Biribi: Discipline militaire

Chapter 17

Chapter 173,922 wordsPublic domain

Je crois qu'un homme, lorsqu'il a pu dépasser un certain degré de fatigue et d'abattement, franchir, par un effort tenace de résolution, la limite qu'il s'est d'abord figuré ne pouvoir atteindre, est capable de continuer, sans plus souffrir, l'exercice qui lui a semblé impossible, de sauter, maintes et maintes fois, par dessus l'obstacle qu'il a pensé refuser. On arrive à s'insensibiliser.

J'éprouve un serrement de coeur, pourtant, lorsque, à chaque tour de piste, j'arrive devant la petite butte de gazon sur laquelle est monté le sergent de garde qui nous fait manoeuvrer. Un homme est assis, au pied du tertre, son sac à terre, à côté de lui, son fusil entre les jambes. C'est Queslier.

Pauvre garçon! Brave coeur! Il y a longtemps qu'il souffre, déjà, car le climat meurtrier l'a anémié, car les tourments qu'on lui a fait endurer l'ont affaibli à tel point qu'il n'a pas pu continuer le peloton, ce matin, et qu'il a été forcé de se faire porter malade. On a été chercher le médecin-major.

Il arrive.

--C'est vous qui vous êtes fait porter malade? Où avez-vous mal?

--Partout, monsieur le major.

--Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous? De quoi souffrez-vous?

--De la fatigue. Je n'en puis plus.

--Ce n'est pas une maladie, cela. Voyons, vous n'avez pas autre chose?

--Mais, monsieur le major, examinez-moi. Je vous assure que je suis exténué, brisé, éreinté. Je n'ai plus trois gouttes de sang dans les veines. Mes jambes ne peuvent plus me porter...

Un flot de paroles désespérées.

--Mon ami, vous êtes peut-être fatigué, je n'en disconviens pas. Seulement, pour moi, cela ne suffit point. Je ne puis vous reconnaître malade.

Et, se tournant vers le chef de poste, le major ajoute:

--Sergent, vous pouvez commander à cet homme de continuer son exercice.

Et il s'en va, tranquillement, les paillettes d'or de son képi éclatant au soleil au-dessus de la bande de velours; frappant sa botte, à petits coups, de sa cravache à pomme d'argent.

--Queslier, placez-vous le premier... en tête!... Pas gymnastique, marche!

Le malheureux fait cinq ou six pas en titubant.

--Nom de Dieu! Plus vite que ça! Marchez-lui sur les talons, Froissard.

Queslier s'arrête et laisse tomber son fusil. J'essaye de lui donner du courage; mais je sens qu'il ne peut plus faire un pas. Ses jambes raidies flageollent sous lui. Ah! bon Dieu!

--Queslier! pour vous tout seul!... pas gymnastique, marche!

Queslier ne bouge pas.

--Les deux premiers, arrivez ici... Froissard et le suivant.

Nous nous approchons du sergent qui est descendu du tertre et qui s'est dirigé vers Queslier.

--Vous savez qu'aux termes d'une circulaire promulguée par le général commandant la division d'occupation de Tunisie, tout homme qui se fait porter malade au cours d'un exercice quelconque et qui n'est pas reconnu tel par le major, doit être considéré comme ayant refusé l'obéissance à son supérieur... Froissard et vous, vous êtes témoins que cet homme s'est fait porter malade au cours d'un exercice et n'a pas été reconnu tel?

Que faire?... Il me vient une idée:

--Sergent, vous ne lui avez pas lu le Code pénal.

--C'est inutile. J'aurais même pu le faire mettre en prévention de conseil de guerre aussitôt après le départ du major. La circulaire du général m'y autorise.

--Cependant, sergent, le code est déjà assez sévère...

--Ce n'est pas l'avis du général, probablement..... D'ailleurs, taisez-vous!

--N'insiste pas, me dit Queslier, qui sourit tristement. Je ne peux plus mettre un pied devant l'autre.

Et il me lance un regard que je comprends...

--Vous êtes témoins, n'est-ce pas?

--Oui, sergent.

On a emmené Queslier auquel on a mis, sous _son tombeau_, les fers aux pieds et aux mains.

Le peloton est fini. Si je pouvais ne pas être aperçu!...

Justement une bande de gradés fait son entrée dans le ravin avec un saladier de fer-blanc, énorme, plein de punch. Ils pénètrent dans le marabout du sergent de garde pour trinquer avec leur collègue de service. Il y a eu une promotion ce matin, paraît-il; un des pieds-de-banc, Balanzi, a été nommé sergent-major. C'est le factionnaire qui, tout bas, vient de me jeter cette nouvelle.

Il a raison. J'entends des hurlements, mêlés à des éclats de rire, sortir du marabout. En choeur, les chaouchs entonnent une chanson:

Nous avons un sergent-major... ... Il a cinq pieds, six pouces, Et des galons en or!

Des galons en or! Dire que c'est avec ça qu'on étrangle un peuple!

Personne? Pas de danger? La sentinelle tourne le dos. Sans bruit, je me glisse jusqu'au tombeau de Queslier.

--Rien n'est perdu, vois-tu, rien. Je passerai au conseil, mais je m'en tirerai. Il n'est pas possible qu'ils osent me condamner. Si je croyais le contraire... Mais non, ce n'est pas possible... Tu as compris mon coup d'oeil, tout à l'heure? J'aime bien mieux que ce soit toi qui me serves de témoin. Tu me défendras, au moins, et tu pourras m'aider à me tirer de leurs pattes, à Tunis. Avec toi, je peux tout espérer, au lieu qu'avec une bourrique, j'aurais été frais!... Allons, mon vieux, ne te fais pas de bile, va; ça n'en vaut pas la peine, tout ça. Nous retournerons à Paris, malgré eux, les crapules! Et nous irons voir s'il y a encore de la place dans un jardin de la rue des Rosiers où l'on colle autre chose que des espaliers, le long des murs.

XXXII

On nous a mis en subsistance, à Tunis, à la caserne des zouaves et--naturellement--on nous a fourrés en prison. Queslier, lui, avec les hommes en prévention, est détenu à la Kasbah.

Je m'y morfonds, dans cette prison, d'où je ne peux sortir qu'une heure et demie par jour, pour prendre l'air, et où je me trouve en tête-à-tête avec des hommes de différents corps qui passent leur temps à comparer les uns aux autres, partialement, les régiments auxquels ils appartiennent. Presque toujours ils se disputent. Quelquefois ils se battent. On dirait qu'il s'agit de choses sérieuses. Pauvres diables!

--L'affaire Queslier ne sera pas probablement appelée avant une quinzaine de jours, m'a dit un zouave, qui a un copain employé au tribunal, et qui vient d'entrer à la malle.

Il n'y est resté que deux jours. Malheureusement, car il était moins bête que les autres et, dans mon égoïsme de reclus, j'aurais préféré le garder plus longtemps--pour pouvoir causer avec lui.

--Je te ferai passer des journaux, m'a-t-il dit en s'en allant. Ça te distraira.

Je l'ai remercié d'avance--tout en ne comptant guère sur lui.

J'ai eu tort. Un des hommes de corvée qui nous apportent la soupe m'a remis ce soir, de sa part, un paquet de papiers. De vieux journaux de France, un roman-feuilleton et deux numéros d'un journal local, imprimé moitié en arabe, moitié en français.

Voyons le dernier numéro... Tiens: «Conseil de guerre de Tunis.» Ce doit être intéressant.

«Hier, le soldat Passaré, du 4e tirailleurs, ayant lancé son soulier à la tête du commissaire pendant que celui-ci lui lisait le jugement qui le condamnait aux travaux publics, a été, séance tenante, frappé d'une condamnation à mort.»

Quels singuliers magistrats, que ces membres d'un tribunal qui s'érige en juge et en partie, dans sa propre cause! Quelle drôle de justice, tout de même, que cette justice qui n'a même pas la pudeur de se considérer comme au-dessus des offenses et qui inflige la monstrueuse peine de mort à un malheureux exaspéré!

Poursuivons.

«Avant-hier a eu lieu l'exécution d'un jeune soldat du 175e de ligne. Ce soldat s'était, à la suite d'une simple punition de deux jours de consigne, jeté sur son caporal et l'avait souffleté. Le coupable a été fusillé devant des détachements des divers corps de troupe de la garnison. Une foule énorme d'indigènes étaient accourus de la ville et des environs pour assister au spectacle. L'exécution d'un Français par des Français éveillait quelque peu la curiosité. Le condamné a fait preuve du plus grand courage et a conservé devant le peloton la plus ferme des attitudes. Au point de vue du prestige moral du nom français en Afrique, nous ne saurions que nous en féliciter...»

Quel est le plus misérable, le plus vil, du Code qui _condamne à mort_ un homme qui en a giflé un autre, ou du journal qui déclare n'avoir _qu'à se féliciter_ d'un semblable assassinat?...

XXXIII

La salle banale d'un conseil de guerre.

J'ai éprouvé, en entrant dans cette salle, non pas l'impression de respect craintif qu'on ressent en entrant dans un prétoire, mais la sensation de dégoût terrible et de défiance répulsive qui fait hésiter sur le seuil d'un abattoir, à l'entrée d'un corridor obscur dont on ignore l'issue et où le pied glisse sur les dalles gluantes.

La composition ordinaire du tribunal: Un colonel de zouaves, président; un commandant, un lieutenant et un sous-lieutenant d'autres corps; un adjudant de chasseurs d'Afrique. Comme commissaire, un lieutenant de tirailleurs assisté d'un maréchal des logis de chasseurs, greffier. La défense est présentée par un avocat ou un officier quelconque.

Le public? Les témoins des différentes causes inscrites au rôle de l'audience. Derrière, des soldats d'infanterie, baïonnette au canon.

Un tirailleur indigène, d'abord. Il a déserté. Il parle mal français, et un sergent de son régiment lui sert d'interprète. Ça ne dure pas longtemps, nom d'une pipe! Cinq minutes à peine. Trois ans de travaux publics. Le Bico s'en va en pleurant.

Un fantassin, ensuite. Attitude morne, abattue. Il est accusé d'avoir dit à son adjudant qui refusait de le laisser sortir du quartier: «Je te casserais bien une patte.» C'est un garçon très bien, à ce qu'on dit, de famille riche. Le fait est qu'il s'est payé un avocat civil qui a mis sa toque de travers et qui fait de grands gestes pour se débarrasser des manches de sa toge, beaucoup trop longues.

Il plaide l'enfantillage, l'avocat civil. Ça ne réussit pas à son client: cinq ans de prison. C'est le minimum, après tout.

--Affaire Queslier!

On nous a fait sortir, l'autre témoin et moi; mais, de l'endroit où l'on nous a relégués, je puis entendre à peu près tout. Queslier, simplement, explique l'affaire. Il assure qu'au moment où il a dû cesser de faire le peloton, il était très malade et que, du reste, il l'est encore. Depuis qu'il est à Tunis, il a demandé la visite d'un médecin qui pourrait constater la véracité de ses affirmations. On lui a refusé cette visite.

La voix du président s'élève, hargneuse.

--Abrégez! abrégez! Le fait de se faire porter malade au cours d'un exercice est assimilé à un refus d'obéissance, lorsque le major ne reconnaît pas la maladie. Vous êtes-vous fait porter malade?

--Oui, mon colonel.

--Que faisiez-vous en ce moment-là?

--Le peloton de punition.

--Le major a-t-il constaté votre maladie?

--Non, mon colonel, mais...

--Asseyez-vous!

On nous fait rentrer dans la salle pendant que le greffier lit l'acte d'accusation.

Le colonel nous interroge, mon camarade et moi. Trois questions à chacun; celles qu'il a déjà posées à Queslier. Impossible de placer un mot. Brutalement, il nous coupe la parole.

Queslier sera condamné, le malheureux; c'est certain. Le parti pris est gravé sur toutes ces faces de galonnés qui sont nos supérieurs,--et qui sont aussi nos juges.

Le commissaire a la parole. Il n'en abuse point. Il se contente de lire les punitions du prévenu qui, affirme-t-il, est un sujet dangereux.

C'est ainsi qu'il soutient une accusation, ce commissaire-là.

Il est vrai qu'il demande le maximum de la peine.

Le défenseur s'avance. C'est un sous-lieutenant de zouaves, tout jeune, qui tremble, devant son colonel, un peu plus fort que la feuille de papier qu'il tient à la main. C'est pourtant difficile. Il la lit, cette feuille de papier, en bredouillant, en mâchant les mots, en avalant des phrases entières. Oh! la belle plaidoirie! Et comme la confiance doit descendre dans l'âme d'un inculpé, lorsqu'il voit sa liberté ou sa vie disputée aux membres d'un tribunal par un orateur de cette force!

Tiens! c'est fini... A propos, quelles sont ses conclusions, à l'avocat? Moi, je ne sais pas. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Je n'entends plus. Que demande-t-il? Le minimum, ou l'acquittement--ou le maximum?

Pourquoi pas? puisque son supérieur--le commissaire--l'a demandé...

--Queslier, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?

--J'ai à dire que je n'ai refusé d'obéir à personne. Étant malade, je n'ai pu continuer un exercice que j'accomplissais. Malheureusement pour moi, le major...

--Asseyez-vous.

Les juges font semblant de délibérer. Ils rendent le verdict: Deux ans de prison.

Deux ans!...

XXXIV

Je suis revenu à Aïn-Halib, profondément écoeuré, indigné.

Ah! je ne m'étais jamais fait d'illusions sur l'ignominie du système militaire; mais c'est égal, il est des choses qu'on ne peut croire que lorsqu'on les a vues; et j'en vois de drôles, depuis quelque temps.

La sonde que j'ai laissée tomber dans la fange soldatesque n'a pas pu trouver le fond; quel bourbier de vilenies, quelle sentine de bassesses! Je sens que le mépris m'empoigne et que le dégoût me monte au coeur. C'est curieux, cela: le militarisme arrive à concilier dans mon esprit ces choses inconciliables d'ordinaire: la haine et le mépris, le dégoût et la crainte.

Oui, la crainte. Une crainte particulière, par exemple. Celle probablement que peut faire éprouver l'appréhension du contact de l'ignoble chauve-souris ou du crapaud visqueux. Je n'avais pas ressenti cela, jusqu'à présent. Il est vrai que je n'avais guère eu connaissance que de la partie brutale du système, et que la partie plus particulièrement jésuitique était restée voilée à mes yeux. Maintenant que j'ai tout vu, maintenant que j'ai vu Tartufe porter des épaulettes et Laubardemont un panache, maintenant que je sais qu'il me faut redouter non seulement la griffe du tigre, mais la dent de la vipère et le dard du scorpion, j'ai peur.

Sortirai-je jamais d'ici? Encore quatre mois, mon Dieu!... comme c'est long! Je passe des jours bien tristes et des nuits bien lugubres! J'essaye, pourtant, d'atténuer la sensation trop forte du présent avec la vision de l'avenir. Je voudrais que cette image pût abolir dans mon esprit toutes les autres images et que le rose dont je l'enlumine mît un éclair de gaîté sur le fond noir de mes pensées... Un rien me trouble, le moindre incident me bouleverse. Les nerfs s'en mêlent.

Les petites peurs, les grandes craintes, les crâneries passagères, les longs affaissements, les vigoureux espoirs qui vous enlèvent avec l'élasticité d'un tremplin, et le filet lâche de la désespérance dans lequel on retombe, mou et flasque--sans pouvoir se briser les os...

Je me suis fait un petit calendrier sur lequel, tous les soirs, j'efface une journée. J'en ai encore, des coups de crayon à donner!... Une superstition stupide s'est emparée de moi, aussi. Partout je cherche des présages, heureux ou malheureux, des indices d'une libération prochaine ou d'un événement cruel.

--Si le gros nuage gris, à gauche, a atteint la montagne avant le petit nuage blanc, à droite, ce sera bon signe pour moi.

Et, si c'est le nuage blanc qui arrive premier, j'ai toujours d'assez bons yeux pour m'apercevoir qu'un coin du nuage gris--très léger, c'est vrai--a atteint le but avant lui. Dans ce dernier cas, pourtant, je ne suis pas parfaitement tranquille. Ma conscience me reproche tout bas une indélicatesse coupable.

Je voudrais avoir un sou, pour jouer la chose à pile ou face. Comme ça, je ne pourrais pas tricher.

Je n'ai pas un sou--heureusement.--Car, si j'avais le malheur de perdre, je sens bien que je n'aurais pas la force de me rebiffer contre la décision de l'oracle, et que je serais sans aucun doute la victime de ma crédulité idiote, mais forcenée.

--Froissard, une lettre pour vous.

Le vaguemestre me tend une enveloppe que je dois ouvrir devant lui. Tiens, une lettre de mon cousin, du cousin qui m'envoyait de l'argent à El-Ksob, au temps des orgies sardanapalesques avec les Gitons callipyges. Mais, à propos, comment a-t-il pu savoir mon adresse, le cousin? Qui diable a pu lui apprendre... Voyons la lettre.

«Mon cher cousin, ton secret est enfin dévoilé. Je sais tout. N'ayant pas reçu de tes nouvelles depuis quelque temps, j'ai été demander des renseignements au ministère de la guerre. Ces renseignements sont épouvantables...»

Et patati et patata. On lui a dit que j'avais été envoyé aux Compagnies de Discipline pour mauvaise conduite et indiscipline, etc.--Un tas d'horreurs, quoi!

Le cousin se déclare scandalisé. Pauvre cousin!

«Personne n'y va, à ces Compagnies de Discipline.» Ça, c'est exagéré, cousin. Il vaudrait beaucoup mieux dire que tout le monde n'y va pas.

«Quel malheur que tu n'aies pas pu sortir de là! Quelle tache sur ton existence! Tu n'as pour ainsi dire plus de famille, maintenant...»

Et il entre dans de longs détails pour finir par me déclarer qu'à Paris, toutes les personnes que je connais me tourneront le dos...

Ça me permettra de leur flanquer plus facilement mon pied quelque part, si elles ne sont pas polies.

«Et qu'il faudra que j'aie un fier toupet pour oser me montrer dans les rues.»

J'aurai ce toupet-là, cousin--et je ne mettrai pas de masque.

Allons, une feuille de papier, une plume, et vite, vite, une réponse à l'aimable parent. Il pourrait, malgré tout, avoir conservé des illusions sur mon compte, et je ne veux point lui en laisser. Ce serait abuser de sa candeur. Et puis, ça me fera du bien, d'écrire un peu ce que je pense. C'est capable de me remonter.

«On t'a dit vrai, cousin, on t'a dit vrai. Je t'avais monté un bateau. Je t'avais tiré une carotte... Je suis aux Compagnies de Discipline depuis bientôt trois ans. J'y ai été et j'y suis encore, physiquement et moralement, aussi malheureux qu'il est possible de l'être. On m'y a envoyé, t'a-t-on dit, d'abord pour mauvaise conduite,--une expression assez élastique, entre parenthèses--ce qui est à moitié faux; ensuite pour indiscipline, ce qui est entièrement vrai.

«J'ai bu un coup par-ci par là, c'est exact; j'ai fait la noce quelquefois, je l'avoue. C'est tout.

«Si j'étais un mauvais sujet invétéré, j'en ferais carrément l'aveu, car les potins et les cancans, vois-tu, je m'en fiche comme de Colin-Tampon. Voilà donc une des causes pour lesquelles m'ont envoyé à la Discipline--tu peux lire bagne, avec la condamnation en moins, mais les tortures en plus--des gens dont l'état d'ébriété est continuel, dix-neuf fois sur vingt grossiers par habitude et bêtes par nature, et chez lesquels l'absinthe et les règlements militaires combinés ont produit cette élévation intellectuelle et morale, et cette abnégation patriotique que nous aimons à admirer dans Bazaine--et compagnie.

«La seconde cause de ma relégation--passe-moi le mot, il est à la mode depuis que les bourgeois qui nous gouvernent ont pris le parti de reléguer--surtout ne va pas lire: transporter--à Cayenne, les récidivistes, leurs victimes--la seconde cause de ma relégation loin des rangs de l'armée régulière, dis-je, c'est mon indiscipline. Ici, ma foi, je ne me défends point, oh! point du tout. Je suis un indiscipliné, c'est vrai. Pas pour longtemps, pourtant; car l'indiscipline ne pouvant exister qu'avec l'esclavage et le jour de la délivrance devant prochainement luire pour moi, j'espère être bientôt, non plus un indiscipliné, mais un insurgé.

«... Si je n'ai pas écrit plus tôt, si je suis resté si longtemps sans donner de mes nouvelles, si je n'ai pas avoué la vérité, je l'ai fait pour deux raisons que voici: d'abord, quand j'ai un verre de fiel à boire, j'aime à le boire seul; ensuite, j'ai craint que l'un de vous n'eût l'idée d'aller intercéder en ma faveur, pleurer ma grâce auprès de tel ou tel empanaché influent. Voilà surtout ce que je redoutais, car je tiens à la garder tout entière, ma haine contre les tortionnaires à galons d'or et les voleurs à culotte de peau. Je n'ai jamais courbé l'échine devant eux et j'aurais eu honte de voir quelqu'un le faire pour moi... Ce sont des bandits, vois-tu, et ils m'ont fait souffrir autant qu'on peut faire souffrir un homme. Mais, au moins, je partirai d'ici en espérant que, de même qu'on a hissé le dernier pirate à la grande vergue de son navire, on pendra le dernier buveur de sang à la hampe du chiffon ensanglanté qui lui sert de drapeau. Je partirai avec l'espoir d'entendre bientôt sonner l'heure de la justice--et la vengeance est le corollaire de la justice--pour tous ceux qui ont eu faim, pour tous ceux qui ont souffert, pour tous ceux qui ont pleuré...»

Je viens de jeter la lettre à la boite et je regrette presque, maintenant, de l'avoir envoyée. Ce pauvre cousin!... Et puis, tant pis, après tout! Au diable la famille!

Ah! la famille! Elle peut se vanter d'avoir trouvé un fameux dissolvant dans l'armée.

Ce ne sont jamais les quatre pages couvertes du gribouillage paternel ou des pattes de mouche de la mère qu'il cherche dans l'enveloppe qu'il vient d'ouvrir, le militaire. Et, s'il ne trouve pas, entre les deux feuilles de papier, le mandat qu'il espère, il ne se donne guère la peine de la lire, la lettre. Il s'en moque pas mal, allez!

Et les réponses!--ces réponses qui sont des demandes--des demandes qu'on passe une heure à entourer de cinq ou six phrases qui veulent avoir l'air d'être affectueuses!

La famille, elle est plus loin du soldat, soyez-en sûrs, que la France des Polonais.

Et, si vous ne le croyez pas, vous n'avez qu'à demander à un illettré, qui vous a prié d'écrire une lettre, ce qu'il désire que vous y mettiez.

--Ce que tu voudras, comme pour toi...

Comme pour toi,--je n'ai jamais pu en tirer autre chose.

Comme pour toi!

XXXV

Le dernier jour est arrivé!

Il y en a qui chantent ça, en descendant du magasin d'habillement. Moi, je ne chante pas. Je ne porte plus la triste livrée de la Compagnie, pourtant. On vient de me la retirer, en même temps que les fers--que je gardais depuis dix jours. J'ai un uniforme d'artilleur avec lequel je vais rentrer en France. Nous partons demain, dix ou douze libérables, à la pointe du jour, pour faire les six étapes qui doivent nous mener à Gabès, où nous prendrons le bateau.

Je ne chante pas, non que je sois triste--au contraire!--mais j'ai peur. Je suis comme le marin à qui le sol sur lequel il met le pied, après un long voyage, paraît chancelant. Et puis, une crainte folle m'a saisi, il y a un grand quart d'heure, au moment où je pénétrais dans le magasin d'habillement, sans retirer mon képi.

--Voulez-vous vous découvrir, insolent! m'a crié le sergent d'habillement d'une voix furieuse.

J'ai compris que cet homme, outré de me voir partir, moi qu'il déteste, cherchait une querelle d'Allemand. Je n'ai rien dit. Je ne veux rien dire de toute la soirée. Il est six heures; je vais aller me coucher sous un marabout dont je ne bougerai pas jusqu'à demain. Je ne veux pas me donner à moi-même l'occasion de faire une sottise, de compromettre ma liberté que je touche--enfin.

Je suis étendu sous une tente. Je fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille, mais je ne dors pas. Je pense.

Je pense à cette armée que je vais quitter. Je l'envisage froidement, laissant de côté toutes mes haines.

C'est une chose mauvaise. C'est une institution malsaine, néfaste.

L'armée incarne la nation. L'histoire nous met ça dans la tête, de force, au moyen de toutes les tricheries, de tous les mensonges. Drôle d'histoire que celle-là! Dix anecdotes y résument un siècle, une gasconnade y remplit un règne. Batailles! batailles! combats! Elle a osé fourrer la Révolution dans la sabretache des généraux à plumets et jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le grand mouvement des Communes qui précéda la bataille de Bouvines dans le chaudron où les marmitons de Philippe-Auguste ont écumé une soupe au vin. Elle prêche la haine des peuples, le respect du soudard, la sanctification de la guerre, la glorification du carnage...

Ah! Mascarille! toi qui voulais la mettre en madrigaux, l'Histoire!