre 1877. Voir la _Correspondance_ du chancelier (II, _aus Bismarcks Briefwechsel_) et notre brochure _la République de Bismarck_.

[15] Rapprochons l’histoire d’aujourd’hui de l’histoire d’hier. M. Henri Vaugeois déclarait le 14 février 1906, au nom de la _Ligue d’Action française_ dont il est président: «L’anticléricalisme, qui se dit français, usurpe ce nom. Il est antifrançais comme il est anarchiste. Le gouvernement de la France gouverne contre la nation... Une feuille gouvernementale a mis ces preuves en images sensibles aux regards du public le plus aveuglé. _Le Matin_ d’hier, 13 février, a donné en première page un instantané photographique représentant les délégués allemands à Algésiras, MM. de Radowitz et de Tattenbach «lisant le récit des tumultueux incidents de Sainte-Clotilde» dans _le Matin_ du 2 février. Il faut voir rayonner le visage des deux ministres allemands. Le profil de M. de Radowitz témoigne d’une intense et profonde satisfaction, goûtée avec lenteur, savourée avec force, comme à la nouvelle d’une grande victoire calculée et prévue, mais enfin qu’on avait attendue jusque-là! Quant à M. de Tattenbach, sa béatitude intérieure s’épanouit très franchement en un large sourire. _Les Français se divisent! La France se déchire!_ Les meilleurs Français, catholiques, conservateurs, en sont réduits par la volonté de leur loi intérieure, par l’arbitraire d’une loi extérieure, à lutter contre cette autre élite française, la milice de l’ordre, la servante de la patrie, l’armée française, leur armée! Oui, la joie a dû être grande en Allemagne et dans tous les cœurs allemands. Tout comme au congrès de Berlin, la République de Bismarck tient ses promesses à la conférence d’Algésiras. La _Ligue d’Action française_ constate une fois de plus cette stricte fidélité du régime à ses origines et à ses doctrines symbolisées dans le magnifique instantané du _Matin_.» (_Sixième Déclaration de la Ligue d’Action française._)

Hohenlohe, quant à lui, savait bien que Bismarck n’attendait qu’une chose pour aller à Canossa et faire sa paix avec les catholiques allemands: c’est que l’anticléricalisme eût allumé la guerre civile en France et l’eût affranchi des menaces de la _politique blanche_. Le prince de Hohenlohe a même tenu à rappeler qu’il avait prédit ce changement de front dès le 2 juin 1875 dans une conversation avec Blowitz.

* * * * *

Les élections du 16 octobre furent le triomphe de la mission du prince de Hohenlohe à Paris. La part qu’y avait prise Bismarck n’est pas douteuse. De Gastein, le 6 septembre, Hohenlohe écrit que le chancelier s’est entretenu avec lui des élections françaises et a même affirmé en termes exprès «qu’il serait nécessaire, pendant la période électorale, de paraître un peu menaçant. Mais il ne faudrait pas faire cela de Paris. On mettrait les choses en scène à Berlin.»

Il va sans dire que le résultat des élections satisfit profondément Bismarck. Le 1er janvier 1878, il adressait à Hohenlohe, en réponse à ses souhaits, des félicitations sur les événements de l’année qui venait de finir et il le louait de «son habileté et de sa loyauté à représenter les intérêts allemands». La République dûment établie en France, c’était le succès définitif de sa politique, la fin des menaces du dehors et des intrigues du dedans. Une seule pensée attristait le triomphe du prince de Bismarck: Thiers n’était plus là pour en prendre sa part, Thiers était mort le 3 septembre 1877, et Hohenlohe, qui se trouvait à Gastein lorsque parvint cette nouvelle, raconte que «Bismarck regretta sa fin et nous invita à boire en silence à sa mémoire». Les Allemands boivent un _stilles Glas_, un «verre silencieux», comme on dit une messe basse. Telle fut l’oraison funèbre du libérateur du territoire à Gastein.

D’ailleurs, le chagrin de Bismarck fut court. Il savait que Gambetta remplacerait Thiers avec bénéfice. Il avait souvent répété à Hohenlohe qu’il ne fallait pas redouter Gambetta, qu’il ne fallait pas l’empêcher d’arriver au pouvoir. Et, en effet, trois mois plus tard, Henckel de Donnersmarck allait mettre en rapports le tribun et le chancelier.

IV

LA FIN D’UNE CARRIÈRE