Chapter 13
--Mais, qu'est-ce qu'il a à nous appeler? me demande Queslier. Est-ce qu'il se figure que nous arrivons avec l'intention de lui servir de gardes du corps? Ah! mais non! Moi, d'abord, j'ai bien envie d'aller tout de suite retrouver les autres.
Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont réunis en groupe compact, au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas? Le capitaine va évidemment nous faire camper à part, nous enjoindre de ne pas communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa défense, il pourra nous accuser d'avoir refusé de lui obéir. Jusqu'à présent, nous n'avons reçu aucun ordre direct; le capitaine n'a parlé qu'au caporal qui nous conduit,--le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de le baptiser en route.--Queslier me pousse le coude... Nous sautons le fossé, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le cabot ait eu le temps de se retourner.
--Voulez-vous revenir ici! s'écrie-t-il, furieux de s'être laissé manquer de respect devant un capitaine; voulez-vous!...
L'émotion arrête la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard en tête, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le même chemin que nous.
--Vous aurez de mes nouvelles! tas de bandits! hurle le capitaine qui a vu de loin la scène et qui reprend le chemin de sa maison en nous tendant le poing.
--Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les épaules, c'est absolument le même tabac.
--Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu'il nous donne un ordre, c'est comme s'il pissait dans un violon pour faire de la musique. Quand on a un frère à venger, conclut-il tragiquement, on ne connaît plus rien.
Encore un drôle de type, ce gamin, dont l'impudence effrontée couvre la résolution audacieuse et qui écrase honteusement, entre deux phrases de mélodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilité de petite fille. On sent qu'il a au plus haut degré la rancune de l'injure subie, cet avorton, qu'il l'a conservera pendant des années, s'il le faut, mais qu'il ne l'effacera complètement que lorsqu'il aura fait payer l'insulte à l'insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour--ou un mauvais coup.--Pour le moment, il demande l'abatage immédiat des chaouchs, capitaine en tête.
--Oeil pour oeil, dent pour dent! Qu'est-ce que tu en penses, Rabasse?
Rabasse nous explique comment Barnoux a été assassiné. Il avait, paraît-il, parmi les sapeurs du génie qui dirigent les travaux du bordj qu'on construit à côté du camp, un camarade, un Bordelais comme lui. Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet, à la faveur du désordre qu'avaient produit les différents jeux organisés pour célébrer la fête, à lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux était en train de les vider, le soir, après l'extinction des feux, avec les hommes de son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du bruit et est entré dans la tente. Il s'est aperçu de ce qui se passait et a fait sortir Barnoux qu'il a amené devant le capitaine.
--Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat.
Barnoux, naturellement, a refusé. Le capitaine a donné l'ordre de le mettre aux fers. Comme il résistait, Craponi, l'Homme-Kelb et Mouffe se sont précipités sur lui et l'ont mis à la crapaudine; puis, pour que personne ne vînt le détacher, ils l'ont transporté devant leur maison. Là, Barnoux ayant poussé quelques plaintes, les trois brutes ont été prévenir le capitaine qui est venu demander au patient s'il voulait se taire.
--Vos cris empêchent tout le monde de dormir. Voilà les sergents qui assurent que vous ne leur laissez pas fermer l'oeil.
--Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre. On a serré les fers tellement fort que j'ai les poignets brisés. Vous pouvez regarder si ce n'est pas vrai.
--Je m'en moque, vous n'avez que ce que vous méritez.
--Mon capitaine, un homme ne mérite jamais d'être traité comme je le suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez...
--Le bâillon! mettez-lui le bâillon! s'est écrié le tortionnaire aux trois galons.
Et les chaouchs, après avoir enfoncé de force un chiffon sale dans la bouche de leur victime, lui ont entouré la tête avec des serviettes et des cordes.
--Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est resté là, jeté sur le sable comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas remuer, s'est approché. Il l'a secoué et s'est aperçu qu'il était mort étouffé. Aussitôt, le capitaine l'a fait mettre dans le tombereau du génie et...
--Oui, nous avons rencontré l'Amiral en route.
--Ah! si tu avais vu le camp ce matin! s'écrie le Crocodile. Tout le monde était en révolution. Vrai! je ne sais pas comment ils sont encore en vie, les chaouchs!
--Il faudrait pourtant se décider, dit Acajou. Moi, je mets une boule noire, et toi?
Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de jeter un coup d'oeil sur les visages des individus qui m'entourent et, certes, si j'ai découvert quelques faces décidées, j'ai vu bien des physionomies d'indécis et d'irrésolus. Je devine que j'ai devant moi des abêtis qui n'ont même pas eu le courage d'être lâches tout de suite et qui se sont emballés, ce matin, surtout parce qu'ils ont vu éclater l'indignation de quelques crânes. Leur demi-journée d'insoumission commence à leur peser, et je sens que, malgré eux peut-être, d'un instant à l'autre, leur colère va tomber à plat. Ces moutons transformés subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu'il n'y a rien à tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos fusils contre les assassins de Barnoux, ils se précipiteraient pour nous retenir les bras,--heureux de racheter leur rébellion par de l'aplatissement,--ou nous casseraient la tête par derrière.
Et puis, je ne suis pas d'avis de recourir à la violence. Si j'avais été là ce matin, à quatre heures, quand on a relevé le cadavre, j'aurais été le premier à prêcher la révolte et peut-être à envoyer une balle dans la peau d'un des étrangleurs. Maintenant il est trop tard.
Il y a une autre raison encore. En dehors de la vengeance immédiate, toujours excusable, je ne comprends la mort d'un homme que comme sanction d'une idée juste. Ici, l'exécution des misérables ne prouverait rien. Elle serait la conséquence méritée de leur férocité, et voilà tout. Si, un jour, quand l'heure sera venue de jeter par terre le système militaire, il faut répandre du sang,--et il le faudra,--on les retrouvera, les tortionnaires. Eux ou d'autres, peu importe. Tous les individus qui composent une caste sont solidaires les uns des autres.
Le fait brutal est là, pourtant. Il y a eu rébellion. Depuis le matin, le camp entier refuse d'obéir aux ordres donnés par les chefs. On a poussé des cris d'indignation, on a proféré des menaces. Il est temps de mettre un terme à cette situation fausse. Se soumettre sans rien dire? Ils sont là une douzaine qui ne le voudraient pas; et puis, ce serait avouer implicitement qu'on a eu tort. Se plaindre? Oui, mais à qui?
--Au général, parbleu! s'écrie Queslier, comme je le disais pendant la route!
Je saute sur cette idée. Je sais d'avance à quoi m'en tenir sur les résultats de la visite que nous allons faire au commandant du cercle. Je ne me fais pas d'illusion sur la portée des réclamations que nous pourrons lui adresser et qu'il sera à peu près forcé de prendre, pour la forme, en considération. Seulement, le projet de Queslier a un bon côté. Le général sera obligé d'admettre, si nous poussons jusqu'à lui, que le camp d'El-Ksob a agi de bonne foi et ne s'est révolté que sous l'influence de l'indignation. Rester là, ce serait risquer de se voir accuser d'avoir tout simplement obéi à des chefs de complot dont le plan a avorté et dont on demanderait les noms,--qui seraient livrés, indubitablement. Et puis, qui sait? c'est peut-être un brave homme, ce général? Il est capable de forcer Mafeugnat et ses acolytes à changer de corps; il est capable de les faire passer au conseil de guerre... Il est capable... De quoi n'est-il pas capable?
--Parbleu! s'écrient les hommes qui m'entourent et, auxquels je viens d'exposer ces dernières idées; allons, en route tout de suite.
Tout le détachement veut se mettre en marche, immédiatement, pour arriver à Boufsa, où se trouve le général, après-demain matin. Il a fallu faire entendre raison à ces enragés,--des enragés qui commençaient à voir tout en rouge, après avoir vu tout en noir, et qui ne parlaient de rien moins que de la condamnation à mort de Mafeugnat, au conseil de guerre devant lequel le ferait passer le général.
Il est décidé que nous partons à six, Queslier, le Crocodile, Acajou, moi et deux autres. Nous faisons la quête pour avoir du pain pendant les deux jours que nous aurons à marcher. Chacun nous apporte un croûton ou un morceau de biscuit. Nos musettes sont à peu près pleines.
--Assez comme ça, dit Acajou. Sans ça, nous engraisserions et nous ne pourrions plus doubler les étapes. Quand on n'a pas l'habitude de manger à sa faim, vous comprenez...
Nous empoignons nos fusils et nous sortons du camp à la queue leu-leu. Le capitaine, qui cause sur sa porte avec les chaouchs, nous aperçoit.
--Halte-là! où allez-vous?
--Nous allons à Boufsa, porter une lettre pressée au général, répond le Crocodile.
Le capitaine devient tout pâle.
--Rentrez dans le camp! Je vous défends de faire un pas de plus!
Pour toute réponse, nous nous remettons en marche. D'un bond, Mafeugnat rentre chez lui et sort avec un revolver à la main. Il lève le bras.
--Si vous ne vous arrêtez pas, je fais feu!
Nous sommes à dix pas de lui et il met en joue le Crocodile. Tous ensemble, nous prenons à la main nos fusils chargés pendant que les chaouchs, Fleur-de-Gourde en tête, se précipitent dans leur cahute sous prétexte de chercher leurs armes.
--Allons, va donc raccrocher ton crucifix à ressort, dit Acajou au capitaine, tu vois bien qu'il ne nous fait pas peur. C'est des noyaux de cerises qu'il y a dedans.
Mafeugnat est vert de rage. Il murmure, d'une voix brisée par la colère:
--Je vous ferai tous passer en conseil de guerre!
--Après toi! crie le Crocodile.
Et Acajou, qui est resté le dernier, se retourne pour lui dire en riant:
--A quoi ça te sert-il de faire tes yeux en boules de loto? On sait bien que tu n'es pas méchant; tu ne ferais pas de mal à un lion; tu aimerais mieux lui donner un morceau de pain qu'un coup de pied...
XXIII
Le général, à Boufsa, a paru indigné de ce que nous lui avons appris. Il a prescrit une enquête et nous a promis, s'il y a lieu de le faire, de punir sévèrement les coupables. En attendant, il nous a fait reconduire à El-Ksob. Nous sommes retombés sous la coupe du capitaine Mafeugnat et de ses séides, qui nous en font voir de dures.
Quelle canaille, que ce Mafeugnat! Une face jaunie par la bile, percée de petits yeux de cochon et agrémentée d'un nez enflé, pourri, en décomposition, constamment enduit d'onguents ou de pommade; une physionomie répugnante, rongée par le vice et crispée par la méchanceté; une tête de bourreau malade, de tortionnaire galeux, d'inquisiteur constipé. Il est toujours en train de rôder, la tête baissée, comme une hyène dans sa cage, autour de sa maisonnette. On dirait qu'il est en quête d'une étrille ou qu'il est à la recherche d'un clysopompe. L'autre jour, je suis passé à dix pas de lui. Il s'est arrêté net et m'a lancé un regard furieux. Ce n'est pourtant pas de ma faute si ses pustules ne veulent pas guérir et si les hommes de corvée trouvent vide, tous les matins, le Jules qui lui est réservé. La maladie rend irritable et injuste, je le sais bien, mais ce n'est pas une raison pour avoir l'air d'accuser les gens d'avoir jeté un sort sur vos tumeurs et d'avoir enchanté votre os iliaque.
--Vous, vous m'avez l'air de filer un mauvais coton, m'a dit hier le sergent qu'on appelle l'Homme-Kelb; avec votre air de vous ficher du monde, je crois que vous n'irez pas loin... Et ne me regardez pas comme cela, quand je vous interloque... Je n'en veux pas, de ces coups de z'yeux!...
Il ne veut pas qu'on le regarde, ce sauvage poilu, moulé dans un cor de chasse. Quel dommage! Il est pourtant bien intéressant à voir, avec sa figure blafarde d'assassin lâche, son nez en pied de marmite où pend une roupie infecte et son poil roux de Judas hirsute qui lui envahit les yeux et cache ses larges oreilles aplaties.
Et le caporal Mouffe, un ignoramus aux yeux morts de poisson vidé, qui a jeté le froc aux orties pour endosser une livrée de geôlier!
C'est lui, ce Mouffe, qui a fait saisir l'autre jour un malade atteint de dysenterie qui, n'ayant pas le temps d'aller au dehors du camp, avait posé culotte à quelques pas de sa tente. Il l'a fait renverser par terre et lui a fait traîner la figure dans les excréments. Il a trouvé un homme pour accomplir cette besogne lâche, un nommé Prey, sorte de brute inconsciente, qui porte ces mots tatoués sur le front: «Pas de chance.» Quand le malade s'est relevé, il avait les mains et les bras déchirés par les pointes des cailloux sur lesquels il était tombé, et du sang coulait à travers l'ordure dont était souillé son visage.
C'est lui, ce Mouffe, qui, tous les soirs, après l'appel, chaussé de chaussons de lisière, rampe autour des marabouts pour épier le moindre bruit, et qui répète toutes les cinq minutes, d'une voix nasillarde de prêtre idiot:
--Je veux entendre le plus profond silence!
Quels êtres, mon Dieu! Ah! mieux vaudrait mille fois vivre dans les montagnes, avec les bêtes, avec les chacals et les hyènes dont on entend les hurlements, la nuit, que de passer son existence avec ces brutes qui croient être des hommes!
Et il faut trimer, avec ça, comme des nègres. Nous travaillons à la construction d'un bordj, à côté du camp. Cinq heures de terrassement le matin, quatre le soir, avec les chaouchs, revolver au côté, se promenant sans cesse le long de la tranchée, punissant ceux qui lèvent la tête, punissant ceux qui travaillent mollement, punissant ceux qui n'arrivent pas à terminer leur tâche, engueulant tout le monde à tort et à travers.
Je me moque de leurs menaces; je me fiche de leurs engueulades. D'ailleurs, ils se sont décidés à me laisser assez tranquille; ils se sont aperçus que j'abattais ma part de turbin assez consciencieusement. Le travail ne me fait plus peur, en effet. Je me suis habitué au maniement de la pioche et de la pelle, et la multiplicité des calus a rendu la peau de mes mains aussi dure et aussi rugueuse que de la peau de crocodile. C'est très utile, de ne pas avoir l'épiderme trop délicat lorsqu'on a à remuer un sol aussi rocheux et aussi rude à entamer que celui que nous éventrons, terrain pierreux dans lequel la pioche porte à faux et rebondit sur le roc, en envoyant dans les bras des contrecoups douloureux. Il ne manque pas de gens qui n'ont pas autant de chance que moi et qui se donnent un mal du diable sans arriver à des résultats appréciables.
Il y a ainsi dans mon équipe un certain Dubuisson qui pourrait facilement emporter dans ses poches, à la fin de chaque séance, toute la terre qu'il a piochée. Il a commencé par travailler avec acharnement, mais, voyant que son courage ne lui servait à rien, il s'est ralenti peu à peu et se contente maintenant de gratter légèrement le sol avec la pointe de sa pioche. Quand il a abattu de quoi remplir un képi, il prend sa pelle et se met en devoir de débarrasser la fouille.
--Dubuisson! lui crie l'Homme-Kelb, voulez-vous lancer la terre plus fort que ça! Elle retombe toute dans la tranchée.
--Sergent, ce n'est pas de ma faute. Il y a un crochet au bout de ma pelle.
--Tâchez de la charger un peu plus, votre pelle! Et baissez-vous pour ramasser ces pierres!
--Impossible, sergent; la terre est trop basse. Mettez-la d'abord sur un billard et nous verrons.
--Huit jours de salle de police!... Avec le motif... Impertinence flagrante!
Dubuisson, sans rien dire, continue à tapoter autour d'une grosse pierre. Voilà trois jours qu'il la gratte, cette pierre, tout doucement. On dirait qu'il a peur de lui faire du mal. Il prétend qu'elle est collée.
--Oui, sergent, collée. Ou plutôt, voulez-vous que je vous dise? Cette pierre-là, elle n'en a pas l'air, n'est-ce pas? Eh bien! c'est le commencement d'un banc. On s'en aperçoit bien quand on tape dessus. Tenez... pif! paf! Entendez-vous comme ça résonne? Il n'y a pas à s'y tromper, c'est la tête d'un banc de pierre. Ça s'étend peut-être à plusieurs lieues...
--Huit jours de salle de police... Fichez de ma fiole, nom de Dieu!
L'Homme-Kelb s'en va, furieux. Le caporal Mouffe s'approche à son tour.
--Dubuisson, je commence par vous mettre quatre jours pour nonchalance au travail, et je vais vous en mettre huit si vous ne piochez pas plus fort que ça.
--Je ne peux pas, caporal; je n'ai pas les bras assez longs. Jugez vous-même. Ce n'est pas mauvaise volonté. Vous comprenez bien que je n'y peux rien, si maman m'a fait les bras courts.
L'équipe a éclaté de rire au nez du cabot et l'on a surnommé Dubuisson: Bras-Court. Sacré Bras-Court! Petit à petit, il est arrivé à imposer sa flemme. Les chaouchs continuent à le fourrer dedans, mais ont complètement renoncé à exiger de lui un travail sérieux. Comme il est musicien, il passe son temps, sur les chantiers, à nous chanter, à demi-voix, des morceaux en vogue au moment de son départ de France. De temps en temps, quand les pieds-de-banc ont le dos tourné, il place le manche de sa pelle sur son bras gauche, comme une guitare, tandis que, de la main droite, il pince des cordes imaginaires.
Je suis heureux de l'avoir à côté de moi, ce fainéant obstiné. Il me met de la joie au coeur, avec ses morceaux de romances et ses bribes d'opéra-comique. Et nous ne nous plaignons pas de faire sa tâche, d'enlever un peu plus de terre ou d'aller vider quelques chignoles de plus, pourvu qu'il nous donne ses chansons. Un peu de gaîté fait oublier tant de choses! Nous sommes si malheureux!
D'abord, nous crevons de faim. Depuis que je suis à El-Ksob, je n'ai pas fait encore un seul repas avec du pain. Ce sont des chameaux qui nous l'apportent d'Aïn-Halib, le pain, tous les deux jours, à onze heures. On se jette dessus, littéralement. A midi, je crois qu'il serait impossible de trouver, dans tout le camp, de quoi reconstituer la moitié d'une boule de son. En garder un peu pour manger avec les gamelles, ce n'est pas la peine d'y songer. D'abord, la faim fait taire la prévoyance; elle a besoin d'être calmée immédiatement. Et puis, entre nous, nous nous volons les croûtes qui restent. On m'en a volé, j'en ai volé. La morale? Les affamés s'assoient dessus.
Pendant une demi-heure, après la distribution du pain, on n'entend sous les marabouts qu'un grand bruit de mâchoires. Chacun, en silence, tortore son bricheton jusqu'à la dernière miette. Ce n'est pas long à avaler, les trois livres de gringle!
Ce qu'il y a de malheureux, c'est qu'il ne tient pas au corps, ce pain frais. Il s'en va avec une rapidité!... On a beau faire des efforts pour le conserver, c'est comme si l'on chantait.
--C'est la faute de cette cochonnerie d'eau que nous avalons, déclarent, en hochant douloureusement la tête, des désolés qui, une heure à peine après avoir briffé leur boule, reviennent d'un endroit écarté en boutonnant leurs pantalons.
C'est vrai, c'est la faute de l'eau que nous buvons, une eau saturée de magnésie, que les mulets vont chercher à un puits creusé dans une coupure, au pied d'une montagne. Elle débilite d'une façon effrayante, cette eau; elle vous flanque des diarrhées atroces--quand ce n'est pas la dysenterie.--On a toujours l'estomac vide avec cette eau-là. On digère en mangeant. On fait la pige aux canards. Ah! ils seraient à leur aise, ici, ceux qui prétendent que la liberté du ventre est la première des libertés!
La gamelle ne contient qu'une chopine d'eau chaude sur laquelle flottent deux tranches de pain et qui recouvre un morceau de viande gros comme le pouce. On trouve aussi, quelquefois, tout au fond, une douzaine de haricots qui, après avoir passé vingt-quatre heures dans la marmite, pourraient encore servir pour tuer des piafs, avec une fronde.
«Comme les hommes sont bien nourris, a le toupet d'écrire le capitaine Mafeugnat dans les rapports que le caporal Fleur-de-Gourde, qui fait fonction de secrétaire, nous lit tous les jours, à midi, on peut exiger d'eux une grande somme de travail. Sur les quatre heures de repos ou de sieste, on prendra tous les jours une ou deux heures qui seront consacrées à des travaux nécessaires à l'amélioration du camp.»
Et, quotidiennement, une décision ridicule émaillée de citations latines nous indique l'ouvrage à entreprendre. «Aujourd'hui, le détachement ira faire une corvée de bois; les hommes seront envoyés de différents côtés, deux par deux. _Numero Deus impare gaudet._»--«Aujourd'hui, le détachement divisé en trois parties _coram populo_, muni d'outils _ex æquo_, se rendra sur la route d'Aïn-Halib pour arracher des pierres _ad hoc_.»
--Quel idiot! s'écrie Rabasse; ce qui me fait rager, moi, ce n'est pas tant d'être sur pied du matin au soir, que de me voir commandé par un imbécile de cette trempe-là! Dire qu'on flanque des galons à des ânes pareils!
Moi, ce qui me fait rager, dans cet affreux camp d'El-Ksob, c'est chaque chose en particulier et tout en général. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs; presque tous les hommes du détachement, surmenés et agacés, sont surexcités d'une façon effrayante. Nous sentons peser sur nous la surveillance la plus étroite, l'espionnage le plus atroce. La moindre faute, le moindre écart, sont punis avec une sévérité exagérée. La fatigue et la faim sont érigées en système. Nous ne dormons qu'une nuit sur deux: tous les soirs, sur les cinquante hommes présents à l'effectif, on en commande vingt-quatre pour la garde. Il faut aller monter la faction à tous les coins du camp et jusque sur les montagnes, pour se remettre, le lendemain, au travail éreintant.
Il devient de plus en plus dur, ce travail. Les chaouchs, au lieu d'avoir le revolver au côté, l'ont maintenant à la main et parlent, cinquante fois par séance, de vous brûler la cervelle. Craponi, qui est revenu d'Aïn-Halib, et qui nous a pris en grippe, Rabasse et moi, nous met régulièrement en joue deux fois par heure. Seulement, ils n'osent guère mettre leurs menaces à exécution, les couards. Ils lisent dans nos yeux notre exaspération. Ils savent bien qu'au premier coup de revolver toutes les pioches se lèveraient et que ce n'est pas dans le sol que leurs pics iraient s'enfoncer.
--Mais tire donc! a crié le Crocodile au caporal Mouffe qui le couchait en joue, tire donc, si tu as du coeur!... Hein! tu canes! taffeur! Ah! ah! ça serait plus vite fait qu'une horloge, va, de te faire un talus dans le dos, si tu me manquais!
Le capitaine Mafeugnat, informé de l'irritation des esprits, n'a pas cédé. De l'intérieur de sa maison où il se tient enfermé, deux revolvers chargés sans cesse à sa portée, il continue à prescrire les mesures les plus rigoureuses. Il vient d'envoyer au Dépôt, en prévention de conseil, pour vol de vivres, deux malheureux qui avaient ramassé, autour de la cuisine, une dizaine de pommes de terre avariées. Il a eu aussi une idée de génie: il a interdit l'usage du pas accéléré; nous ne devons plus marcher qu'au pas gymnastique. Le pas gymnastique partout: à l'intérieur ou à l'extérieur du camp, au travail, en corvée; il faut courir pour aller chercher sa gamelle, courir pour la rapporter, courir pour aller remplacer un camarade en faction, courir pour aller aux cabinets, courir pour porter du mortier aux maçons. Nous vivons les coudes collés au corps, les jarrets raidis, les cuisses successivement levées horizontalement. On nous prendrait pour des fous. Nous semblons des monomanes de la course. Nous avons l'air d'avoir le délire de l'allure rapide.