Biribi: Discipline militaire

Chapter 4

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Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au moins une fois par semaine... Tous les samedis, régulièrement, le gros capiston vient assister à la lecture du rapport qu'il écoute tout en nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; après quoi il nous fait un petit discours portant sur la nécessité de nous bien conduire et d'éviter les punitions, le tout entremêlé de recommandations morales et de prescriptions hygiéniques. L'exorde et le fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la péroraison est toujours la même: «Je ne saurais trop vous recommander d'être très propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est très nécessaire dans ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite éponge destinée à cet usage-là. Tenez, la voilà. (Il sort de sa poche une chose ronde enveloppée d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du papier, à cause de l'humidité. Ah! et puis, quand vous allez voir les femmes... oui, je comprends ça... les femmes... on n'est pas de bois... eh! bien... beaucoup de précautions. Vous m'entendez? L'eau ne coûte pas cher, n'est-ce pas? Sans ça, quand vous serez rentrés en France, que vous serez mariés, vous aurez des enfants... des petits enfants... ça sera comme des petits lapins.»

On m'a relégué, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le marabout des hommes punis--une grande tente conique dressée devant le gourbi qui sert de corps de garde, à côté de la guérite en feuillage dans laquelle s'assied sans façon le factionnaire vêtu de toile blanche, son képi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton posé dans un coin. Je regarde, à travers la portière relevée, derrière la corde à laquelle sont attachés nos chevaux et nos mulets, maigres et galeux, la route poudreuse et grisâtre, au sol rayé par les roues des arabas et moucheté par les pieds des bêtes de somme, qui se déroule comme un long ruban pour disparaître, tout là-bas, après l'âpre montée d'une côte rude, derrière le col de Gardimaou. Elle est bordée de l'autre côté, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges feuilles épineuses d'un vert bleuâtre, dont les troncs rugueux s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombées, ont l'air de grands écrans fauves. Derrière, tout en bas, on aperçoit la plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algérie, et dont les aspérités et les déclivités disparaissent dans l'uniformité confuse des sables blonds. Le soir commence à descendre; de longues ombres cendrées s'étendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui s'éparpillent en millions d'étincelles et s'enfuient à gauche, du côté de la trouée de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de poussière d'or, tandis qu'à droite, s'assombrissant de plus en plus, toute une suite d'éminences aux formes étranges, de montagnes aux bizarres découpures, la dégringolade des derniers contre-forts de l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.

--Le capitaine!

J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'éperons. C'est lui. Il entre.

--Froissard, vous êtes là?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. Le général, sachant que vous avez déjà encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps. Voilà, voilà... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu m'écouter... mais non... on veut en faire à sa tête...

Et patati et patata.

Son petit laïus ne m'avance pas à grand'chose, évidemment; mais c'est égal, ça me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros poussah qui, malgré tout, porte de l'intérêt à ses hommes et ne les regarde pas tout à fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se figurer qu'il est pétri d'une autre pâte qu'eux; il a certainement le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici, automates graissés de morgue tudesque et remontés tous les matins par la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant:

--Rien écouter... faire la noce... rentré en France... p'tits enfants... p'tits lapins.....

V

Je viens d'être conduit à la Kasbah entre quatre hommes, baïonnette au canon, commandés par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la cour, un rectangle chauffé à blanc par le soleil qui tombe à pic, qu'on veuille bien m'introduire dans la salle où s'est réuni le Conseil de corps.

De quoi est-il composé, ce Conseil? Un planton, qui promène les chevaux, me renseigne à ce sujet.

--Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il était malade.

Il n'est pas régulièrement formé, mon Conseil de corps. Pourtant, étant donné le petit nombre d'officiers de mon régiment présents au Kef, je ne peux pas réclamer. Les règlements exigent bien, il est vrai, que ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient l'inculpé--puisque inculpé il y a.--Ces règlements ont évidemment leur raison d'être. Il est clair que, si l'homme qui a donné des preuves de son insubordination, qui a démontré qu'il était sous l'influence de ce que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux mêmes qui lui ont infligé les punitions qui l'amènent devant eux, il y a au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs transformés subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expédier le délinquant aux compagnies de discipline. Ça simplifie énormément les choses. Ça évite une perte de temps toujours désagréable. Pas de défense possible de la part de l'inculpé; une accusation basée simplement sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins méritées portées par les juges eux-mêmes qui ne tiennent pas, naturellement, à se donner des démentis. La sentence n'a plus besoin que d'être ratifiée par le général commandant le corps d'armée, ce qui n'est qu'une question de jours. La justice reçoit un croc-en-jambe, ce qui est déjà une bonne chose, mais elle le reçoit en très peu de temps, ce qui est une chose excellente.

Moi, j'ai une chance énorme. Je vais passer devant un conseil composé en majorité d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par conséquent, ne doivent pas tenir outre mesure à faire preuve à mon égard de la plus grande sévérité. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po, fanatiques de la discipline à la prussienne; mais comme ils ne joueront en somme qu'un rôle assez effacé...

--Faites entrer!

J'entre. La porte se referme.

--Asseyez-vous, me dit le commandant.

Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, alignés en rang d'oignons, derrière une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le commandant me regarde--d'un air assez bienveillant. Ma tête a l'air de lui revenir, décidément; et c'est en hochant douloureusement le front qu'il continue:

--Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entrée au service, une conduite déplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions. Nous sommes réunis, vous le savez, pour décider de votre envoi aux Compagnies de discipline. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

--Deux choses: 1° Que ma conduite n'a pas été mauvaise depuis mon entrée au service; elle n'a commencé à l'être que du jour où les taquineries et les vexations de toute nature m'ayant poussé à bout, je suis devenu une de ces têtes de Turc sur lesquelles frappe à tour de bras l'aveugle cohue des galonnés; que, d'ailleurs, dans l'armée, quand un homme a commencé à mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye pas de le retirer, on l'enfonce. 2° Que, si j'ai commis des fautes--et, je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline--je les ai expiées et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement, châtier deux fois, pour le même délit, un individu, si malintentionné qu'il soit. Que, par conséquent, j'ai beaucoup de peine à comprendre pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine énorme précisément parce que j'en ai déjà subi un nombre considérable.

J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie sont devenus tout verts, le petit pète-sec de sous-lieutenant principalement, qui pince ses lèvres blanches, qu'il vient de mordre. Le capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronché; ils ont l'air de s'amuser comme deux croûtes de pain derrière une malle. Quant au commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble très étonné, ne s'étant jamais imaginé, probablement, qu'on pût envisager la question à un point de vue pareil. Il ne paraît pas furieux, tout au contraire; on dirait même qu'il n'est pas fâché, mais pas fâché du tout, en vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre à jour l'ineptie des règlements dont l'étroitesse et la dureté lui ont toujours semblé quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a encore à accomplir une petite formalité.

--Je vais vous lire vos punitions.

Et il commence.

Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret sont pleines et l'on a été obligé d'ajouter plusieurs _rallonges_. Et des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore. C'est comme la galette du père Coupe-Toujours, au Gymnase.

Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau écourter en diable des motifs par trop chargés et sauter à pieds joints par dessus des punitions tout entières, il manque de salive, il est à bout de forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir et s'arrête.

--Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal écrit, tout ça... Ouf!...

Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire méchant. Il ne passe rien, celui-là; il appuie sur les mots, comme s'il voulait les forcer à entrer bon gré mal gré dans l'oreille de ses auditeurs; il lit les motifs d'une voix indignée de procureur général qui énumère les méfaits de l'accusé, et traîne sur le texte des réponses inconvenantes, qu'il épelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il dénombre les récidives. «C'est la dixième fois, messieurs.--Remarquez bien, messieurs, que c'est la onzième fois.» Je crois qu'il va demander ma tête.

Il ne demande pas ma tête, mais il demande, aussitôt qu'il a refermé le livret, s'il ne pourrait pas présenter quelques observations personnelles. Il m'a étudié, il me connaît à fond; il ne serait peut-être pas inutile...

--Complètement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais qui reste profondément vexé d'avoir été obligé de s'interrompre au plus beau moment et de céder son rôle à un sous-lieutenant; le conseil est fixé.

Et, se tournant vers moi:

--Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous méritées?

--Je n'ai à les trouver ni méritées ni imméritées. On me les a infligées à la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expié ces fautes. Je n'ai qu'à répéter ce que j'ai déjà dit tout à l'heure...

--Tout à l'heure, vous disiez des choses qui n'ont pas le sens commun. Ne les répétez pas! s'écrie le commandant en frappant la table avec mon livret, ce livret dont les quatre ou cinq pages de rallonges lui restent sur le coeur. Quand on a un pareil nombre de punitions, on ne mérite aucune pitié. D'ailleurs, on vous ferait grâce, que vous recommenceriez demain. Demandez plutôt à vos officiers.

--C'est certain, siffle le petit sous-lieutenant. Il n'y pas à en douter.

--Qu'en savez-vous, mon lieutenant?

Second sifflement:

--J'en suis sûr. Pas un mot de plus.

Le commandant est pressé d'en finir. Il vient de jeter un coup d'oeil sur le capitaine et le lieutenant d'infanterie qui se sont assoupis, la tête dans la main, et qui menacent de s'endormir tout à fait. Il m'expédie avec une dernière phrase.

--Le conseil sait à quoi s'en tenir sur votre compte. Je vous le répète, un soldat qui s'est fait punir aussi souvent que vous mérite d'être puni sérieusement. Du reste, on vous l'a dit, nous vous ferions grâce que vous recommenceriez demain. Et puis, vous donnez le mauvais exemple...

Ah! voilà, je m'y attendais! Le mauvais exemple! Et je m'écrie, d'une voix qui réveille les deux dormeurs et qui fait sauter le sous-lieutenant sur sa chaise:

--Alors, c'est pour cela que vous m'envoyez au bagne,--car c'est le bagne, ces compagnies de discipline?--C'est pour cela que vous me prenez trois ans de ma vie,--car j'ai encore trois ans à faire, vous le savez! Pour cela! parce que j'ai déjà souffert beaucoup de la méchanceté acharnée de mes supérieurs, parce que vous savez qu'ils ne me lâcheront pas, parce que vous savez que je serai puni demain, comme je l'ai été hier, comme je le suis aujourd'hui, parce que vous pensez que je donne le mauvais exemple! De quoi m'accusez-vous, dites donc? D'avoir été votre victime! Pourquoi me jugez-vous? pour des tendances! Sur quoi me condamnez-vous? sur des présomptions!

--Sortez! sortez!

On m'a poussé dehors et l'on a refermé la porte...

--Qu'est-ce qu'ils t'ont dit? me demandent les hommes de garde qui me reconduisent au camp entre leurs baïonnettes.

J'allais répondre: «Des infamies!» Mais j'ai réfléchi.

--Ils m'ont dit des bêtises...

J'ai attendu pendant près d'un mois la décision du général. Je savais très bien que je pouvais compter sur un ordre d'envoi bien et dûment signé et paraphé, mais je trouvais le temps long. J'aurais préféré être fixé tout de suite. J'aurais voulu pouvoir avancer le cours du temps pour bannir toute incertitude, et j'aurais voulu en même temps le retarder, car on m'avait donné sur les compagnies de discipline,--Biribi,--des renseignements qui, franchement, me faisaient peur.

Un matin, le maréchal des logis chef est venu me lire le rapport: «Par décision de M. le général commandant, la division Nord de la Tunisie, le nommé Froissard (Jean), canonnier de 2e classe à la 13e batterie _bis_ détachée au Kef, passera à la 5e Compagnie de Fusiliers de Discipline.»

--Je dois vous prévenir, a-t-il ajouté, que le convoi qui va à Zous-el-Souk, où se trouve le dépôt de la compagnie, part après-demain. On vous désarmera demain.

Le lendemain soir, en effet, on m'appelle au bureau.

Je rends mes armes, mes effets de grand équipement et je ne conserve que mon linge et mes chaussures.

--Vous passerez la nuit au corps de garde, me dit le capitaine, qui entre comme j'allais sortir. Comme ça, vous aurez une couverture. Ah! sacré farceur! Quelle rage aviez-vous donc de vous faire fourrer dedans tout le temps?... Enfin, vous avouerez que, moi, je n'y ai pas mis de méchanceté. Je n'ai même pas voulu aller dire ce que j'aurais été forcé de raconter; je ne pouvais pas jurer que vous êtes un ange, n'est-ce pas?... Et puis, cette idée d'aller engueuler ces messieurs, là-haut, à la Kasbah! Sacrédié! Il faut avoir diablement envie de casser des cailloux à un sou le mètre, avec un maillet en bois!... Donnez-moi une poignée de main tout de même, allez! mauvaise tête...

Je me suis retiré dans le gourbi du corps de garde où, jusqu'à dix heures, les camarades sont venus par groupes ou isolément, me faire leurs adieux et me remonter le moral. Ils ont une façon à eux, par exemple, de vous remonter le moral; ils vous remontent ça à tour de bras, et allez donc! Ils n'ont pas peur de casser le ressort.

--Il faut bien te figurer une chose, c'est qu'aussitôt arrivé là-bas, tu vas voir tout le monde te tomber sur le dos. On va te commander des choses impossibles, te faire faire des corvées abominables; tiens, j'ai entendu dire qu'ils distribuaient aux nouveaux arrivés des manches à balais,--tu entends, des manches à balais,--et qu'ils les forçaient à balayer le camp avec ça. Aussitôt que l'un d'eux se permettait de dire au chaouch: «Mais je ne peux pas balayer avec un morceau de bois,» le chaouch le mettait en prison.

--Oui, ajoute un autre, rien de plus vrai. Ou bien, on les oblige à compter les cailloux du camp ou à arroser des poteaux jusqu'à ce qu'il y pousse des feuilles. A la moindre réflexion, au bloc. Tout ça, c'est pour s'assurer du caractère des individus qu'on leur envoie. Si vous avez le malheur de renauder le premier jour, vous êtes classés parmi les mauvaises têtes, et il y a bien des chances pour que vous finissiez mal. Le mieux, c'est de supporter tout sans rien dire; de faire l'imbécile, en un mot. Il ne faut pas jouer au malin, là-dedans. Tu sais, on y laisse sa peau facilement.

--Pour sûr! s'écrie un troisième. J'ai vu le cimetière des Disciplinaires en passant, en allant à Aïn-Meleg. Il y a plus de petites croix qu'il n'y a de brins d'herbe.

--Allons, allons! reprend un brigadier qui trouve qu'on pousse les choses un peu trop au noir, il ne faut pas non plus charger le tableau de gaîté de coeur. On n'est pas bien à Biribi, c'est clair, mais on n'y claque pas toujours. Et puis, en se conduisant bien, on peut en sortir...

--Ah! bah! avant la fin de son congé?

--Certainement. Au bout d'un an, de six mois même. Ça dépend.

--Enfin, ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer; du moment que ça compte sur le congé, c'est le principal, me dit en me serrant la main un de mes compagnons de prison qui vient de s'échapper du marabout des hommes punis. Moi aussi, j'ai pas mal de punitions, et il n'y aurait rien d'impossible... ma foi, oui, je pourrais bien aller te rejoindre d'ici quelque temps.

--C'est ça, viens me retrouver. Je te réserverai une pioche et je te ferai matriculer une brouette...

Tout le monde est parti. J'essaye de dormir, mais je ne peux y arriver.

En me retournant, j'aperçois quelque chose dans un coin. Qu'est-ce que c'est?

C'est un recueil de ces feuilletons que publie le _Petit Journal_ et que découpent quotidiennement de religieux ciseaux de concierges. Comment sont-ils venus ici, ces deux cents morceaux de papier reliés d'un morceau de carton gris et collés avec de la sauce blanche? Mystère. Le feuilleton est idiot, c'est évident, mais je me mets à le lire avec conviction, à la lueur vacillante d'un lampion. Je tourne les pages, sans comprendre grand'chose, ne cherchant même pas à comprendre, tellement l'histoire m'intéresse, mais m'évertuant à dénicher le sommeil que le feuilletoniste a certainement dissimulé adroitement,--comme on cache la baguette à cache-tampon,--entre les lignes vides de sens et les phrases creuses. J'ai beau faire, je ne puis le trouver, le sommeil. J'en suis furieux. Est-ce que je manque d'adresse, ou est-ce qu'il y a réellement tromperie sur la qualité de la marchandise?...

Que faire pour tuer le temps, pour chasser les pensées tristes, les idées noires qui m'assiègent, qui tourbillonnent autour de moi comme ces insectes de nuit qui vous harcèlent et qu'on ne peut écraser? Les hommes de garde couchés à côté de moi ronflent à poings fermés. Je sors pour essayer de causer avec le factionnaire; c'est justement un croquant, un Limousin pâteux qui n'est pas fichu d'expectorer deux mots en trois heures. De rage, je rentre et je reprends mon feuilleton. Cette fois-ci, quand le diable y serait, il me donnera le sommeil moral, puisqu'il n'a pas voulu m'accorder le sommeil physique; et je me mets à le dévorer au grand galop, lisant à demi-voix pour m'étourdir, bredouillant comme un prêtre qui rabâche son bréviaire, me fourrant les doigts dans les oreilles comme un gosse qui s'aperçoit, à la dernière minute, qu'il ne sait pas un mot de sa leçon.

C'est peut-être la dernière chose que je lis, pour longtemps, après tout, ce roman sans queue ni tête, cette élucubration inepte. Pendant trois ans, probablement, il me faudra vivre d'une véritable vie de brute, sans autre distraction intellectuelle que la lecture du Code pénal collé, comme une menace, à la fin de mon livret.

Le jour commence à paraître. J'entends les conducteurs qui appellent les chevaux et qui traînent les harnachements. L'artillerie ne fournira que trois prolonges pour le convoi. Elles sont attelées; elles sont prêtes à partir. Un maréchal des logis vient me chercher. La nuit m'a semblé bien longue, mais je ne puis d'empêcher de dire:

--Déjà!

Oui, déjà. Il faut grimper à la Kasbah pour prendre les chargements et se joindre aux arabas de l'Administration et aux mulets de bât des tringlots.

--Croyez-vous qu'on va me laisser libre jusqu'à Zous-el-Souk?

--Je ne sais pas, mais je crains bien que non, me répond le sous-officier en montant la rampe qui mène à la vieille forteresse. On m'a donné l'ordre de vous conduire à la gendarmerie.

A la gendarmerie? Pourquoi faire?

Pourquoi faire? Je vais le savoir, car on vient de m'introduire dans une salle dont la porte s'ouvre sur l'une des nombreuses cours intérieures de la Kasbah.

Des lits sont rangés contre le mur, à la tête desquels sont accrochés des pantalons bleus à bandes noires, des képis bleus à tresse et à grenade blanches, et ces espèces de gibecières en cuir fauve qu'on est habitué à voir rebondir gracieusement sur les flancs élastiques des hirondelles de potence.

--Ah! ah! voilà l'homme! s'écrie le brigadier qui, devant une petite table, donne des instructions à un de ses satellites debout à côté de lui. Asseyez-vous là une minute; nous allons nous occuper de vous.

J'attends un bon quart d'heure. Le brigadier a fini de faire des recommandations à son subordonné; il a griffonné pendant cinq minutes et s'est mis ensuite à fouiller dans un tas de ferrailles, derrière la porte. Il ne semble pas s'occuper énormément de moi; pourtant, il ne m'oublie pas tout à fait, car il me demande en souriant finement--tout est relatif bien entendu et nous sommes dans la boîte de Pandore:

--Avez-vous l'habitude de dire votre chapelet quelquefois?

--Mon chapelet?...

Le brigadier éclate de rire; les gendarmes encore couchés se tordent dans leurs couvertures et celui qui est déjà levé se tient littéralement les côtes.

Je ne comprends pas très bien, mais ce doit être drôle. Je ne veux pas avoir l'air de faire bande à part de ne pas trouver de sel à une plaisanterie qui peut être bonne, en définitive; et je me mets à rire comme les autres.

--Ah! vous riez? Eh bien! approchez ici; donnez-moi vos mains.

--Mes mains!... Les menottes!... Est-ce que vous me prenez pour un filou, par hasard?

--Donnez-moi vos mains, que je vous dis! et dépêchez-vous.

--Jamais de la vie!

Je saute en arrière, je m'accule dans un coin; je n'en sortirai que quand on m'en arrachera. Est-ce que je suis un voleur, pour qu'on m'attache les poignets? Est-ce que je suis un malfaiteur, pour qu'on m'enchaîne? Est-ce que j'ai commis aucun des crimes ou des délits justiciables d'un tribunal, même des tribunaux militaires?

Ils n'y regardent pourtant pas à deux fois, ceux-là! Est-ce qu'on peut me reprocher aucun acte contraire à l'honnêteté, aucun acte tombant sous le coup des répressions de la loi? Moi, présenter les mains aux menottes, tranquillement, de bonne volonté, comme l'escarpe pris en flagrant délit ou le pégriot poissé sur le tas! Plutôt me faire briser les membres!...

--Alors, on vous les brisera.

Ils se sont précipités sur moi, trois ou quatre, m'ont ramené les bras en avant et m'ont serré les poignets dans la chaîne infâme.

Encore un cran! n'ayez pas peur de tirer dessus. Ça lui apprendra à rouspéter.

Ça ne m'apprendra rien du tout. Ce que ça pourrait m'apprendre, je le sais depuis longtemps: c'est que le jour où j'ai jeté bas mes effets de civil pour endosser l'habit militaire, j'ai dépouillé en même temps ma qualité de citoyen et que, étant soldat, je suis un peu plus qu'une chose, puisque j'ai des devoirs, mais beaucoup moins qu'un homme, puisque je n'ai plus de droits.