Chapter 16
Je n'en ai justement pas, d'homme de corvée. Il m'en faut un. Je n'aurai pas été préposé à la lavasse, comme dit Acajou, et investi d'une autorité--limitée--sur deux bêtes de somme et un subalterne, sans avoir usé des prérogatives que me confère ma charge. Il m'en faut un.
--Sergent, je n'ai pas d'homme de corvée.
--Je vais vous en désigner un. Le premier qui sortira de sa tente... Gabriel! venez ici. Vous allez vous rendre au puits, avec Froissard; jusqu'à nouvel ordre, vous continuerez.
--Oui, sergent.
Je reste cloué à ma place, stupide. Gabriel! lui! _elle!_... Mais je n'en veux pas!... Je...
Et, tout d'un coup, je sens mes mains qui se glacent, tout mon sang qui me remonte au coeur. _Il_ vient de me regarder en souriant..... ...................................................................
XXVIII
Je l'adore...
Ah! si je pouvais les passer ici, comme cela, les neuf mois qui me restent à faire!...
C'est pour rire... Le lieutenant Ponchard vient d'être appelé au commandement d'une compagnie d'un bataillon d'Afrique, en Algérie, et c'est un sergent qui va le remplacer comme chef de détachement. Un Corse, ce sergent, et un Corse qui m'en veut, un Corse qui m'a gardé rancune: Craponi.
Gare à moi!
Il n'y a pas une semaine qu'il est en fonctions que j'ai déjà pour plusieurs mois de bloc sur la planche. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, sur lequel se soit appesantie sa vengeance: nous sommes une douzaine en prison. Les gradés, que maintenait la bonhomie du lieutenant, ont repris courage et ont complètement changé d'allures, depuis l'arrivée de Craponi.
--Quel tas de vaches! me dit Acajou, le soir, quand nous rentrons sous notre tombeau, après avoir fait le peloton.
Il a raison, Acajou. Mais je n'ai plus que neuf mois à tirer, et je les défie bien de me faire faire un jour de plus.
--Ne défie personne, me souffle le factionnaire qui nous garde et qui m'a entendu. Craponi parlait de toi tout à l'heure, avec Norvi; tu sais, le pied-de-banc qui vient de se rengager?
J'insiste. Qu'ont-ils dit?
--Presque rien. Norvi a touché sa prime de rengagement et veut aller la manger--ou la boire--à Tunis. Pour arriver à ce beau résultat, il faut qu'il fasse passer un homme au conseil de guerre.
--Et il a parlé de moi?
--De toi et du Crocodile.
--Les canailles!
--Ils ne sont pas décidés. Ils vont jouer votre tête au piquet, en cent cinquante: Norvi joue pour le Crocodile et Craponi pour toi. J'ai entendu ça il y a cinq minutes, en passant devant leur baraque. Ils sont en train de jouer, à présent.
--Promène-toi encore, sans avoir l'air de rien, et tâche de savoir...
Un brusque éclat de voix me coupe la parole.
--Quinte et quatorze, quatre-vingt-quatorze! j'ai gagné de trente!...
--C'est Craponi qui a gagné, me dit le factionnaire, qui pâlit.
Je ne pâlis peut-être pas--je ne sais pas--mais j'ai un petit tremblement nerveux.
--Oui, c'est lui, mon vieux, tu as raison! Seulement, tout n'est pas dit. A nous deux, la belle! Ça va être drôle!...
Ça n'a pas été drôle du tout.
Pendant un mois, les chaouchs m'ont _cherché_ de toutes les façons sans arriver à aucun résultat, malgré leur méchanceté hypocrite. J'étais sûr de moi, certain d'aller jusqu'au bout, sans plier. Et je répétais la phrase lamentable du soldat martyrisé par ses chefs: «Ils auront la graisse, mais pas la peau.»
Un soir, mon pied a tourné sur un caillou. Le lendemain matin j'avais la cheville gonflée et je pouvais à peine me tenir debout. J'ai vu qu'il me serait impossible de faire le peloton.
--Va montrer ton pied au sergent, m'a dit un camarade. Comme il n'y a pas de médecin ici, il sera forcé de te faire remonter à Aïn-Halib et, pendant qu'on te soignera, tu seras mieux qu'ici, en prison.
Je monte clopin-clopant jusqu'à la baraque des chaouchs.
--Qu'est-ce que vous voulez? vient me demander Craponi qui, étonné de me voir là, fait deux pas au-delà du seuil.
--Sergent, je me suis foulé le pied et je viens vous demander...
--Attendez-moi là un moment.
Il est rentré dans la maison, et en est sorti deux minutes après.
--Qu'est-ce que vous dites que vous avez?
--J'ai le pied foulé, sergent, et je voudrais monter à Aïn-Halib, pour me présenter devant le major, avec le convoi qui part aujourd'hui.
--Empoignez-moi cet homme-là, Cristo!--Vous m'insultez! vous m'insultez!
Trois gradés, deux sergents et un caporal, se sont précipités hors de la baraque. Ils m'ont saisi par les bras et par le cou et m'ont traîné jusqu'à un gros arbre qui s'élève, seul et desséché, à une cinquantaine de pas de la route.
--Apportez-moi des cordes! crie Norvi à un homme de garde.
--Mais qu'est-ce que j'ai fait, sergent? Pourquoi m'attachez-vous?
--Silence! porco! ou je vous mets le bâillon!
Ils m'ont attaché les pieds, les mains, et m'ont lié étroitement à l'arbre; puis ils m'ont laissé seul.
Que penser? que croire? J'ai passé quatre heures à me les poser, ces deux questions, sans trouver de réponse, ou en trouvant trop; ne sentant pas la morsure des cordes qui m'entraient dans les chairs, mais avec la sensation d'une douleur sourde, causée par un coup de masse, sur la tête.
A neuf heures, le clairon sonne pour la lecture du rapport. Je tends l'oreille, mais il m'est impossible de surprendre autre chose qu'un bredouillement indécis.
--Rompez les rangs, marche!
Craponi se dirige vers moi, son cahier de rapports à la main. Il s'arrête à trois pas, remuant deux secondes ses lèvres blêmes.
--Froissard--huit jours de prison--lorsque le sergent chef de détachement lui faisait une observation, a répondu à ce dernier: «Tu me fais chier, bougre d'idiot!»
J'ai un hurlement.
--C'est faux! Je ne vous ai pas dit ça! C'est faux!
--C'est vrai.
Le Corse me regarde en dessous, une placidité douce dans ses deux yeux noirs d'hypocrite imperturbable. Il fait un demi-tour par principes et, en s'en allant:
--Insulte à un supérieur pendant ou à l'occasion du service, dix ans de travaux publics.
J'ai senti le froid d'une lame de couteau m'entrer entre les deux épaules.
Je suis perdu!
XXIX
Je suis perdu! Cette pensée ne me quitte pas. Elle me harcèle; je ne vois pas autre chose, rien, rien. Et, chaque fois que je m'écrie en moi-même, indigné:
--Mais l'accusation portée contre moi est un infâme mensonge! C'est faux!
J'entends la voix blanche du Corse qui répond: «C'est vrai!»
Et je sens que le Corse aura raison, toujours raison, et que mon témoignage à moi, Camisard revêtu de la capote grise, ne pèse pas plus, devant l'affirmation du galonné, qu'une plume devant un coup de vent... C'est à se briser la tête contre les murs!
Perdu!... Je me redis ce mot tout le long des vingt-cinq kilomètres que j'ai à faire, les mains attachées, pour arriver à Aïn-Halib.
Perdu!... Je me le redis encore quand, le soir, on m'a mis les fers aux pieds et aux mains et qu'on m'a jeté dans le coin du ravin où l'on relègue les hommes en prévention.
Dix ans de travaux publics! Ah! mieux vaudrait la mort, mille fois!... La mort... Et je me souviens de la réponse de Queslier, un jour où nous parlions du conseil de guerre: «Si jamais, par malheur, ils m'y faisaient passer, ce n'est ni à cinq ans ni à dix ans de prison qu'ils me condamneraient.» Et je vois son geste rapide mettant en joue un chaouch.
--Est-ce un cadenas anglais que tu as à tes fers? murmure une voix qui sort du tombeau voisin du mien.
Je me retourne, tant bien que mal, et j'aperçois sous la toile relevée la moitié d'un visage qui ne m'est pas connu.
--Oui, c'est un cadenas anglais. Pourquoi?
--Parce que j'ai une fausse clef que je me suis faite avec un morceau de fil de fer. Tu ne me connais pas, mais moi, je te connais, ou plutôt j'ai entendu parler de toi. Je vais aller te détacher.
Et, en effet, rampant avec des précautions de sauvage, l'homme se glisse le long de mon tombeau et se met à travailler le cadenas.
--Ça y est. Défaisons quatre ou cinq tours et refermons. Maintenant, tu peux mettre tes mains là dedans et les retirer à volonté. Tu es en prévention de conseil de guerre? Tu viens d'El-Ksob?
--Oui.
--Alors, on n'instruira ton affaire que demain dans l'après-midi. Moi, j'ai déjà été appelé chez le capiston. Mon flanche est dans le sac. Je pars à la fin de la semaine pour passer au tourniquet.
--Pourquoi passes-tu au conseil de guerre?
--Pour refus d'obéissance. J'attraperai deux ans de prison. Je l'ai fait exprès. Je m'embêtais ici...
Il a un rire idiot.
--Tu comprends, quand j'aurai fini mes deux ans, je serai versé dans une autre compagnie... J'y serai peut-être moins mal qu'ici... Tu sais, je t'ai détaché, mais tâche de ne pas le faire voir. Ne profite pas de ça pour aller te promener...
Non, mon ami, non, je n'irai pas me promener. Pas aujourd'hui, du moins; mais demain, après la confrontation avec les témoins chez le capitaine, si je vois que l'ignoble complot qu'on a formé contre moi réussit, si je vois que le crime que les abjects chaouchs ont depuis si longtemps prémédité est sur le point de s'accomplir, eh bien! il se pourrait que j'aille faire une petite promenade, la nuit, quand on n'y voit point à trois pas. Il se pourrait que je monte là-haut, au camp, que je prenne une baïonnette dans un marabout et que j'entre tout doucement, sans me laisser voir de personne, dans la baraque où ronflent les pieds-de-banc, ou dans le bord où dort le capitaine. Et il pourrait se faire aussi, vois-tu, que j'aie du sang aux mains lorsque je viendrai réveiller le chef de poste, après ma promenade nocturne, pour le prier de m'écrouer.
Tu ne m'aurais pas détaché, n'est-ce pas, si tu t'étais douté de ça? Et si je te livrais mon secret maintenant, tu appellerais le chaouch de garde à grands cris, n'est-ce pas? Mais tu ne te doutes de rien; tu dors peut-être tranquillement, avec tes deux ans de prison en perspective, toi qui _fais exprès_ de passer au conseil de guerre! Et tu ne supposes pas qu'il y ait des gens assez fous pour ne vouloir y passer à aucun prix et pour préférer, lorsque les buveurs de sang ont résolu de leur voler dix années de leur vie, douze balles dans la peau à dix ans de travaux publics.
XXX
--Oui, mon capitaine, oui! j'ai tout entendu. C'était moi qui faisais la cuisine des gradés, à El-Ksob. Vous savez probablement que, dans le mur de leur baraque, on a pratiqué une petite fenêtre, un guichet, pour passer les plats. Eh bien! ce guichet était resté ouvert. Quand j'ai vu Froissard arriver, je me suis douté de quelque chose. Je me suis dissimulé le long du mur et j'ai prêté l'oreille...
C'est Queslier qui parle, Queslier qui a fait des pieds et des mains pour remonter d'El-Ksob au dépôt, car il sait quelle infâme machination a été ourdie contre moi, car il ne veut pas, lui qui a vu tendre le traquenard dans lequel je suis tombé, que je sois la victime des imposteurs galonnés qui ont juré ma perte. Il dit tout,--et sans ménager ses expressions, ma foi:--la partie de piquet au sanglant enjeu jouée un mois auparavant; la rentrée subite de Craponi dans sa maison, lorsque je me suis présenté sur le seuil, et la consigne atroce qu'il a donnée à ses sous-ordres.
--Voici ses propres paroles, mon capitaine:
«Froissard est là. Je vais ressortir et lui demander ce qui l'amène; aussitôt qu'il aura dit cinq ou six mots, je crierai: «Vous m'insultez, misérable!» Vous sortirez et vous le saisirez solidement. Nous le ferons passer au conseil et vous me servirez de témoins. _Sarà divertevole_. Comme ça, nous pourrons aller à Tunis.»
--Vous mentez! s'écrie le capitaine qui, assis devant le pupitre de la salle des rapports, a bondi sur sa chaise.
Queslier étend la main.
--Mon capitaine, je jure que je dis la vérité.
--Prenez garde à ce que vous dites! Si vous essayez de tromper la justice, de calomnier vos supérieurs, un châtiment épouvantable vous attend! Réfléchissez à ce que vous allez dire. Jusqu'à présent je n'ai rien entendu. Je vous interrogerai encore dans cinq minutes. Réfléchissez, Queslier, réfléchissez! Vous voulez sauver un camarade, malheureux! Savez-vous s'il est digne de votre dévouement, d'abord! Savez-vous s'il ne va pas faire des aveux, tout à l'heure? Savez-vous s'il n'en a pas fait déjà? Ah! mon pauvre enfant! Tenez, allez-vous-en! sortez d'ici! Profitez d'un moment d'indulgence. J'ai pitié de vous. Je ne suis pas seulement votre capitaine, votre commandant, je suis aussi votre père; vous retournerez ce soir à votre détachement et j'ignorerai que vous êtes venu ici. Suivez le bon conseil que je vous donne, ne vous compromettez pas davantage, ne persistez pas...
--Mon capitaine, ma place est ici.
--Indiscipliné! mauvaise tête! rebelle! canaille! Gare à votre peau! on ne rit pas avec moi! Vous entendez?... On ne rit pas!... Je vous le ferai voir, moi! Bougre!...
Le capitaine écume. Subitement, il se calme. Il croise les bras sur le pupitre.
--A vous, Froissard. Qu'avez-vous à dire pour vous justifier?
On m'a fait asseoir sur une chaise dont la paille me brûle le derrière. J'ai des picotements par tout le corps, des fourmis dans les jambes. Je ne peux pas rester en place. C'est impossible. Pour cent mille francs et une montre en or, je ne demeurerais pas sur cette chaise. Je me lève.
--Mon...
--Asseyez-vous!
Je me rassieds.
--Mon capitaine...
C'est plus fort que moi, je me lève encore.
--Asseyez-vous!
Je me rassieds. Oh! cette chaise!...
--Mon capitaine, lorsque je me suis présenté...
--Asseyez-vous!
C'est vrai, je me suis encore levé.
--Lorsque je me suis présenté devant...
Je ne suis plus assis que sur une fesse.
--...Devant le sergent Craponi...
Je ne suis plus assis du tout; je suis, à moitié courbé, comme si je faisais une révérence, et j'ai crispé mon poing derrière mon dos, sur le dossier du siège d'angoisse.
--Je lui ai dit simplement...
J'ai lâché le dossier et je me suis redressé.
--..._Sergent, je suis...
--Asseyez-vous!
J'empoigne la chaise à deux mains et, à toute volée, je la lance contre le mur. On entend un craquement.
--Vous avez brisé cette chaise, vous payerez ça. Tout se paye, ici. Sergent, donnez une autre chaise au prévenu.
Ah! non! Qu'on me donne la question, si l'on veut, mais pas de chaise! La commodité de la conversation, peut-être; mais l'incommodité de la défense, pour sûr!
Et, afin que ça finisse plus vite, je m'écrie, sans faire semblant de m'apercevoir que l'horrible meuble est déjà derrière moi:
--Je suis innocent! Je n'ai insulté personne: la déposition de vos gardes-chiourme est un affreux mensonge!
--Vous payerez tout ça!... Asseyez-vous!
Si l'on veut. Maintenant, ça m'est égal. Le capitaine se tourne vers Queslier.
--Persistez-vous dans vos précédentes déclarations? Ce que vous avez dit est-il vrai?
--C'est vrai.
--Sergent Craponi, est-ce vrai?
--C'est faux.
Oh! quelle différence d'intonation entre la voix franche de Queslier et la voix fausse du Corse! Comme l'une a la clarté de la vérité et l'autre l'accent sourd du mensonge!
--Sergent Norvi, est-ce vrai?
--C'est faux.
--Sergent Balanzi, est-ce vrai?
--C'est faux.
--Caporal Balteux...
J'entends d'avance sa réponse... Je suis foutu!
Mais Queslier s'est élancé vers le caporal et l'a saisi par le bras.
--Caporal, vous êtes Français, vous! Vous n'êtes pas Corse! Les Français ne savent pas mentir! Vous ne voudrez pas faire condamner un innocent, prêter la main...
Le capitaine s'est levé. Il frappe du poing sur le pupitre et ses hurlements se croisent avec les exclamations de Queslier.
--Caporal! Suivez l'exemple de vos chefs... la hiérarchie!... la famille!... Vous retournerez voir votre famille avec des galons d'or... Vous serez sergent! Vous êtes un des premiers sur le tableau d'avancement...
--Vous savez tout; ne soyez pas sergent, soyez honnête homme. Ça vaut mieux, allez!
Le caporal étend la main. Il fait signe qu'il veut parler.
Un grand silence.
--Les sergents vous ont trompé, mon capitaine. Froissard est innocent. Queslier a dit la vérité. Je le jure!...
On nous a fait sortir, Queslier et moi.
Je ne passerai pas au conseil de guerre. Seulement, j'aurai soixante jours de prison pour bris d'un ustensile appartenant à l'Etat. Ce qu'il est veinard, l'Etat! Je voudrais bien être à sa place.
Non, j'aimerais mieux avoir ce qui reste de la chaise, pour la casser tout à fait. Queslier aussi a soixante jours de prison. Lui, par exemple, c'est pour s'être permis de saisir familièrement par le bras un supérieur, pendant le service.
--Qu'est-ce que ça fiche? me dit-il au moment où l'on nous boucle. Pourvu que ça compte sur le congé.............................
Voilà trois mois, déjà, que l'affreux cauchemar est passé; trois mois qu'il s'est effacé, l'horrible rêve de l'existence brisée comme une lame d'épée par le bâton d'un manant; trois mois que le spectre du crime à accomplir a disparu de devant mes yeux.
Ah! je suis soulagé d'un grand poids. Il m'a rendu bien vil, l'infâme métier. J'ai volé, j'ai forniqué. Mais j'ai pu au moins écarter de mes doigts souillés et tremblants le fantôme de l'assassinat...
... Cette phrase que je viens d'écrire me fait honte. Elle ment. Je ne l'efface pas, je la laisse. Je n'ai pas le courage, vraiment, de la biffer d'un trait de plume, car c'est bien dur de tout dire, même quand on s'est promis de faire une confession sincère--même quand on n'a pas de remords.
Pas de remords, non. Je n'ai été, là encore, que l'agent contraint et aveugle d'une cause hors de moi. Avoir des ménagements pour moi, affolé qui, inconsciemment, ai agi en brute, ce serait avoir des égards pour ceux qui, depuis si longtemps, appuient sur mon esprit leur lourd talon. Et ce n'est que justice, après tout, si je secoue, sur leurs faces viles, mes mains tachées de sanie et de sang.
J'ai assassiné.
Ah! je veux me hâter, maintenant. J'en ai assez de ces horreurs; j'en ai trop de ces ignominies. Je sens que je ne pourrai bientôt plus dégorger goutte à goutte toute la honte qu'on m'a fait boire et plaquer de larges taches, sur le papier blanc, avec toutes les infamies qu'on m'a forcé à commettre...
Il a fallu aller nettoyer les puits, à Bir-Tala. Travail dur, répugnant. On a choisi, pour l'accomplir, une équipe de prisonniers. Nous partons, douze, à huit heures du soir, pour faire, pendant la nuit, l'étape de quarante kilomètres, dans les montagnes où aucun chemin n'est tracé. Nous nous apercevons, en arrivant, le lendemain matin, que l'un de nous manque à l'appel. C'est un jeune soldat, peu habitué à la marche, qui a dû rester en arrière. Nous l'attendons en vain toute la journée et, la nuit venue, nous allumons de grands feux.
--Ce saligaud-là s'est au moins fait pincer par les Arabes, ronchonne l'adjudant qui nous commande. Il n'est guère admissible qu'il soit resté dans la montagne. Enfin, si demain, à dix heures, il n'est pas là, je donnerai la demi-journée à six d'entre vous pour aller à sa recherche.
La nuit et la matinée se passent. Personne.
--Vous allez partir deux par deux, chacun d'un côté. Vous, Froissard, avec l'Amiral, par là; vous, dans cette direction.
--Mon adjudant, il nous faudrait de l'eau.
On la mesure, l'eau. Celle qu'on pourrait tirer du puits n'est pas buvable, et il reste à peine un petit tonneau sur les quatre que les mulets ont apportés d'Aïn-Halib. La chaleur est accablante, justement.
--Ce ne sera pas trop d'un bidon, dit l'Amiral.
--Un bidon! comme vous y allez! s'écrie l'adjudant. Un demi-bidon, s'il vous plaît.
--Mais, mon adjudant, puisque le tonneau était encore plein tout à l'heure...
--Et ce qu'il m'a fallu pour ma toilette?
Nous avons un cri de stupéfaction.
--Sa toilette! le moment est bien choisi...
--Qu'est-ce que c'est? Demi-tour! et vite!
Et nous partons, sous le soleil de plomb, gravissant les montagnes abruptes, dégringolant les pentes caillouteuses des oueds, avec cette chopine d'eau, bientôt bouillante, et dont il ne reste pas une goutte au bout d'une heure.
Combien de temps avons-nous marché, l'Amiral et moi? Je l'ignore. Mais je sais que jamais je n'ai tant souffert de la chaleur, que jamais la soif ne m'a torturé ainsi. Il vient un moment où, le corps en sueur, exténués, la gorge sèche, nous laissons tomber nos fusils par terre et nous nous étendons, haletants, sur le sable brûlant. Nous avons un doigt d'écume desséchée sur les lèvres; nous ne pouvons plus parler. L'Amiral me tire par le bras et me fait signe de nous remettre en route. Où allons-nous? Droit devant nous. Nous n'avons plus l'espoir de retrouver le camarade égaré. Il est mort, sans doute; il est tombé entre les mains des Arabes et l'on n'entendra plus jamais parler de lui, pas plus que de ces traînards qui, à la queue des colonnes, disparaissent mystérieusement.
Nous n'en pouvons plus. Il ne nous reste qu'à regagner le camp. Nous gravissons une crête pour nous orienter. L'Amiral marche à dix pas devant moi. Brusquement, il pousse un cri strident et, derrière un rocher, disparaît en courant. Je le suis...
Alors, que s'est-il passé? Comment dire cette chose? Comment rendre cette image que j'ai là, devant les yeux?
Un puits avec une margelle de pierres rouges; deux Arabes, un vieux et un jeune, un enfant de quinze ans, tirant de l'eau dont ils remplissent des outres placées sur un ânon; l'Amiral saisissant le vieillard par le bras, le vieillard levant sa faucille dans un geste désespéré, une lame qui brille et l'Arabe tombant à la renverse, sa grande barbe blanche toute droite. Et je me vois aussi, moi, saisissant à la gorge l'enfant qui n'a pas le temps de jeter un cri et lui enfonçant, à trois reprises, ma baïonnette dans la poitrine...
En moins d'une minute, tout cela. Et quoi encore? Je ne me rappelle pas; je ne sais plus. Les avons-nous précipités dans le puits, les cadavres? Je l'ignore. En vérité, je l'ignore. Et je ne sais même pas si nous en avons bu beaucoup, de cette eau qui avait une petite teinte rouge et qui nous a semblé si bonne, quand la soif, qui nous avait subitement quittés, un instant, nous est revenue plus ardente...
Ce que je vois bien, par exemple,--oh! très distinctement!--c'est l'Amiral assis près du puits dans lequel il s'amuse à jeter des cailloux en disant:
--Ah! le vieux chameau! Il ne voulait pas me laisser boire dans sa _guerba!_
Et je ris doucement, moi, car je viens de faire reluire au soleil ma baïonnette que j'ai frottée avec du sable après l'avoir passée dans des touffes d'alfa. Parole d'honneur! elle est plus propre et plus nette que si elle sortait de chez l'armurier.
XXXI
Je suis en prison--encore--et je fais le peloton--toujours.
Ce n'est plus El-Ksob, ici. Je n'ai plus de vin, plus d'alcool, plus de tabac, plus de Louis-Quinze--plus même de pain. Je suis retombé dans la misère noire.
Eh bien! tant mieux! Je suis content de m'être débarrassé de tout cela, d'avoir secoué toute cette honte.
J'ai reconquis ma haine d'autrefois, la rage qui me met le feu au ventre, ma volonté d'énergumène. Je veux sortir du Barathre. Du courage, il m'en faut encore pendant une demi-année. J'en aurai.
Je suis bien portant, d'ailleurs, malgré les fers, malgré les mauvais traitements, malgré les privations du régime cellulaire. Je me suis rhabitué à ne plus manger qu'une soupe sur quatre. De la blague, tout ça, lorsqu'on sait qu'on sera libre au bout de six mois!
Je me sens fort, en dépit de tout. Et j'ai même une pointe de vanité égoïste en jetant un coup d'oeil, parmi les vingt hommes qui me suivent, sur deux ou trois malheureux qui clochent du pied et se traînent difficilement. Car c'est moi qui tiens la tête, c'est moi qui mène _le bal_, allant toujours, tant et plus, du même pas régulier, habitué à la charge énorme que je porte et qui ne pèse plus sur mes épaules, les bras rompus aux mouvements les plus pénibles et les plus prolongés du maniement d'armes que j'exécute machinalement, sans gêne.