Biribi: Discipline militaire

Chapter 11

Chapter 113,970 wordsPublic domain

Ils sont trois, là-bas, tout au bout du ravin, qui sont aux fers depuis plusieurs jours déjà, attachés comme on n'attache pas des bêtes fauves, les membres brisés, dévorés le jour par les mouches, la nuit transis de froid, mangés vivants par la vermine. Ils nous ont demandé, quand nous avons pris la garde, de verser un peu d'eau, par pitié, sur leurs chevilles en sang et sur leurs poignets gonflés et bleuis. Le Corse les a menacés, pour toute réponse, de leur mettre le bâillon s'ils disaient un mot de plus. Il a fallu que j'aille, tout à l'heure, à pas de loup, verser le contenu d'un bidon sur les chairs tuméfiées et meurtries de ces misérables qu'on torture, au nom de la discipline militaire, avec des raffinements de barbarie dignes de l'Inquisition.

Et maintenant, en écoutant leurs plaintes douloureuses et le grincement des fers qu'ils font crier en essayant de se retourner, je pense à toutes sortes de choses atroces qui m'ont été racontées, là-haut, par des hommes sur lesquels s'est exercée, depuis de longues années, la férocité des buveurs de sang. Les ateliers de Travaux Publics, les Pénitenciers militaires... tous ces bagnes que remplissent des tribunaux dont les sentences iniques eussent indigné Torquemada et fait rougir Laubardemont; ces bagnes dans lesquels les condamnés doivent produire une somme de travail déterminée par la cupidité des garde-chiourmes, intéressés aux bénéfices; ces bagnes dans lesquels les ressentiments des chaouchs se traduisent par des punitions épouvantables: trente, soixante jours de cellule, avec une soupe tous les deux jours; les fers aux pieds, aux mains, la crapaudine, le _Camisard_. Le _Camisard_, un supplice qui dépasse en horreur tout ce qu'on pourrait imaginer: le détenu a les pieds pris dans des pédottes scellées au mur de sa cellule; on lui passe une camisole qui lui maintient derrière le dos les bras qu'on tire verticalement et qu'on attache à un anneau scellé aussi au mur à la hauteur de la tête; à cet anneau pend un collier qui enserre le cou. Il reste là, le patient, pendant quatre ou huit jours, au régime, au quart de pain, satisfaisant ses besoins sous lui, dormant debout...

Et le fort Barreau, dont on lit périodiquement le régime dans les Pénitenciers, et où sont envoyés les détenus contre lesquels ont été épuisées toutes les mesures disciplinaires! Quatre-vingt-dix jours de cellule au quart de pain, dans une casemate absolument nue, avec bastonnades, aspersion de cellule, au moindre mot, au moindre signe! Un régime tellement atroce que les malheureux qui doivent le subir y résistent à peine un mois et, épuisés, anémiés, tués à petit feu, doivent être dirigés sur un hôpital dont ils ne sortent, neuf fois sur dix, que les pieds en avant...

Ah! bon Dieu! Et dire qu'on a aboli le servage, la torture et les oubliettes!...

J'ai pensé toute la nuit à ces monstruosités.

Le lendemain matin, quand j'ai pris la faction, à six heures, les prisonniers s'alignaient, un énorme sac au dos, pour le peloton.

Ils sont huit.

--Garde à vos! crie Bec-de-Puce en sortant de sa tente, le revolver au côté.

Et il passe devant le rang, inspectant la tenue, soulevant les sacs, pour s'assurer qu'ils ont bien le poids réglementaire--un poids incroyable.

--Pourquoi n'avez-vous pas astiqué les boutons de votre capote, vous?

--Parce que j'ai peur de les user.

--Comment vous appelez-vous, déjà?

--Hominard.

--Bien, Vous aurez huit jours de salle de police avec le motif. Vous verrez si ça fait des petits.

--Pourvu qu'ils soient moins vilains que toi, c'est tout ce qu'il me faut.

Le chaouch ne répond pas. Il fait mettre baïonnette au canon et commande du maniement d'armes en décomposant:

--Portez armes!... Deux!... Trois!

Et il espace ses commandements! Chaque mouvement dure plus de cinq minutes. C'est qu'il est fait depuis longtemps, le pied-de-banc, à ces luttes quotidiennes entre gradés et disciplinaires qui, outrés, poussés à bout, se fichant de tout excepté du conseil de guerre, ont appris par coeur le code pénal et font essuyer à leurs bourreaux toutes les avanies, tous les outrages que la loi n'a pas prévus. Ce sont eux qui ont imaginé de ne jamais parler aux chaouchs qu'en les tutoyant, le tutoiement étant considéré comme un acte d'indiscipline, mais non comme une injure. Ils n'iront jamais, ceux-là, traiter un gradé d'imbécile; mais ils lui diront, vingt-cinq fois par jour que, sur cent individus, lui compris, quatre-vingt-dix-neuf sont doués d'une intelligence de beaucoup supérieure à la sienne. Ils répondront à ses coups de fouet par des coups d'épingle et à ses brutalités par des vexations sanglantes. Picadores qui ont entrepris d'exciter le taureau et de le mettre en rage en le piquant d'aiguillons, sans que jamais la pointe acérée s'enfonce dans les chairs et fasse jaillir le sang.

Le chaouch, les dents serrées, reçoit, sans rien dire, les quolibets et les railleries qui le font blêmir et les offenses qui le font trembler de colère. D'une voix saccadée, il continue à commander du maniement d'armes, en espaçant les temps de plus en plus. Il a l'air d'attendre quelque chose qui ne vient pas, et il attend, en effet. Il sait que la comédie se termine parfois en drame, et qu'il suffit d'un instant d'oubli pour que l'un des malheureux qu'il esquinte laisse échapper une parole un peu trop vive ou une exclamation irréfléchie. Il sait que, vaincu par la fatigue, à bout de forces, l'un d'eux refusera peut-être de continuer le peloton. C'est le conseil de guerre: cinq ans, dix ans de prison dans le premier cas, deux dans le second. Alors, il se frottera les mains; il pourra s'arracher, pendant quelque temps, au pays perdu où il exerce son ignoble métier; comme témoin à charge, il accompagnera sa victime à Tunis, où siège le tribunal; là, il pourra s'amuser. Et il oubliera, entre les bouteilles d'absinthe et les filles à quinze sous, le malheureux qui gémit dans une cellule, seul avec la vision terrible de sa vie brisée.

Combien en ai-je vu, déjà, de ces gradés, le lendemain d'un rengagement, exciter et provoquer odieusement des hommes, dans le dessein, s'ils arrivaient à les faire mettre en prévention de conseil de guerre, de les suivre comme témoins jusqu'à Tunis où ils pourront rigoler, au moins, en dépensant le montant de leur prime!

--Pas gymnastique... marche! crie le sergent.

Les huit hommes se mettent en mouvement et, en passant devant lui, chacun d'eux lui lance un coup de patte:

--Tiens, ce pauvre Bec-de-Puce, il est tout pâle! On dirait qu'il va claquer!

--C'est vrai que tu répètes ton rôle pour aller figurer à la Morgue?

--On ne voudrait pas de lui. On ne verrait plus que son nez dans l'établissement.

--Tais-toi donc. Ça et ses pieds, c'est ce qu'il a de plus beau dans la figure.

--Faut pas blaguer son tassot; il sert de portemanteau à son camarade de lit.

--C'est égal, il ferait un fameux chien de chasse!

--Oui! mais c'est dommage qu'on lui voie la cervelle par les narines. La pluie pourrait l'endommager.

--Faut-il tout de même qu'une femme soit malheureuse, pour être forcée de s'éreinter pendant neuf mois à porter un oiseau pareil!

Bec-de-Puce ne sourcille pas.

--Par le flanc gauche... halte! Reposez.... armes!

Lentement, il passe devant le rang, les mains derrière le dos. Il rectifie les positions.

--La crosse en arrière... les doigts allongés... Tubois, huit jours de salle de police... le canon détaché du corps. Hominard, joignez les talons...

A chacune de ses observations répond un murmure dont je ne distingue guère le sens, bien que je ne sois qu'à cinq ou six pas.

--Sergent, dit Hominard sans quitter la position, j'ai quelque chose à vous demander.

--Après le peloton.

--Sergent, c'est très pressé et ça vous regarde.

--Qu'est-ce que c'est?

--Est-ce que c'est vrai qu'en Corse, quand on a envie de manger du dessert, on s'en va flanquer des coups de pied dans les chênes, pour faire tomber des pralines à cochons?

--Huit jours de salle de police, avec le motif.

--Vache!

L'exclamation m'est parvenue, très distincte, cette fois. Bec-de-Puce se tourne vers moi.

--Vous avez entendu, factionnaire?

--Quoi donc, sergent?

--Ce que cet homme vient de me dire.

--Oui, sergent; il vous a demandé si c'était vrai qu'en Corse...

--Mais non, pas cela. Ce qu'il vient de dire. Il m'a appelé vache.

--Je n'ai pas entendu.

--Non?

--Non.

--Très bien.

Il griffonne quelques mots sur un bout de papier et appelle un des hommes de garde qui sort en courant du marabout.

--Portez ça au capitaine. Vous attendrez la réponse.

Elle ne s'est pas fait attendre, la réponse. Elle est laconique, mais expressive: «Mettez immédiatement aux fers cet indiscipliné.»

On m'a mis aux fers.

--Ce n'est pas la peine de faire voir votre colère, allez! ricane Bec-de-Puce, comme je grince des dents en sentant la tringle, vissée sans pitié, me faire craquer les os.

Moi, en colère? Allons donc! Et contre qui? contre toi, peut-être, vil instrument, tortionnaire inconscient? Contre toi? Mais je ne t'en veux même pas, entends-tu? de tes brutalités idiotes et de tes lâches sarcasmes. Et certes, si jamais l'heure de la justice vient à sonner, ce ne sera ni à toi ni à tes semblables que je crèverai la paillasse; mais je me ruerai comme un fauve sur le système abject qui t'a jeté sur le dos, à toi, une livrée de bourreau et qui m'a revêtu, moi, d'un costume de forçat; je l'agripperai à la gorge et je ne lâcherai prise que quand je l'aurai étranglé. Et, si je ne réussis pas à étouffer le monstre, s'il me saigne avant que j'aie pu en faire un cadavre, j'aurai du moins montré à d'autres comment il faut s'y prendre pour arriver à terrasser l'ennemi et pour le jeter, étripé et sanglant, comme une charogne immonde, dans le cloaque de la voirie.

C'est pour cela que je ne me mets pas en colère. Je souffre... Je souffrirai encore longtemps, sans doute; mais, tant que j'aurai un souffle, tant que je sentirai mon coeur d'homme battre sous ma capote grise de galérien, je résisterai à l'âpre montée des passions qui usent, des emportements stériles. Elle dure trop peu, vois-tu, la colère. Je n'ai que faire, moi, des délires que le vent emporte et des fureurs qu'une nuit abat.

Ce qu'il me faut, ce que je veux emporter d'ici, tout entière, terrible et me brûlant le coeur, c'est la haine; la haine que je veux garder au dedans de moi, sous l'impassibilité de ma carcasse. Car la haine est forte et impitoyable; le temps ne l'émousse pas; elle ne transige point. Elle s'accroît avec les années; chaque jour d'abjection l'augmente; chaque heure d'indignation la féconde, chaque larme la fait plus saine, chaque grincement de dents plus implacable.

La haine, c'est comme les balles: en la mâchant, on l'empoisonne.

XVII

Voilà des mois que je ne sors pas de la prison. Quand les chaouchs ont pris un homme en grippe, ils ne le lâchent point.

Je souffre horriblement. Moralement d'abord. C'est une chose terrible que d'être obligé, avec un caractère violent, entier, d'avaler silencieusement tous les outrages et de ronger ses colères. Et puis, je suis seul. Personne, de près ni de loin, pour m'encourager, pour me mettre du coeur au ventre.

Eh bien! j'aime mieux cela, au fond. Je préfère cet isolement, cet abandon, aux pitiés qui usent l'énergie et aux lamentations qui émasculent. Cela m'ôterait du courage, je crois, de savoir qu'on pleure sur mon sort; et je sais gré à tous ceux qui pourraient s'intéresser à moi de leur ingratitude égoïste; je leur sais gré de n'avoir jamais fait luire à mes yeux ces feux follets de l'espérance menteuse qui ne brillent que pour vous faire tomber, en disparaissant, dans les fondrières de l'abattement. J'ai foulé aux pieds, depuis longtemps, les croyances bêtes de mon enfance et je n'écris plus à personne. Pas une seule fois, même dans les minutes les plus atroces, je n'ai pensé à appeler à mon aide les sentiments religieux ou le souvenir de la famille. Je ne veux pas donner à mes douleurs cette consolation puérile. Je serais obligé de l'enlever, plus tard, comme un appareil qu'on arrache brutalement d'une blessure mal fermée et qui laisse la plaie à vif. La rage seule me soutient. Je me repais de ma haine. J'irai jusqu'au bout ainsi, sans faiblir, car j'ai foi en l'avenir, car je sais que c'est avec les fers qu'il a trouvés dans les cachots de la Bastille que le peuple a forgé la Louisette.

Je souffre physiquement, aussi. Et la souffrance morale pèse peu, peut-être, à côté de cette souffrance-là. Le peloton de chasse, avec le ventre vide, la gorge sèche, la sueur qui inonde le corps et dont les gouttes salées viennent piquer les yeux; l'immobilité, pendant des heures, dans les poses les plus fatigantes du maniement d'armes ou de l'escrime à la baïonnette, en plein soleil; les séries de pas de course, avec une charge à faire reculer une bête de somme, sur une piste dont la poussière soulevée altère et aveugle! Les fers qui brisent les membres; le bâillon qui fend la bouche et ensanglante la lèvre qui ne peut même plus s'indigner! Et surtout la faim, la faim atroce qui tord les entrailles, qui affole; la soif dévorante qui fait hurler! Quoi de plus terrible que la fatigue immense, presque invincible, qui s'appesantit sur le corps exténué? Quelles luttes à soutenir contre les forces qui s'en vont, contre l'énergie qui disparaît, contre l'avachissement qui ne tarderait pas à avoir raison de l'esprit énervé!...

Il faut réagir, pourtant, résister jusqu'au dernier moment et rire au nez du Code pénal,--ce canon chargé, mèche allumée, devant lequel je dois vivre.

Un homme de garde, en passant devant mon tombeau, laisse tomber un papier plié en quatre. Je le ramasse. C'est un billet de Queslier. Il m'avertit qu'il a pu disposer d'un pain et qu'il l'a caché, à mon intention, à un endroit qu'il m'indique. Je n'aurai qu'à m'esquiver, le soir, pour aller le chercher. C'est à deux cents mètres du ravin, tout au plus. Tant mieux, ma foi! Je crève de faim, depuis huit jours que je suis en cellule, avec une soupe tous les deux jours. Je n'ai pas mangé depuis hier matin... Tiens, mais à propos, d'où provient-il, ce pain?

--Quelle blague! me dit tout bas un de mes voisins, en cellule aussi et à qui j'ai promis d'en donner un morceau. Tu ne sais donc pas que, toutes les nuits, il y a des types qui vont chaparder des pains sur les rayons de la grande tente de l'administration? Moi, je ne leur donne pas tort...

Moi non plus. Je ne donnerai jamais tort à l'homme qui dérobera une boule de son. Je laisserai cette canaillerie sauvage aux tribunaux militaires, qui n'auront pas honte, s'ils sont jamais surpris, ces affamés, de leur infliger une condamnation pour vol,--le vol de la nourriture que leurs supérieurs leur grinchissent.

Il fait presque nuit. J'allonge la tête pour examiner la place et voir la binette du factionnaire. Pourvu que ce ne soit pas une bourrique!... Non; c'est Chaumiette. Avec lui, il n'y a pas de danger; s'il me voit m'évader, il fera certainement semblant de ne pas me voir. Il est justement seul dehors. Les autres hommes de garde sont sous leur marabout, le pied-de-banc sous le sien. Allons-y. Je sors de mon tombeau en rampant; je me glisse le long du mur sur lequel je me hisse sans bruit. Je prends mon élan pour sauter le fossé... Zut! une pierre qui tombe et roule sur une vieille boîte de conserves... tant pis! Je saute et je pars en courant, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; j'ai déjà parcouru la moitié du chemin...

--Halte-là!... Halte-là!... Halte-là, ou je fais feu.

Un gros olivier est à côté de moi. Instinctivement, je me jette derrière, à plat ventre. Le tonnerre d'un coup de fusil éclate et la balle s'enfonce dans l'arbre, à un mètre de terre, avec le bruit mat d'une pomme cuite qu'on colle le long d'un mur. Bien visé! Je me relève vivement et je fais tourner mes bras, comme les ailes d'un moulin à vent, pour indiquer que je reviens.

On m'a mis aux fers.--Ils ont cru que je voulais déserter, les imbéciles!

Pendant la nuit, Chaumiette a repris la faction. Il s'est approché de mon tombeau.

--Est-ce que tu dors?

--Non.

--Tu sais, tout à l'heure... je t'avais bien vu partir, mais je ne disais rien... c'est le sergent qui t'a entendu... Il m'a commandé de tirer... tu comprends... il était à côté de moi... j'ai tiré en l'air!...

--Lâche!

XVIII

Lâche! Pourquoi? Est-ce que ce Chaumiette qui vient de tirer sur moi n'a pas risqué sa vie, il y a déjà quelques mois, pour retirer Lucas du puits où il était tombé? C'est un lâche, cet homme qui, pouvant se dérober aussi bien que les autres, presque convaincu qu'il ne remonterait du gouffre qu'un cadavre, n'a pas même voulu attendre, pour y descendre, qu'on eût préparé une corde solide? Un lâche, lui qui courait chance, en se laissant entraîner par sa générosité, de se briser le crâne, comme l'autre, contre la pointe d'un rocher? Un lâche, ce garçon hardi, aux sentiments mâles, que le danger n'effraye pas et que le péril ne fait pas blêmir? Allons donc!...

Non, ce n'est pas un lâche. C'est un peureux. Un peureux qui se jettera dans le feu, aujourd'hui, pour sauver un camarade, et qui lui cassera la tête, demain, au moindre mot d'un chaouch. Son coeur n'est point bas; il est timide. Son courage disparaît devant une consigne; sa hardiesse tombe devant un mot d'ordre. Il est trop brave pour reculer; il est trop poltron pour oser. Il a l'appréhension du châtiment, la crainte du règlement, la peur du galonné...

La peur, oui, c'est bien la principale colonne du temple soldatesque. L'armée: une boutique dans laquelle on passe les consciences à la lessive et où les caractères, tordus comme des linges mouillés, sont placés sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante.

Ce n'est que par la peur que le système militaire a pu s'établir. Ce n'est que par la peur qu'il se maintient. Il doit peser sur les imaginations par la terreur, comme il doit remplir d'obscurité l'âme des peuples pour les empêcher de voir au delà de l'horizon stupide des frontières. Il doit s'entourer d'un appareil mystérieux, d'une sorte de pompe religieuse où l'horreur s'allie à la magnificence, où les fanfares retentissent au milieu des hurlements du carnage, où l'on distingue confusément, jetés pêle-mêle sur le manteau sanglant de la gloire, les panaches des généraux et les menottes des gendarmes, le bâton de maréchal et les douze balles du peloton d'exécution, les palmes du triomphe et les ossements des victimes.

Il lui faut cela pour que la foule s'étonne et le redoute, comme elle reste bouche bée devant un charlatan dont le clinquant et le panache l'attirent, mais dont elle se recule, craintive, aussitôt qu'elle a vu briller une pince dans la main de l'opérateur. Il faut cela pour que le peuple, toujours en extase devant le merveilleux qu'il ne cherche pas à approfondir, soit saisi, à son aspect, d'une frayeur vague qui confine parfois à l'admiration. Sauvage qui se prosterne, plein de terreur et de respect, devant l'arme à feu qu'il ne s'explique pas et qui doit le foudroyer.

Nous sommes ici trois cents hommes, l'écume de l'armée, le vomissement de tous les régiments, mélange confus de tous les caractères, scories de toutes les classes de la société. On peut trouver de tout, parmi nous, depuis le fils de famille jusqu'au rôdeur de barrières, depuis le lettré jusqu'à l'ignorant, depuis l'ouvrier jusqu'au mendigo tireur de pieds de biche, depuis le travailleur qui ne cane pas devant le turbin jusqu'au trimardeur qui va faire la chasse aux croûtes de pain avec un fusil de toile. Eh bien! sur ces trois cents hommes, je suis sûr qu'il n'y en a pas vingt qui soient conscients, qui sachent pourquoi ils se sont irrités contre les prescriptions bêtes et les règlements atroces, pourquoi ils se sont soulevés contre la discipline, qui ne soient pas, au fond, des insurgés pour rire, des révoltés à la manque...

La peur les mène encore par l'oreille, ces réfractaires; la peur, qui soutient tant d'abus et de préjugés pourris qu'on ficherait par terre en soufflant dessus,--s'ils n'étaient pas étayés par les dos terrifiés d'imbéciles qui ne raisonnent point.

XIX

Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine a gracié les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours à faire. Cette clémence inusitée a une cause. Le général commandant la division doit venir, aujourd'hui, inspecter la 5e Compagnie de Discipline.

Toute la compagnie, en grande tenue, est alignée, depuis près d'une heure, sur le front de bandière. Le capitaine, à pied, se promène avec les officiers, d'un air préoccupé. De temps en temps il jette un coup d'oeil sur les rangs et crie à un chaouch:

--Faites descendre le pantalon de cet homme-là... Remontez la plaque du ceinturon...... Le képi droit!... Sergents, veillez à ce qu'ils aient leurs képis bien droits... et faites-leur dérouler leurs couvre-nuques, à tous!...

Toutes les trois minutes, il s'arrête et regarde attentivement à droite, du côté de la route de Gabès. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux.

--Mais qu'est-ce que c'est donc que ce général-là? me demande Hominard, qui est placé à côté de moi. Est-ce que c'est un phénomène en vacances?

Je ne sais pas au juste. Je n'en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombés entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivés de France. Il paraît qu'on ne parle que de lui, là-bas, de ses grandes capacités, de son patriotisme, de ses sentiments républicains, de toutes les qualités, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bête blanche d'un peuple. Je ne serais pas fâché de le voir. C'est peut-être un phénomène, réellement...

--Garde à vos!

Là-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d'une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l'adjudant et, lui frappant sur l'épaule:

--Vous le voyez, celui-là? Eh bien! il sera ministre de la guerre!

La voiture est à cinquante pas.

--Portez... armes! Présentez... armes!

Prestement, le général est descendu et s'est avancé vers le capitaine. Nous l'avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses bottes à éperons énormes et son képi à la Saumur, qui dissimule mal une coiffure de garçon boucher.

Après les compliments d'usage, il s'est décidé à passer devant les rangs. Notre uniforme, qu'il n'a jamais vu, paraît l'étonner fortement.

--Et de quelle couleur sont leurs képis? demande-t-il au capitaine, intrigué qu'il est par la forme étrange de nos coiffures dont la nuance est cachée par nos couvre-nuques blancs.

--Il sont gris, mon général, comme leurs pantalons et leurs capotes.

--Pas possible! Alors, ils ne sont pas rouges?

--Non, mon général.

--Quelle naïveté! dis-je à mon voisin de droite, cet imbécile de Lecreux.

--Ça échappe à tout le monde, ces choses-là, me répond-il tout bas. Ça ne l'empêche pas d'être très fort--oui, très fort.

C'est possible. D'ailleurs, ça m'est égal. Mon enthousiasme n'a pas l'habitude de s'enflammer, pour éclater de tous les côtés, comme une chandelle romaine, à la moindre étincelle.

--Mettez sac à terre, vous, et installez rapidement.

Tiens, il est tout à côté de moi, le général, et c'est justement à Lecreux qu'il vient d'ordonner de placer, sur une serviette étendue par terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les mains dans les poches, le képi en arrière, à la Jean-Jean. Je profite de l'occasion pour le dévisager à loisir.

Tout à coup, il se baisse et se relève en souriant, une brosse à graisse à la main.

--Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n'est pas matriculée?

Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme ça. Les chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oublié de matriculer une brosse!

Le général s'aperçoit de l'embarras des galonnés. Il a l'air d'en jouir; mais il ne veut pas se montrer féroce: