Biribi: Discipline militaire

Chapter 9

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--Et puis, a-t-il ajouté tout bas, en regardant de tous côtés pour voir si personne ne pouvait l'entendre, et puis je ne savais pas au juste ce que c'était que ces Compagnies de Discipline. Ah! si j'avais su ce que je sais maintenant, si j'avais pu prévoir qu'on me ferait faire un métier pareil!... Ah! je ne suis pas malin, c'est vrai, mais soyez tranquille, je n'aurais pas été assez méchant pour accepter...

Plus bêtes que méchants? Oui, c'est bien possible. Mais est-ce une excuse? Mille fois non. C'est nous qui en supportons le poids, de cette bêtise-là. Leur stupidité! Est-ce qu'elle ne les met pas tous les jours aux pieds de ceux qui ont un galon plus large que le leur et qui leur commandent de se conduire en brutes? Leur idiotie! Est-ce qu'elle ne leur fait pas exécuter férocement des ordres qui leur répugnent peut-être mais qu'il leur serait facile de ne pas se faire donner? Est-ce qu'ils ne pourraient pas, si le métier ignoble qu'ils font leur paraît si pesant, rendre leurs galons et demander à passer dans d'autres corps? Qu'est-ce qui les retient? qu'est-ce qui les force à se faire les bas exécuteurs des vengeances et des rancunes d'individus qu'il méprisent?

Ah! parbleu! ce qui les retient, c'est l'amour du galon, la gloriole du grade, le désir imbécile de rentrer au pays, envers et contre tout, un bout de laine sur la manche. Ce qui les force à s'aplatir, c'est le respect de la discipline, des règlements qui ont fait de ces paysans des valets de bourreaux et leur ont mis à la main un fer rouge pour marquer leurs frères à l'épaule.

Qu'ils aient le courage de leur opinion, alors, et qu'ils ne viennent pas se plaindre de l'abjection de leur état, sous prétexte qu'ils se sont fourrés bêtement dans un guêpier d'où il ne leur faudrait qu'un peu de coeur pour sortir! Qu'ils ne viennent plus me corner leurs plaintes aux oreilles, à moi qui suis la tête de Turc sur laquelle ils taperont au moindre signe, car je leur dirai ce que je pense de leur conduite en partie double. Ah! oui, coups pour coups, j'aime mieux les coups de fouet impitoyables d'un bourreau acharné qui frappe à tour de bras que la flagellation hypocrite d'un homme qui vous demande, chaque fois que le surveillant a le dos tourné: «Est-ce que je vous ai fait mal?»

--Pourtant, il y en a de qui il ne faut pas se plaindre, me dit un homme de mon marabout à qui je fais part de mes idées à ce sujet, un mois environ après notre arrivée à El Gatous. Ainsi, le lieutenant par exemple; qu'as-tu à lui reprocher? Crois-tu qu'on ne pourrait pas trouver pire?

Si, on pourrait trouver pire; mais ce n'est pas une raison pour que je ne m'en plaigne pas. Il n'est sans doute pas méchant au fond, ce grand gaillard blond, sec, aux airs de casseur en goguette, mais il affecte avec nous des allures de directeur de geôle indulgent qui me semblent au moins déplacées. Les travaux qu'il nous impose ne sont pas durs. Comme on ne lui a pas encore donné d'ordres pour la construction d'un fortin qu'on doit élever sur la montagne qui domine le camp, il nous envoie tout simplement chercher du bois dans la plaine. Nous rapportons deux fagots par jour, et voilà tout. Jamais d'exercice, pas de punitions. Il défend aux pieds-de-banc de nous priver de vin.

Seulement, il est toujours tout prêt à vous lancer des boniments qui, comme dit le Crocodile, ne sont vraiment pas de saison.

--Eh! dites donc, vous, là-bas, espèce de repris de justice, ne passez donc pas si près de ma tente. J'ai oublié de fermer la porte.

--Pourquoi est-ce que vous êtes si maigre, vous? Il faudra que je regarde si les poches de votre pantalon ne sont pas percées.

--Eh! là-bas, l'homme qui a une tête de voleur--mais non, pas vous, vous avez une tête d'assassin--est-ce que vous vous fichez du peuple, pour ne pas apporter un fagot un peu plus gros? Je parie que vous travailliez plus dur que ça, à la Roquette ou à la Santé.

Quelques-uns se trouvent froissés, mais la plus grande partie passe là-dessus. Il est si bon zig qu'on peut bien lui pardonner ça, si ça l'amuse. D'ailleurs il a, aux yeux des anciens Camisards qui ont repris certaines habitudes forcément abandonnées, une qualité sans pareille; il ferme les yeux sur un état de choses qui tend à établir, dans un coin du détachement, une Sodome en miniature. En qualité d'officier, il ferme les yeux, c'est vrai; mais, comme blagueur, il tient à faire voir qu'on ne lui monte pas le coup facilement et qu'il s'aperçoit fort bien de ce qui se passe. Il donne des conseils aux «messieurs».

--Vous savez, vous, vous qui avez l'habitude de faire des grimaces derrière le dos du petit, à côté de vous, j'ai quelque chose à vous dire. Si vous réussissez à... comment dirais-je? à faire souche, enfin, nous partagerons.

--Quoi donc, mon lieutenant?

--Le million et le sac de pommes de terre que la reine d'Angleterre...

Il se montre aussi très aimable vis-à-vis des «dames».

--Ne vous fatiguez pas trop... une position intéressante... je comprends ça.

--Vous ne m'oublierez pas pour le baptême, hein? Vous savez, je n'aime que les pralines...

Et, comme l'un des individus soupçonnés se débattait l'autre jour contre une avalanche de compliments semblables, il lui a crié avec l'intonation et les gestes d'un rôdeur de barrières:

--De quoi? des magnes? En faut pas! ou je fais apporter une assiette de son.

Je ne sais pas si j'arriverai, à la longue, à m'y faire, mais je crois que je mettrai du temps à m'habituer à ces grossièretés farcies de blague qui forcent parfois le camp tout entier à se tenir les côtes, à ces polissonneries de pitre autoritaire qui commande le rire et qui doit garder rancune, dans son orgueil blessé de paillasse qui ne déride pas son public, à ceux que ses saillies ne font pas s'esclaffer.

D'ailleurs, j'ai de moins en moins envie de rire. Depuis quelques jours déjà je suis malade et je sens la fièvre me ronger peu à peu. J'ai beau essayer de réagir, un moment vient où je suis obligé d'aller m'étendre, avec sept ou huit autres, sur un tas d'alfa, dans le marabout des malades.

Un jour, on a sonné la visite. Un médecin, qui passait par là, s'était décidé à nous examiner, sur la prière du lieutenant. Il a signé un bon d'hôpital pour une demi-douzaine d'hommes dont je fais partie, ainsi que Palet dont l'état, depuis deux mois que nous sommes à El Gatous, n'a guère fait qu'empirer, malgré un repos absolu. Nous devons partir, le soir même, pour Aïn-Halib où nous arriverons dans deux jours.

--Combien sont-ils? vient demander le lieutenant, comme les mulets qui doivent nous porter se disposent à se mettre en route. Comment! six! tant que ça! Et dire que voilà la génération qui doit repousser l'Allemand!... Ah! là, là! quand ils seront mariés, c'est à peine s'ils seront fichus... J'allais dire quelque chose de pas propre... Chouïa...

XII

Aïn-Halib est situé au milieu des montagnes, au bout d'une vallée longue et étroite, profondément ravinée par les lits d'oueds à sec, semée par-ci par-là de bouquets d'oliviers maigres, de figuiers étiques et de cactus poussiéreux.

A l'entrée de la vallée s'élève un village arabe aux maisons malpropres, construites avec des cailloux et de la boue, entourées de tas d'immondices d'une hauteur extravagante, sur lesquels jouent des mouchachous hideusement sales et complètement nus. De cette agglomération de cahutes dégoûtantes s'échappent des odeurs infectes, des relents repoussants. Les murs, qui tombent en ruine et sur lesquels courent des chiens hargneux qui aboient avec rage, suent la misère atroce, et, à travers l'entre-bâillement des portes devant lesquelles sont assis des sidis pouilleux, on aperçoit des grouillements d'êtres vêtus de loques, pataugeant, pêle-mêle avec les animaux, dans l'ordure excrémentielle. Tout, jusqu'au sol gris, poussiéreux, stérile, semé de cailloux--traînée de cendres jetées entre l'élévation de montagnes rougeâtres rongées à des hauteurs inégales, aux sommets pelés et galeux, donne l'idée d'une désolation profonde. Il n'y a pas même d'eau dans cet horrible pays; il faut aller la chercher à plusieurs kilomètres, jusqu'à un puits d'où reviennent des moukères, qui plient sous le poids des outres pleines. Elles passent à côté de nous, déjetées, hideuses, sans âge, les pieds nus tout gris de poussière, une odeur de fauve s'exhalant de leur corps de femelles en sueur, n'ayant plus rien de la femme. La tête entourée d'une loque noire, des lambeaux de toile bleue jetés sur le corps, d'énormes anneaux d'argent aux oreilles, elles descendent la côte avec des torsions et des soubresauts ignobles, brisées, cassées en deux, scandant de geignements sourds leur titubante démarche d'animaux usés. On dirait de vieilles barriques défoncées des deux bouts qui roulent lamentablement, leurs douves desséchées et disjointes jouant en grinçant dans leur armature décrépite de cercles vermoulus.

Les muletiers nous font descendre devant une grande tente qui sert provisoirement d'hôpital, à côté d'un marabout déchiré dans l'intérieur duquel on entrevoit trois planches posées sur des trétaux; au-dessous sont deux grands seaux remplis jusqu'aux bords d'une eau rougeâtre.

--Tu vois ça? me dit Palet qui a tout de suite deviné, avec l'instinct des mourants, la destination de la table sinistre; eh bien! c'est mon dernier lit.

Un infirmier, un tablier sale autour du corps, nous fait signe d'entrer.

Il est pitoyable, l'aspect de cette grande tente dont le toit usé par les pluies et les portes décousues laissent passer des courants d'air qui soulèvent la poussière du sol. Une vingtaine de lits de fer, tout au plus et, dans le bout, une agglomération de paillasses sur lesquelles des hommes sont roulés dans des couvertures. Il n'y a pas de draps pour tout le monde, et l'on a été obligé de faire lever un malade pour donner son lit à Palet auquel le major vient de tâter le pouls.

--Foutu! a grogné le toubib entre ses dents, sans même se donner la peine de détourner la tête.

A nous, on a désigné des paillasses étendues par terre, dégoûtantes, mangées de vermine, et l'on nous a distribué des couvertures maculées par les déjections des malades.

Qu'il est triste, cet hôpital, et combien sont longues ces journées qu'on passe en tête-à-tête avec des moribonds dont les souffrances aigrissent le caractère et dont il faut, bon gré mal gré, partager les terreurs et les angoisses! Et quand, poussé par le dégoût universel et la tristesse morbide qui vous envahissent dans cet antre de la douleur malpropre et de la mort inconsolée, on sort en se traînant pour chercher un peu de soleil, on se sent si faible, si abattu, qu'on n'a même pas la force de marcher un peu. On s'assied, en plein soleil, frileux malgré la température, claquant des dents, la sueur inondant le corps. Et, à la nuit tombante, il faut rentrer dans cette tente, où l'on passe de si affreuses nuits troublées par d'épouvantables cauchemars, par des frayeurs subites et vagues qui vous prennent à la gorge et vous glacent le sang dans les veines. Oh! ces nuits horribles, tuantes, où l'on voit des mourants écarter les draps, de leurs doigts maigres, et essayer de soulever leurs faces verdâtres qu'éclairent les rayons blafards d'une lanterne! Ces nuits où des hommes qui seront bientôt des cadavres poussent tout à coup un cri strident et ramènent sur eux, avec rage, leurs couvertures agrippées, comme pour se défendre d'un ennemi invisible dont ils ont senti l'approche! Ces nuits où l'on entend les sanglots enfantins de Palet qui a le délire et qui, dans sa lente agonie, appelle sa mère en pleurant?

--Maman!... maman!...

Oh! je les aurai toujours dans les oreilles, ces deux mots que, pendant trois nuits, j'ai entendu retentir sinistrement dans cet hôpital lamentable! Ces plaintes, douces d'abord, humides de tendresse, et mouillées de larmes, finissant en hurlements qui vous faisaient dresser les cheveux sur la tête!--Hurlements désespérés du mourant qui n'a plus conscience des choses, qui sait seulement qu'il va mourir, et qui proteste, dans un cri suprême, contre l'abandon de ceux qu'il a aimés.

Ah! il faut essayer de sortir de là, car je sens que peu à peu ma raison s'égare, mon corps s'affaiblit et que j'y laisserai ma peau, moi aussi. Rester là-dedans pour me guérir? Allons donc! Ce n'est pas le traitement qu'on me fait suivre, ce ne sont pas les soins qu'on me prodigue qui changeront quelque chose à mon état. Du sulfate de quinine, j'en prendrai tout aussi bien dehors, et des baignades au drap mouillé, je m'en passerai facilement.

Le drap mouillé? Parfaitement. L'eau est rare, à Aïn-Halib. Il faut aller la chercher au loin et la rapporter dans de petits barils qu'on place sur les bâts des mulets! Aussi, ne faut-il pas penser à plonger les malades dans des baignoires qui, d'ailleurs, font défaut. Le major a imaginé de faire mouiller des draps et de faire rouler dans ces draps humides les hommes auxquels il a ordonné des bains. Il n'est pas souvent embarrassé pour ses prescriptions, le docteur, ni pour leur exécution non plus. Les hommes qui sont spécialement chargés de creuser des trous, là haut, sur la petite colline qui fait face à l'hôpital, doivent en savoir quelque chose. Ils n'ont pas le temps de chômer.

--Tiens, vient me dire un infirmier qui m'apporte un thermomètre, colle-toi ça sous le bras. Tout à l'heure, tu me diras combien ça marque.

Je regarde. Le thermomètre monte jusqu'à 38 degrés. Et je crie à l'infirmier:

--Il marque 36.

--36! Mais alors, ça va très bien!

Le major arrive pour passer la visite du matin. C'est mon tour. Il s'arrête devant ma paillasse.

--Eh bien! vous, il paraît que vous allez mieux? Levez-vous, pour voir; marchez un peu.

Je marche en me raidissant, comme un grenadier prussien. J'ai si peur qu'il ne me trouve pas encore assez bien portant, qu'il ne me force à rester!...

--Bon! vous sortirez ce soir.

XIII

Acajou avait dit vrai, à Sidi-Ahmed. Le capitaine aime à laisser mûrir sa vengeance.

Il paraît que son premier soin, en arrivant à Aïn-Halib, a été de faire réunir la compagnie à l'endroit où se croisent trois chemins dont deux disparaissent derrière les montagnes, à chaque bout de la vallée, et dont le troisième, espèce de sentier raboteux, gravit une petite colline où poussent parmi les cailloux quelques figuiers de Barbarie.

--Vous voyez ces trois routes, a-t-il crié aux hommes qui le regardaient, intrigués. La première, à droite, est la route de France; la seconde, à gauche, est celle de Bône, de Bougie, où sont les ateliers de Travaux-Publics et les Pénitenciers; la troisième, en face de nous, est celle du cimetière. Vous choisirez.

--On ne saurait être plus explicite, hein? me demande Queslier qui est venu me voir dans ma tente et qui me donne ces détails. Tout est là, en effet. Vous voulez retourner en France? Entassez lâchetés sur infamies, ignominies monstrueuses sur complaisances ignobles, et nous verrons. Vous ne voulez pas vous soumettre? Nous vous ferons passer au conseil de guerre qui, pour un semblant de refus d'obéissance, une parole un peu vive, vous octroiera généreusement le maximum de la peine portée par le Code. Dans le cas où nous ne pourrions relever contre vous aucun motif de conseil de guerre, la chose est très simple: deux ou trois tours de trop aux fers, un noeud de plus au bâillon, quelques gamelles oubliées, et voilà tout. On n'a plus qu'à creuser une fosse. Ce n'est pas bien long, allez!

--Mais c'est monstrueux!

--Oui, monstrueux! Et il a tenu parole, va, l'homme qui prêche la religion, la famille et les bons sentiments. Si ceux qui sont déjà là-haut, sur la colline, pouvaient parler, ils te nommeraient celui qui les y a envoyés; tu peux aller te renseigner, aussi, auprès des malheureux qu'il laisse croupir en prison, dans un ravin, et auxquels il fait endurer les plus horribles supplices. Va leur demander quel est le régime qu'on leur impose, pourquoi on les fait mourir de soif et de faim, pourquoi on les met aux fers, à la crapaudine, pourquoi, au moindre mot, on leur met un bâillon.

--Tu es sûr? Tu les as vus?

--Si je les ai vus? Déjà vingt fois. Et tu les verras aussi, toi, la première fois que tu seras de garde. Ah! tu ne sais pas ce que c'est que la prison, aux Compagnies de Discipline? Eh bien! tu verras s'il y a de quoi rire... Tiens, on est si malheureux, ici, qu'il y a des hommes qui font exprès de passer au conseil de guerre pour quitter la compagnie. La semaine dernière, les gendarmes en ont emmené sept. Il y en a encore quatre, maintenant, au ravin, qui attendent le prochain convoi pour partir. Ils font exprés, entends-tu? exprès. Ils aiment mieux rallonger leur congé que de continuer à mener une existence pareille. Et nous, nous qui ne sommes pas punis, tu ne peux te figurer combien nous sommes misérables, j'aimerais mieux ramer sur une galère que d'aller au travail avec les chaouchs qui nous mènent comme on ne mènerait pas des chiens. Les forçats, au bagne, sont certainement plus heureux. La nourriture? Infecte. On crève littéralement de faim. Du pain que les mulets ne veulent pas manger; des gamelles à moitié pleines d'un bouillon répugnant... Ah! vrai, il faut avoir envie de s'en tirer, pour supporter tout ça sans rien dire...

Il n'a point exagéré; je l'ai bien vu, le lendemain matin. Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût traiter des hommes comme nous ont traités, au travail, revolver au poing, des chaouchs qui ne parlaient que de nous brûler la cervelle chaque fois que nous levions la tête. J'ai été terrifié, d'abord. Puis, j'ai compris qu'ils étaient dans leur rôle, ces garde-chiourmes, en nous torturant sans pitié; j'ai compris qu'il n'y avait ni grâce à attendre d'eux ni grâce à leur faire, et que c'était une lutte terrible, une lutte de sauvages qui s'engageait entre eux et nous. La colère m'est montée au cerveau et a chassé la fièvre. Je suis fort, à présent, plus fort que je ne l'étais avant de tomber malade; et gare au premier qui m'insultera, qui me cherchera une querelle d'Allemand, qui tentera de me marcher sur les pieds! Je laisserai mûrir ma vengeance, moi aussi; et, puisqu'on a le droit de m'injurier en plein soleil et de me menacer en plein jour, j'outragerai dans l'ombre et je menacerai la nuit--quitte à frapper, s'il le faut. Je n'oublierai rien. Et je ne faiblirai pas, car j'aurai toujours, pour me soutenir: la rage.

Un chaouch m'aborde.

--Froissard, ce soir, aussitôt après le travail, vous vous mettrez en tenue, sans armes. Veste et pantalon de drap. Vous êtes commandé pour l'enterrement.

--L'enterrement de qui, sergent?

--De Palet.

XIV

Nous sommes dix, six hommes en armes et quatre porteurs, commandés par l'adjudant, un chien de quartier bête et hargneux, qui la fait à la pose. Nous nous acheminons vers l'hôpital.

--Par ici, nous dit un infirmier qui nous conduit au marabout déchiré devant lequel nous étions descendus de mulet, en arrivant à Aïn-Halib. Tenez, voilà.

Et il retire un lambeau de toile qui recouvre deux caisses à biscuits clouées bout à bout, fermées, en guise de couvercle, par des morceaux de planches pourries.

Nous avons le coeur serré en soulevant ce semblant de cercueil pour le placer sur la civière qui, dans un coin du marabout, sinistre et sanglante--car le sang, mal pompé par la sciure qui entoure le cadavre, coule parfois pendant le trajet--attend les misérables qu'elle conduit à leur dernière demeure.

L'adjudant s'est éloigné pour parler avec le major qui, un peu plus loin, prend l'absinthe sous un olivier. L'infirmier, resté là en attendant la levée du corps, nous donne des détails. Palet est mort la veille, dans la nuit.

--Avant de mourir, il a fait un vacarme épouvantable. Jamais je n'ai vu un gueulard pareil. Ce matin, on est venu chercher ses effets. Comme il avait une chemise presque neuve, votre sergent d'habillement n'a pas voulu le laisser enterrer avec. Il la lui a fait enlever et a envoyé, du magasin, une chemise hors de service. Le major l'a disséqué à neuf heures et prétend qu'il est mort de consomption et de fatigue autant que de la fièvre. Moi, vous savez...

L'adjudant revient. Nous empoignons, trois hommes et moi, chacun un brancard de la civière. Les hommes en armes se placent derrière, leurs fusils sous le bras.

--En avant, marche!

Nous suivons cinq minutes le chemin qui conduit au camp, puis nous gravissons le sentier qui mène au cimetière. A chaque instant, nous entendons le heurt du corps contre les planches des boîtes à biscuits, trop larges. Il est lugubre, ce bruit, et nous marchons à grands pas, pour en finir au plus vite, obsédés par la vision du cadavre disséqué et pantelant, croque-morts qui sentons peser sur nous la condamnation à mort qui a frappé le macchabée que nous trimballons.

Sur le plateau, à côté de figuiers de Barbarie, derrière un petit mur en pierres sèches, une vingtaine de tombes dont les plus récentes forment des bourrelets sur la terre rougeâtre, surmontées de petites croix de bois noir. Au bout de la dernière rangée, une fosse est creusée auprès de laquelle se tiennent deux hommes appuyés sur des pelles.

--Hé! vous, là-bas, espèces de fainéants! leur crie l'adjudant, vous ne pouvez pas profiter du temps qui vous reste, quand vous avez fini de creuser votre trou, pour remettre des pierres sur le mur?

Nous déposons le cercueil à côté de la fosse. On prépare les cordes.

--Tâchez d'aller doucement, dit l'adjudant. Sans ça, les caisses se déclouent en route. Je vous fiche tous dedans, si vous n'allez pas doucement.

Un des hommes en armes, que je ne connais pas, et qu'on me dit être un nommé Lecreux, employé au bureau, s'approche de lui, une feuille de papier à la main.

--Mon adjudant, voulez-vous avoir la bonté de me permettre de prononcer quelques paroles sur la tombe de notre camarade?

--Dépêchez-vous, alors, nom de Dieu.

Lecreux déplie sa feuille de papier et commence:

«Cher camarade, c'est avec un bien vif regret que nous te conduisons aujourd'hui au champ du repos. Moissonné à la fleur de l'âge, comme une plante à peine éclose, tu as eu au moins, pour consoler tes derniers moments, le secours des sentiments religieux que garde dans son coeur tout Français digne de ce nom. Tombé au champ d'honneur, sur cette terre de Tunisie que tu as contribué à donner à ta patrie, ta place est marquée dans le Panthéon de tous ces héros inconnus qui n'ont point de monument. Ton pays, ta famille doivent être fiers de toi. Et pourquoi obscurcirait-elle ses vêtements, ta famille, en apprenant que tu as succombé en tenant haut et ferme le drapeau de la France, ce drapeau qui....religion--patrie--honneur--drapeau--famille...»

--Foutez de la terre là-dessus, dit l'adjudant, quand c'est fini et qu'on a fait glisser dans la fosse le cercueil dont les planches ont craqué. Et rondement; allez!

Nous sommes redescendus au camp, pensifs.

Ah! pauvre petit soldat, toi qui es mort en appelant ta mère, toi qui, dans ton délire, avais en ton oeil terne la vision de ta chaumière, tu vas dormir là, rongé, à vingt-trois ans, par les vers de cette terre sur laquelle tu as tant pâti, sur laquelle tu es mort, seul, abandonné de tous, sans personne pour calmer tes ultimes angoisses, sans d'autre main pour te fermer les yeux que la main brutale d'un infirmier qui t'engueulait, la nuit, quand tes cris désespérés venaient troubler son sommeil. Ah! je sais bien, moi, pourquoi ta maladie est devenue incurable. Je sais bien, mieux que le médecin qui a disséqué ton corps amaigri, pourquoi tu es couché dans la tombe. Et je te plains, va, pauvre victime, de tout mon coeur, comme je plains ta mère qui t'attend peut-être en comptant les jours, et qui va recevoir, sec et lugubre, un procès-verbal de décès...