Chapter 5
Le gendarme qui doit m'escorter m'a conduit à l'entrée de la cour, devant la route qui traverse la Kasbah et m'a fait asseoir sur une grosse pierre.
--Attendez-moi là.
J'attends. On doit me prendre pour une bête fauve exhibée à la porte d'une ménagerie pour attirer les curieux. Des individus viennent me regarder, les uns avec pitié, les autres avec dédain. Le fournisseur des fourrages, un voleur retour du bagne, condamné jadis à vingt ans de travaux forcés pour viol et incendie, passe à cheval et me lance un regard méprisant, je n'en veux pas à cette canaille. Il est bien forcé, ce fagot, pour frayer avec les honnêtes gens, de prendre leurs façons ignobles et leurs manières écoeurantes. Ceux qu'il fréquente depuis sa sortie du bagne ont déteint sur lui, ça se voit.
Ils passent justement aussi, ceux-là: trois officiers d'administration, fringants, la cravache à la main, qui, en m'apercevant, prennent un air narquois qui s'accentue chez le premier et qui se change, chez les deux autres, en une grimace de dégoût. Ils laissent tomber sur mes menottes un coup d'oeil dédaigneux et détournent vivement la tête. Ils ont l'estomac délicat; ils n'en peuvent supporter davantage. Ah! je les connais pourtant...
Ils ne semblent pas se douter, les dégoûtés, que le prisonnier assis sur la borne, au bord du chemin, ne changerait pas sa conscience contre la leur et qu'il ne voudrait, pour rien au monde, troquer ses mains enchaînées contre leurs mains gantées de blanc, mais graissées, en dessous, par les pattes crochues des riz-pain-sel.
Le gendarme--mon gendarme--arrive au trot.
--Vous marcherez à côté de mon cheval, et tâchez de ne pas vous écarter.
Le convoi s'ébranle, traverse la ville...
Il est encore de bonne heure, heureusement. Pas grand monde pour nous regarder: quelques Arabes seulement et des mouchachous qui ont bien vite vu ma chaîne et se sont mis à crier: «Chapard! chapard!»
La première étape n'est pas longue: dix-huit kilomètres, à peu près; mais c'est très gênant pour la marche, d'avoir les mains attachées. Je demande au Pandore de me permettre de monter dans une prolonge.
--Tout à l'heure; nous sommes trop près de la ville.
Il m'a laissé faire dix kilomètres à pied, le rossard.
--Vous savez, m'a-t-il dit en arrivant à l'étape--un plateau absolument nu au bas duquel coule un ruisseau--ce n'est pas que j'aie peur que vous vous échappiez, mais je veux que vous restiez à côté de moi. Comme je suis responsable de vous, vous comprenez... Ainsi, maintenant, en attendant que la cuisine soit faite, j'ai envie de faire la sieste; eh bien, vous allez la faire en même temps que moi... tenez, à l'ombre de cet olivier.
--Mais je n'ai pas envie de dormir.
--Ça ne fait rien.
Elle n'est pas mauvaise! Ils ont des idées à eux, ces gendarmes. Vouloir forcer les gens à dormir! Et si je ne peux pas, moi?
Si je ne peux pas, je ne suis pas le seul: mon garde du corps non plus ne paraît pas trouver facilement le sommeil. Il se tourne et se retourne comme saint Laurent sur son gril.
--Ah! ça y est. Je ne dormirai pas! sacré nom de nom!
Il se met sur son séant.
--Vous non plus, vous ne dormez pas?
--Non.
--Vraiment! Ah! à propos, vous ne m'avez pas raconté pourquoi l'on vous envoie à Biribi. Dites-moi donc ça; cela fera passer le temps.
Je lui donne des raisons quelconques: beaucoup de punitions pour différents motifs...
Il cligne de l'oeil.
--Différents motifs... oui, je connais ça. Il y a une femme là-dessous.
Une femme?... à propos de quoi?... Après tout, s'il y tient:
--Oui... une femme... une femme...
--Je parie que lorsque vous avez fait vos bêtises, vous étiez en garnison dans les environs de Paris; car vous êtes de Paris, n'est-ce pas?... Quand on est si près de chez soi, ça finit toujours mal.
--Oui, j'étais tout à côté de Paris.
--J'en étais sûr! Tenez, je devine, vous deviez être à Versailles.
Je ne veux pas le détromper, ça le mettrait de mauvaise humeur; je lui déclare que j'étais à Versailles. Comme ça il va peut-être me laisser la paix.
--Ah! ah! ce sacré Versailles. Ça me rappelle de fameux souvenirs. J'y ai tenu garnison, moi aussi. Il y a déjà quelques temps, par exemple. J'étais dans la garde mobile. Vous savez, la garde mobile?... Nous faisions le service de la Chambre des députés... Nous avions des shakos avec des plaques et des V blancs argentés...
--Ah! oui.
--Ce vieux Versailles! J'y avais une bonne amie... je peux bien dire ça maintenant... une charcutière... la fille d'un charcutier... au coin de l'avenue de Paris et de la rue des Chantiers. Vous connaissez peut-être? Vous l'avez sans doute vue, en passant? Elle est toujours dans la boutique.
Quel raseur! Est-ce qu'il a l'intention de continuer longtemps? Le meilleur moyen de le faire taire est peut-être encore d'abonder dans son sens.
--Oui, en effet; il me semble me rappeler... Une bien jolie fille...
--Ah! pour ça!--Il fait claquer ses lèvres sur ses doigts.--Ce que je m'en suis payé, des parties! Quelles noces! J'ai sauté plus de quatre fois par dessus le mur, allez!... Ce que c'est que la vie, tout de même! Dire que, si je m'étais fait pincer, j'aurais peut-être été envoyé à Biribi comme vous!... Mais, dame! on ne s'est pas fait prendre et on est gendarme!
Il se frappe la poitrine avec enthousiasme.
--Oui, on est gendarme!
--Ça se voit.
--N'est-ce pas que ça se voit? L'uniforme me va bien, c'est une justice à me rendre... Tenez, je vais enfreindre les règlements en votre faveur: je vais vous ôter les menottes. Je ne devrais pas, mais enfin... par exemple, il ne faut pas essayer de vous sauver... Là, ça y est. Vous pouvez aller passer la journée avec vos camarades. Seulement, vous savez, demain, pour arriver, je vous rattacherai. Vous comprenez, ça c'est forcé.
--Tiens! il s'est décidé à te lâcher, me disent les hommes du convoi. Ce n'est vraiment pas malheureux. Nous allons pouvoir passer la soirée ensemble, au moins.
La cuisine est faite. On se met à manger et l'on descend, à la nuit tombante, chez le mercanti dont la baraque s'élève seule, dans l'étranglement de la vallée, le long d'un ruisseau. On a bu à ma bonne chance, à l'écoulement rapide du temps. Et je me suis senti le coeur serré, des larmes me sont venues aux paupières en recevant les consolations, banales peut-être, mais bien cordiales, de ces braves gens avec lesquels je trinquais pour la dernière fois.
L'étape du lendemain est longue. Nous traversons de longues vallées stériles, nous longeons des précipices, nous gravissons des montagnes abruptes. Et, tout d'un coup, après la descente d'une dernière côte rude, de l'autre côté d'une rivière qu'on traverse à gué, on voit se dérouler une longue plaine au milieu de laquelle, à dix kilomètres au moins, s'élèvent des bâtiments blancs dont les toits de tuiles rouges éclatent au soleil. C'est Zous-el-Souk.
Dans une heure et demie nous y serons.
Nous y sommes. Le Pandore m'a remis les menottes et vient de confier son cheval à un tringlot.
--Venez avec moi.
Je le suis, traversant à grandes enjambées, sans mot dire, la voie du chemin de fer et longeant l'espèce de rue aux deux côtés de laquelle s'élèvent quelques maisons à l'européenne, auberges et cantines. Brusquement, devant nous, apparaît le parapet en terre des retranchements qui entourent le camp. Derrière, on aperçoit le sommet des marabouts et les toits de baraquements en briques. C'est là.
Je franchis le parapet. Je suis dans le camp. Et le gendarme,--qui est plus gendarme que méchant,--après m'avoir soufflé à l'oreille:
--Allons, mon garçon, du courage! crie à un sous-officier qui se promène, les mains derrière le dos:
--V'là un oiseau que j'vous amène!
VI
--Ah! il n'en manque pas de ce gibier-là! s'écrie le sous-officier en ricanant. Et, s'adressant à moi:
--Allons, ouvrez votre sac.
J'ouvre le sac à distribution que j'ai apporté et j'en tire mes effets de linge et chaussures. Il examine le tout au fur et à mesure, minutieusement.
--Vous n'avez pas d'argent sur vous?
--Non.
--Vous ne pouvez pas dire: Non, sergent? Où avez-vous donc appris la politesse, bougre de cochon? Déshabillez-vous.
Je me déshabille et il palpe mes habits scrupuleusement, froissant le col de la chemise et la ceinture du pantalon, fourrant les mains dans mes souliers. Il me fait ouvrir la bouche et cracher par terre. Il regarde s'il ne tombe pas des pièces de cent sous.
--C'est bon. Si jamais l'on trouve sur vous de l'argent, du tabac ou d'autres choses défendues, gare à vous.--Venez avec moi.
Je le suis, en chemise, mes effets sous le bras. Il me fait entrer dans une baraque dont la porte est surmontée d'un écriteau portant ces mots: «Magasin d'habillement». Tout le long des murs courent des rayons chargés d'uniformes, de linge, de gros paquets enveloppés de papier gris; au plafond sont suspendus des sacs, des ceinturons, des ustensiles de campement.
--Encore un! hurle un sous-officier qui, tout au fond, écrit sur un gros registre. On n'en finit jamais avec ces salauds-là. Flanquez-moi vos affaires dans un coin. Ça a l'air encore joliment propre, tout ça! Plein de poux, au moins... Arrivez ici, nom de Dieu!
Il me jette à la figure un pantalon, une veste et une capote.
--Essayez-moi ça.
J'enfile le pantalon. Un pantalon de prisonnier, en drap gris, tout uni. J'endosse la capote, grise aussi, avec des boutons de cuivre sans grenade, sans numéro; au collet éclate un gros 5 en drap rouge. Il n'y a pas de glace dans la baraque et je le regrette. Je voudrais bien pouvoir me regarder un peu. Je dois ressembler à un pensionnaire de Centrale. Il ne me manque plus que le bonnet.
--Attrappez ça.
Je reçois en pleine poitrine une chose en drap gris--toujours--dont je ne m'explique pas bien la nature. Je finis par m'apercevoir que c'est un képi. Un képi extraordinaire, par exemple. Très haut de forme, sans boutons, sans jugulaire, un 5 rouge simplement collé sur l'étoffe grise, orné d'une visière fantastique. Elle a au moins dix-huit centimètres de long, cette visière; c'est un carré de cuir d'une épaisseur extravagante dans lequel un cordonnier intelligent trouverait moyen de découper une paire de semelles; avec un peu d'industrie, il pourrait même réserver de quoi fabriquer les talons. Elle m'étonne, cette visière; je n'en reviens pas. Quel a été le dessein du gouvernement en dotant les compagnies de discipline d'un couvre-chef comportant un accessoire de dimensions aussi exagérées? A-t-il voulu faire preuve de sa mansuétude, même envers des indignes, en leur donnant le moyen de préserver des coups de soleil leurs nez indisciplinés? N'a-t-il pas plutôt voulu leur fournir un petit meuble portatif, une tablette toujours utile dans les hasards des campements et qui peut leur servir à déposer la portion retirée de leur gamelle ou à étendre la feuille de papier à lettres qui doit porter de leurs nouvelles à leurs parents?
--Êtes-vous gêné dans votre uniforme? me demande le sergent d'habillement.
Pas le moins du monde. Je danse dedans. Les jambes du pantalon ressemblent à deux sacs dans lesquels mes tibias se perdent; je pourrais mettre un locataire dans la capote. Quant au képi, deux fois trop grand, il ne me descend pas tout à fait sur les yeux parce que mes oreilles l'arrêtent en route.
--Ça va bien. Tenez, voilà un fourniment, un fusil, un sac. Et votre veste, vous l'oubliez?
C'est vrai, j'oubliais ma veste que je n'ai pas essayée et qui est restée par terre. Le sergent paraît furieux de ma négligence.
--La veste, ici, constitue la grande tenue. Vous entendez? Pour le travail, vous mettrez votre pantalon de treillis et votre blouse. Pour les appels et à partir de la soupe du soir, le pantalon de drap et la capote. Le pantalon de drap et la veste sont réservés pour les circonstances exceptionnelles.
Ça me paraît très logique. En effet, si les soldats de l'armée régulière revêtent la veste pour faire les corvées les plus dégoûtantes, celle des latrines, par exemple, il est clair qu'on ne peut mieux punir ceux qui se sont mal conduits qu'en les contraignant à endosser le même vêtement pour les revues de général-inspecteur. Il faudrait avoir le caractère bien mal fait, profondément perverti, pour ne pas être sensible à une prescription de ce genre-là.
Cette réflexion me met en gaîté. J'esquisse un sourire léger--oh! très léger.--Seulement, le sergent l'aperçoit tout de même.
--Vous riez de mes observations, nom de Dieu! Vous serez privé de vin pendant huit jours! Venez, que je vous mène chez le perruquier.
Le perruquier, qui a été averti, probablement, est à la porte avec ses instruments. Il repasse son rasoir sur une vieille semelle de godillot. Que va-t-il me faire? Va-t-il se livrer sur moi à l'une de ces expériences dont on m'a parlé au Kef? Tient-on absolument à connaître le fond de mon caractère? Va-t-il me saigner aux quatre membres pour voir si je supporterai l'opération sans crier? Va-t-il simplement me circoncire?
--Faites-le asseoir sur cette pierre au pied de votre marabout, lui dit le sergent à qui un de ses collègues vient de faire signe et qui est forcé de s'éloigner; et je vous engage à le soigner.
Ça y est. Je m'asseois plus mort que vif. Je regarde mon bourreau dans les yeux, comme pour implorer sa pitié.
Il n'a pas l'air méchant. Il a plutôt l'air triste. Il porte la tenue de travail--blouse et pantalon blancs--et un képi comme le mien. C'est un disciplinaire aussi, évidemment. J'en serai peut-être quitte pour la peur. Il abandonne son rasoir et prend une paire de ciseaux.
--Je vais commencer par les cheveux.
Et il se met en devoir de me les tailler, le plus ras possible. Tout en travaillant il cause.
--Tu es arrivé ce matin?
--Oui.
--Combien as-tu encore de temps à faire?
--Trois ans.
--Trois ans!--Il ricane--Assieds-toi un peu. Ça va se passer.
Puis, s'apercevant sans doute que ses sarcasmes m'attristent, il reprend, d'une voix basse, de cette voix des prisonniers qui craignent d'être entendus et qui jettent, en parlant, des regards furtifs autour d'eux:
--Tu sais, ce que je t'en dis, c'est pour blaguer. Le temps paraît long, ici; mais enfin, ça se tire tout de même. Ainsi, moi, j'avais vingt mois à faire quand je suis arrivé et, dans trois mois, je serai libéré.
--Ah!
--Oui. A moins que d'ici là il ne m'arrive quelque anicroche. On n'est jamais sûr du lendemain, ici. C'est à qui essayera de vous faire passer au conseil de guerre. Les congés sont en caoutchouc, on les rallonge facilement. C'est pourtant bien assez de nous faire faire notre temps jour pour jour.
--Ah! l'on fait ses cinq ans en entier?
--Tout juste. Tu ne savais pas ça? Je parie que tu ne sais seulement pas comment ça se passe, ici?
Et il me donne des détails. Il m'apprend qu'aucun des règlements en vigueur dans l'armée régulière n'est applicable aux Compagnies de Discipline et qu'elles sont entièrement soumises, par le fait, au bon plaisir du capitaine. Il est formellement défendu de communiquer avec les soldats des autres corps ainsi qu'avec les indigènes et les colons; quant aux lettres, il faut les décacheter devant le vaguemestre, qui s'assure qu'elles ne contiennent ni argent ni mandat, et qui retient même les timbres, quand elles en renferment. La nourriture? Elle ne vaut pas cher; l'ordinaire est mis en coupe réglée. Le prêt? On le touche en nature--quand on le touche. On n'est admis au prêt qu'après deux mois au moins de séjour à la compagnie; à la première punition de prison, on est rayé de la liste.
--Alors, où passent les cinq centimes par jour et par homme alloués par l'État?
--Moi non plus. Probablement où passe le vin que les chaouchs suppriment régulièrement à la moitié de l'effectif. Tu sais ce que c'est qu'un chaouch? C'est un pied-de-banc, ou simplement un pied. Et un pied-de-banc, c'est un sergent.--Nous, on nous appelle les Camisards.
--Ah! mais à propos, le sergent d'habillement m'a déclaré tout à l'heure que je serais privé de vin pendant huit jours.
--Eh bien! pendant huit jours il boira à ta santé le quart de vin accordé aux troupes de Tunisie. Tu commences bien, ajoute-t-il en riant. Si tu continues comme ça, avant huit jours tu iras faire un voyage là dedans.
Et il me désigne une petite cour fermée de murs derrière lesquels on entend les pas alourdis d'hommes pesamment chargés, le cliquetis des armes qu'on manoeuvre, des commandements longuement espacés.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est la prison. Les prisonniers sont en train de faire le peloton. Tu ne connais pas la prison, ici? et la cellule? et les fers?
Je fais un signe de tête négatif.
--Non? Eh bien, je te souhaite de ne jamais faire connaissance avec. Et puis, tu peux te vanter d'avoir de la chance: tu arrives juste au moment où les silos sont supprimés. Tiens, tu vois, là-bas, au bout de la cour, ces trois trous à moitié bouchés avec du sable? C'étaient les silos. J'en ai vu descendre, là-dedans, des malheureux! Ah! là, là!
--Et on les a supprimés, ces silos?
--Oui, il y a un mois environ. On y avait mis un type auquel on avait attaché les mains derrière le dos. Il y est resté près de quinze jours. A midi et le soir on lui jetait, comme d'habitude son bidon d'eau qui se vidait en route et son quart de pain qu'il attrappait comme il pouvait. Je me souviens que, pendant les cinq ou six derniers jours, il criait constamment pour qu'on le fit sortir. Enfin, quand on l'a retiré, il était à moitié mangé par les vers.
--Oui, mangé par les vers, reprend le perruquier qui a fini de me couper les cheveux et remue un vieux blaireau dans un quart de fer blanc. Tu comprends bien qu'ayant les mains attachées derrière le dos, il ne pouvait pas se déculotter. Il était forcé de faire ses besoins dans son pantalon. A force, les excréments ont engendré des vers et les vers se sont mis à lui manger la chair. Il avait le bassin et le bas-ventre à moitié dévorés. On l'a porté à l'hôpital et il est mort huit jours après. Le médecin en chef a fait du pétard et a réclamé au ministère. Alors, on a supprimé les silos. Oh! ça ne fait rien, il y a des choses qui les remplacent avantageusement. Tu verras. Lève le menton, que je te rase. Tu sais, ici, on rase tout, barbe et moustache. Les disciplinaires n'ont pas le droit d'en porter. C'est ce qui les distingue des condamnés aux travaux publics qui, eux, portent la barbe et la moustache, mais ont la tête complètement rasée à l'aide d'un rasoir. C'est pour ça qu'on les appelle les Têtes-de-Veaux.
--Ah! et pourquoi leur rase-t-on le crâne, à eux, et la face à nous?
--C'est ce qu'on se demande, me répond le perruquier.
Sans doute, et c'est à quoi l'on ne peut trouver de réponse, la bêtise s'alliant toujours, et dans une large mesure, à la méchanceté, dans la rédaction des règlements militaires.
Tout d'un coup, le clairon sonne.
--C'est la breloque, me dit le perruquier qui a cessé de me raser, la sonnerie qui annonce la fin du travail. Tu vas voir les hommes revenir des chantiers. Oh! ils ne sont pas beaucoup; une cinquantaine, tout au plus. Le reste est à droite et à gauche, dans des détachements. Seulement, ils vont probablement rentrer tous au Dépôt un de ces jours; on dit que la compagnie va partir prochainement pour le Sud.
--Vraiment?
--Oui. Le capitaine est depuis deux jours à Tunis pour prendre des ordres... Tiens, les voilà.
Ils rentrent en effet, les disciplinaires qui reviennent du travail; quatre par quatre, correctement alignés, leurs outils sur l'épaule, ils pénètrent dans le camp et s'alignent devant la rangée des marabouts. Ils ont un air sinistre, avec leurs figures glabres, bronzées, leurs yeux sans expression sous leurs sourcils froncés, leurs physionomies d'esclaves éreintés et rageurs. Ils entrent l'un après l'autre dans une baraque où ils déposent leurs pelles et leurs pioches, que le sous-officier qui m'a reçu le matin compte au fur et à mesure, et disparaissent dans les tentes. Le sergent a fini de _dénombrer_ les pelles et les pioches. Il ferme la porte de la baraque et m'aperçoit.
--Qu'est-ce que vous foutez là? Voulez-vous vous dépêcher d'aller astiquer vos armes et votre fourniment! On ne vous a pas dit que vous comptiez à la 10e section?... Vous comptez à la 10e. Voilà votre marabout, en face. Portez-y vos affaires. Et que je vous y repince, le bec en l'air!...
J'entre dans la tente, traînant derrière moi mes effets entassés dans un couvre-pieds. Sept ou huit hommes, dans cette tente, accroupis sur des nattes, occupés à nettoyer leurs fusils. Je cherche une place. Aucun d'eux ne m'adresse la parole. On dirait qu'ils ont peur de se compromettre.
--Tiens, mets-toi là, me dit à la fin un garçon sec et maigre, de taille assez exiguë, mais à la physionomie franche et ouverte, aux yeux noirs pleins d'énergie. Mets-toi là et nettoie tes affaires. Il y a revue d'armes à une heure.
--A une heure? Bah! alors, j'ai le temps; il est à peine dix heures.
--Ah! tu as le temps, s'écrient en même temps quatre ou cinq de mes nouveaux camarades. Tu vas voir ça tout à l'heure, comme on a le temps de faire quelque chose, ici! Depuis cinq heures du matin nous sommes au travail, et jusqu'à huit heures du soir si tu nous trouves un quart d'heure de liberté, tu seras rudement malin.
Ils ont eu raison. Je n'ai pas été assez malin pour trouver ce quart d'heure-là.
A dix heures, on a sonné la soupe. Il a fallu aller s'aligner, se mettre en rangs et défiler un par un devant la cuisine où chacun prend, en passant, une gamelle à moitié vide. A onze heures, le clairon a sonné de nouveau. Encore un alignement, encore un défilé sous un hangar où l'on nous a rangés en cercle: il s'agissait, cette fois-ci, d'une théorie de trois quarts d'heure sur le respect dû aux supérieurs. A midi, nouvelle sonnerie, nouvel alignement. On fait l'appel général. De midi et demie à une heure, les pieds-de-banc passent une revue d'armes dans les tentes. A une heure, le clairon appelle au travail. On s'aligne, on double par quatre et l'on part pour les chantiers dont on revient à cinq heures. A cinq heures et demie, clairon, alignement, défilé devant la cuisine, On a une demi-heure pour manger la soupe. A six heures, le clairon se fait encore entendre. On se dirige cette fois-ci--toujours après s'être alignés--vers un grand terrain où s'élèvent des appareils de gymnastique. Une heure et demie de trapèze, de barre fixe et de corde à noeuds; la dernière demi-heure est consacrée aux sauts de piste. Le clairon sonne, comme la nuit tombe; c'est la retraite. On rentre au camp, on s'aligne une dernière fois et les chaouchs procèdent à l'appel du soir. On a le droit de dormir jusqu'au lendemain, cinq heures du matin. De dormir, bien entendu; il est défendu de parler, en effet, après l'appel du soir--ainsi qu'il est interdit de causer sur les chantiers--et les chaouchs veillent, en rôdant comme des chiens autour des tentes, à l'observation des règlements.
Y ai-je assez souffert, mon Dieu! sur ces chantiers, pendant les quatre mortelles heures de travail de l'après-midi! Il s'agit de creuser une rampe conduisant facilement à la Medjerdah qui coule à deux cents mètres du camp. On m'avait muni d'une pioche. Il y avait certainement deux heures que je m'escrimais avec cet instrument, que je n'avais pas encore abattu assez de terre pour cacher le fond de la brouette. C'est qu'elle était dure en diable, cette terre! Il m'en venait des calus aux mains, je suais à grosses gouttes, j'avais les bras rompus et je n'avançais pas. Les chaouchs qui nous gardaient, le revolver au côté, venaient bien, à tour de rôle, me menacer de me fiche dedans et me traiter d'imbécile. Ça m'encourageait un peu, évidemment, mais mon outil persistait à ne faire au sol tunisien que d'insignifiantes blessures. J'étais forcé de m'avouer que je n'étais pas plus adroit de mes mains qu'un cochon de sa queue.