Biribi: Discipline militaire

Chapter 2

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--En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. Ç'a toujours été mon avis. Eh bien! mon ami, puisque tu vas entrer dans une nouvelle carrière, prends la ferme résolution de t'y bien conduire; sois respectueux et obéissant à l'égard de tes chefs; le régiment est une grande famille dont le père est le colonel et dont la mère est la France. Quels que soient les ordres qu'on te donne, ne les examine pas, ne les critique jamais; exécute-les les yeux fermés...

Ça ne doit pas toujours être commode.

--Le plus bel avenir s'ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de temps une position magnifique... Tout soldat, a dit Napoléon, porte...

--Oui, la giberne... le bâton de maréchal...

--C'est ça! c'est ça! Moque-toi un peu des paroles d'un grand homme!... D'ailleurs, mon ami, tout ce que je t'ai dit, c'est dans ton intérêt. Tourne bien, tourne mal, ça ne peut rien nous faire, au fond. Nous déshonorer, ça, tu ne le peux pas: nous ne portons pas le même nom que toi. La charité chrétienne nous ordonne de faire des voeux pour toi et de te donner de bons préceptes; quant au reste, ça nous est égal...

C'est curieux, je m'en doutais presque.

--Tâche de monter vite de grade en grade. C'est le meilleur moyen d'avoir un avancement rapide. Surtout, évite les mauvaises compagnies; il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier à aucun prix. Si tu es disposé à te bien conduire, à faire la joie de ta famille et l'honneur de ton pays, tu ne les fréquenteras point, tu les laisseras de côté. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps; le vice n'a jamais fait bon ménage avec la vertu.

Ça doit être vrai, mais ça ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu autrefois, dans Lhomond, cet exemple étonnant: «La vertu et le vice sont contraires,» _virtus et vitium sunt contraria_.

Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite séance terminée et je me lève comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nommé officier. Ma cousine m'offrira un sabre,--un beau sabre.

Décidément, elles n'ont pas l'air de croire outre mesure à mon avenir.

Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu'à la porte, il me donne quelque chose... Un conseil, un dernier conseil.

--Quand tu auras des galons, mon ami... Souviens-toi bien de ce que je vais te dire, grave-le dans ta mémoire.

--Oui, mon oncle.

--Quand tu auras des galons,--sois sévère, mais juste.

Il ferme la porte.

Je descends l'escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi! j'étais décidé, en entrant dans cette maison, à ne pas me laisser débiter trois mots de cette sempiternelle théorie de la vertu et des moeurs qui me dégoûte et m'assomme! J'étais résolu à interrompre brutalement la coulée de cette avalanche moralisatrice qui vous engloutit sous ses phrases glacées! J'étais déterminé à rompre avec éclat, avec insolence même--une insolence qui aurait été de la franchise--plutôt que de permettre à mon oncle de me tenir encore une fois ce langage qui n'est pas son langage à lui seul, mais qui est celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui pensent faux et qui voient faux--des gens que je méprise déjà et que, je le sens bien, je finirai par haïr. Et je n'ai pas trouvé une phrase pour lui répondre, pas un mot pour l'arrêter! Est-ce que j'ai manqué de courage? Est-ce que, encore cette fois-ci, j'ai capitulé devant sa morale bête? Est-ce que je suis un imbécile? Non. La vérité, c'est que je ne savais quoi lui répondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas un imbécile, je suis un ignorant. Je sentais qu'il y avait bien des répliques à lui faire cependant, bien des objections à lui opposer, mais je ne trouvais rien, rien.

Rien, à part peut-être des railleries sur la forme grotesque de leurs théories, sur la sottise dans laquelle ils délayent leurs pauvres vieilles idées, arlequins centenaires cuits toujours à la même sauce; rien à part des moqueries sur la figure extérieure, gothique et maniérée, de leurs préceptes faux qu'ils étalent dogmatiquement. Et, si j'avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur férocité égoïste, si j'avais raillé la forme absurde qui s'enroule autour de leur vanité venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour de l'amertume des médicaments, ils m'auraient traité--pour de bon--de mauvais plaisant, de sans-coeur, de farceur qui ne respecte rien, qui n'a pas de considération pour les choses sérieuses.

Ils auraient eu raison. Ce qu'il faut, ce ne sont pas les coups d'épingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile de bêtise qu'ils ont tendu--peut-être exprès--devant leur méchanceté doucereuse. C'est le coup de couteau brutal qui crèverait la cotte de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalités cousus pièce à pièce dont ils couvrent leur morale étroite et hypocrite, et qui la mettrait à nu.

Ce coup de couteau-là, je ne peux pas le donner--pas encore.

Quand je fais des réflexions, je mets les mains dans mes poches. C'est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas réfléchir les mains ballantes; il n'y a pas à s'y tromper, quand j'ai les mains ballantes, je ne réfléchis pas. Je vis alors une vie sans pensée, la vie d'un être inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien errant qui trôle dans les rues en compissant les devantures.

Mais, pour le moment, comme je fais des réflexions graves, j'enfonce les mains très avant dans mes poches et, fort étonné, je sens rouler sous mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pièces de monnaie. Mon Dieu! oui. Avant mon départ, on a fait une petite quête. Tout le monde a apporté son obole, tout le monde, jusqu'à la femme de chambre de ma tante, une vieille fille ridée et jaunâtre, au corsage plat, aux yeux glacés, et qui semble vouloir absolument mourir d'un pucelage rentré. Je compte les espèces. Je trouve dix-sept francs cinquante centimes. Maintenant, comme il faut être juste avec tout le monde, je dois avouer que ma poche est décousue et que j'ai entendu, tout à l'heure, quelque chose tomber à terre. C'était sans doute un sou. Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n'en suis pas sûr. Je n'en mettrais pas ma main au feu.

Dix-sept francs cinquante, c'est mince! Il n'y a pas de quoi faire la noce, assurément. Mais la sagesse antique et moderne ne nous apprennent-elles pas à nous contenter de peu? D'ailleurs, ma cousine m'a promis d'appeler sur ma tête les bénédictions du ciel. En attendant, je pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra à mon ordinaire assez maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert--pas des pruneaux, par exemple! Ah! non; après la morale avunculaire, ils feraient double emploi!... _Non bis in idem!_...

Le lendemain soir, mon père m'a conduit à la gare. Nous avons parlé--de choses quelconques--en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du cou, il a laissé échapper deux grosses larmes et je l'ai entendu qui me disait tout bas: «Tu sais, mon enfant, je t'ai toujours bien aimé!» Ça m'a ému. Je ne le cache pas, ça m'a ému. Seulement, maintenant, je veux raisonner mes émotions, arriver à me les expliquer.

J'y ai réfléchi toute la nuit, en chemin de fer... Je ne crois pas que ça suffise à un père, d'aimer ses enfants.

Pourquoi?--Je ne sais pas.

J'y réfléchirai encore. J'arriverai peut-être à le savoir.

II

Voilà six mois que je suis à Nantes, canonnier de deuxième classe au 41e d'artillerie. Six mois ôtés de soixante, restent cinquante-quatre.

--Ça commence à se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui s'est engagé aussi, un cochon vendu comme moi.

--C'est égal, c'est encore rudement long.

--De quoi? de quoi? s'écrie un conducteur de la classe 76, un gros garçon qui va être libéré du service dans quelques jours et qui hurle: La classe! toute la journée.--De quoi? On trouve le temps long? on s'embête? Est-ce qu'on a été te chercher, dis donc, pour t'amener au régiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un sacré toupet pour se plaindre de ce qu'on a demandé! Pourquoi t'es-tu engagé, alors? Pourquoi n'es-tu pas resté chez toi?

Alors, dans la chambrée, des rires éclatent, des ricanements grincent.

--La planche à pain était tombée.

--Le four était démoli.

--Il avait mis sa soupière au Mont-de-Piété.

Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries régimentaires, ces plaisanteries toujours les mêmes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore, peut-être, elles me chatouillent désagréablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche à coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le mépris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n'ont rejoint le régiment qu'au moment où les Pandores leur ont apporté leurs feuilles de route, eux qui sont arrivés au corps en rechignant, comme des chiens qu'on fouette, malgré les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouillées d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, même un peu lourdement, leur mépris de paysans ou d'ouvriers obligés de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisération dédaigneuse--que je commence à trouver légitime--pour les propres-à-rien incapables de faire oeuvre de leurs dix doigts et réduits, aussitôt qu'ils s'aperçoivent que leurs pères ne sont pas nés avant eux, à piquer une tête dans l'armée.

Je ne leur en veux plus, mais je persiste à trouver le temps très long.

Comment les ai-je passés ces six mois qui forment la dixième partie du temps que je me suis engagé à consacrer, avec fidélité et honneur, au service de mon pays? Je serais bien embarrassé de le dire au juste. Je les ai passés, voilà tout.

J'ai appris à monter à cheval, à faire l'exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J'ai désappris la manière de marcher d'une façon convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air d'autre chose que d'un individu ficelé dans un uniforme terminé en bas par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble à un pot à cirage. Je sais réciter la théorie, mais je ne sais plus raisonner. J'ai appris à panser les chevaux, à les étriller et à leur laver la queue à grande eau. J'ai perdu l'habitude de me débarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher très longtemps pour la contraindre à conserver les huit plis réglementaires. Je porte des bottes à éperons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect à mes supérieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-même. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et ça me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants blancs et ça m'ennuie, parce que je suis obligé de les retirer pour me moucher--avec le mouchoir du père Adam.

Je m'astique, régulièrement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manoeuvre d'une façon passable. Quand je suis de garde et de faction, j'ai l'air tout aussi bête qu'un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, même aux revues à cheval. Ces jours-là, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais pas ternir l'éclat de ces cérémonies guerrières dans lesquelles on voit défiler un matériel tout battant neuf, des chevaux aux crinières bien peignées et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqués au sang de boeuf--du sang qu'on va chercher dans des seaux, à l'abattoir,--des hommes fourbis, dorés, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre.

Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intéressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien! malgré tout, je m'ennuie.

Je m'ennuie en me levant, à quatre heures du matin, pour la corvée d'écurie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie à la manoeuvre. Je m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la main gantée, tenant le sabre, à l'ordonnance, les yeux tournés à droite et à gauche pour chercher un supérieur à saluer. Je m'ennuie en pénétrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vêtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des légumes qu'on a cueillis sur les tas d'ordures d'un marché au lieu de les récolter dans les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon époussette, un magnifique carré de drap jaune--qui empeste la sueur de cheval.

Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, étendu dans mon lit où les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense à la fatigante tristesse de la journée qui vient de finir.

Je m'embête furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J'espère que ça finira par se passer. Je prends mon courage à deux mains et tâche de faire preuve de bonne volonté. J'y mets du mien, tant que je peux.

Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a différentes choses... la théorie, notamment... Je la récite à peu près, pas trop mal--pas trop bien non plus--mais toujours d'un ton gnan-gnan, indifférent, sans conviction. Ça paraît me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas l'air de me figurer que l'avenir de la France est là-dedans.

--Aucune de ces phrases: «Au commandement, Haut pistolet!--La baguette en avant--Les rênes passées sur l'encolure» ne font bondir votre coeur dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur.

C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me dissèque, je crois que les carabins auront bien du mal à jouer à la raquette avec.

Il y a encore une autre chose qui achève de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J'astique d'une façon déplorable; et, malheureusement, on est assez porté, dans l'armée, à juger de l'intelligence d'un homme d'après le degré de luisant et de poli qu'il est capable de donner à un bout de fer ou à un morceau de cuir. «Faites-vous astiquer!» me répète le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, régulièrement, à chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer.

--Alors, vous n'arriverez à rien.

Ça ne m'étonnerait pas.

--Vous devriez demander à vous faire rayer du peloton des élèves-brigadiers, me dit le mar'chef, un assez bon garçon. Vous feriez votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Réfléchissez à ça. J'y réfléchirai. En attendant, je couche en permanence à la salle de police.

Un soir, on vient m'y chercher. Il paraît qu'il y a du nouveau. On mobilise une batterie pour l'envoyer en Tunisie. On a dressé une liste des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers.

--Quand part-on?

--Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux--sans harnachement, sans rien--et vous allez vous faire armer à Vincennes.

A Vincennes? Pour aller en Tunisie? Pourquoi pas à Dunkerque?

Quelle drôle d'idée! Enfin, tant mieux! Je reverrai peut-être Paris, en passant.

III

J'ai revu Paris.

Beaucoup trop, malheureusement. Au moment où nous étions prêts à nous embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arrivé. On nous a démobilisés et l'on nous a versés dans les différentes batteries d'un des régiments casernés dans la place. Je suis resté presque un an à Vincennes.

A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le métier militaire était une impression d'ennui mal caractérisé, de fatigue physique et intellectuelle, de pesanteur cérébrale. J'avais d'abord été étonnamment secoué comme on l'est toujours quand on pénètre dans un milieu inconnu, et, étourdi, ébloui, je n'avais vu que la surface des choses, je n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphère alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au même trantran monotone, je m'étais laissé aller peu à peu à l'observation animale des règlements, à l'accoutumance irréfléchie des prescriptions, à l'acceptation d'une vie toute machinale de bête de somme qui prend tous les matins le même collier pour le même travail et dont l'existence misérable est réglée d'avance, jour par jour et heure par heure, par la méchanceté ou l'idiotie d'un maître impitoyable. Un mois de plus, et ma personnalité sombrait dans le gouffre où s'en sont englouties tant d'autres. Je ne pensais plus. J'étais presque une chose. J'étais sur le point de faire un soldat.

Un soldat--un bon soldat peut-être--mais rien de plus. Je n'avais pas perdu assez tôt mon caractère particulier, ce qui fait que, dans la vie civile, on est soi et non un autre, pour espérer arriver jamais à monter en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractère général qui assimile si bien un troupier à un autre troupier, et qui ne les différencie quelque peu que par le degré de respect que la discipline leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.--On avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne pouvais plus guère me sauver, même par les oeuvres. Un ambitieux a tout à gagner, dans l'armée, à se laisser déprimer le cerveau, dès les premiers jours, par le coup de pouce des règlements. D'ailleurs, à moins de circonstances assez rares, d'événements qui rompent la monotonie d'une existence abêtissante, vous permettent de remettre la main sur votre personnalité, il faut toujours en venir là, tôt ou tard. Mais alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre dressage--c'est le mot consacré--qu'on ne tient compte à un cheval vicieux de s'être laissé dompter par la fatigue.

Je ne l'avais pas adopté assez vite, cet état d'esprit que les adjudicataires d'habillements militaires fournissent à trois cent mille hommes, en même temps que leurs vêtements en mauvais drap et leurs chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Un mois de plus, je le répète, j'étais dressé, et je faisais un soldat.

Mon séjour à Vincennes a tout changé.

Je ne suis pas un soldat.

--Vous n'êtes pas un soldat! Vous êtes un malheureux!

C'est le colonel, entouré de tous les officiers du régiment, qui vient de me dire ça en passant une revue de chambres.

J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, étaient synonymes. Il paraît que non, car il a ajouté:

--Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait passer par des chemins où il n'y a pas de pierres.

Là-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.

J'ai toujours désiré avoir un colonel qui eût l'habitude de priser. Je suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatière, les officiers auraient éternué.

En attendant, je dois passer incessamment par un chemin où il n'y a pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais très bien qu'il ne me conduira pas à Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les différents chemins que je suis depuis onze mois me mènent toujours au même endroit: la prison.

Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y réintègre pour un laps de temps déterminé, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile habituel se compose d'une salle oblongue, privée de jour et dont l'atmosphère est continuellement viciée par des émanations qui s'échappent d'une espèce d'armoire mal fermée. Cette armoire est l'antre de Jules. Jules, l'inséparable compagnon des prisonniers, l'urne lacrymatoire des affligés. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de faire sentir trop autocratiquement sa présence; et c'est tout au plus si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir d'avoir, pendant la nuit, abusé de la permission à lui accordée de repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclinées et d'un couvre-pieds troué que le brigadier de garde me passe tous les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des batailles acharnées.

On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour nous permettre de nous livrer à des exercices variés et intelligents. Nous commençons par la corvée des latrines; après quoi nous nettoyons les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous nous montrons impitoyables; le moindre fétu de paille ne trouve pas grâce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparaît, nous nous précipitons dessus comme des dévots sur un morceau de la vraie croix. Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre que la cour de notre quartier. Une seule chose m'étonne: c'est que nous ne l'ayons pas encore cirée.

Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante, n'est-ce pas? Eh bien! je la préfère à la vie que mènent les bons soldats,--ceux qu'on honore,--à la vie qu'on mène dans ces trois grands corps de bâtiment à cinq étages, vie d'abrutissement malpropre, de misère monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire «mes cinq ans» comme les autres, courbant la tête sous les règlements, respectant les consignes, m'habituant à l'épouvantable banalité des tableaux de service. Je ne pourrai plus exécuter, sans les examiner--les yeux fermés--les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers stupidifiés par le métier imbécile. Je ne pourrai plus supporter sans murmurer l'ironie lourde ou la grossièreté bête du langage des officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au mess ou au cercle, comme les cabotines de café-concert de bas étage se repassent, dans la coulisse, leurs gants fanés et leurs bijoux en strass.

La sensation que me fait éprouver l'état militaire n'est plus une sensation d'ennui, c'est une sensation de dégoût. Dégoût terrible, continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforcé de le vaincre.

Oui, j'ai essayé d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une permission de quatre jours, que j'avais passée à Paris, peu de temps après mon arrivée à Vincennes. J'avais quitté, chez un camarade, mon pantalon basané et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des vêtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'étais senti plus léger, plus dispos, délivré d'une gêne énorme, les épaules dégagées du manteau de plomb des règlements,--libre.--Je m'étais trouvé tout étonné de pouvoir agir à ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si c'était bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien longtemps enchaîné à qui l'on vient de retirer son collier. Chose étrange! en dépouillant mon uniforme, j'avais dépouillé les tristes idées que j'avais acquises depuis mon entrée au service et j'avais retrouvé la faculté de penser. Pour la première fois depuis plusieurs mois, pendant ces quatre jours, j'ai pensé, j'ai réfléchi, j'ai raisonné; je me suis aperçu que j'ai joué cinq ans de ma vie à pile ou face et que le profil qui reste à découvert me fait une vilaine grimace.