Chapter 10
Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, cadavre! Eh bien! non, je ne te plains pas, toi, la mère! Je ne vous plains pas, entendez-vous? pas plus que je ne plains les fils que tuent les buveurs de sang, pas plus que je ne plains les mères qui pleurent ceux qu'elles ont envoyés à la mort. Ah! vieilles folles de femmes qui enfantez dans la douleur pour livrer le fruit de vos entrailles au Minotaure qui les mange, vous ne savez donc pas que les louves se font massacrer plutôt que d'abandonner leurs louveteaux et qu'il y a des bêtes qui crèvent, quand on leur enlève leurs petits? Vous ne comprenez donc pas qu'il vaudrait mieux déchirer vos fils de vos propres mains, si vous n'avez pas eu le bonheur d'être stériles, que de les élever jusqu'à vingt et un ans pour les jeter dans les griffes de ceux qui veulent en faire de la chair à canon? Vous n'avez donc plus d'ongles au bout des doigts pour défendre vos enfants? Vous n'avez donc plus de dents pour mordre les mains des sacrificateurs maudits qui viennent vous les voler?... Ah! vous vous laissez faire! Ah! vous ne résistez pas! Et vous voulez qu'on ait pitié de vous, au jour sombre de la catastrophe, quand les os de vos enfants, tombés sur une terre lointaine, sont rongés par les hyènes et blanchissent au soleil dans les cimetières abandonnés? Vous voulez qu'on vous plaigne et qu'on vénère vos larmes?... Eh bien! moi, je n'aurai pas de commisération pour vos douleurs et vos sanglots me laisseront froid. Car je sais que ce n'est pas avec des pleurs que vous attendrirez l'idole qui réclame le sang de vos fils, car je sais que vous souffrirez avec angoisses tant que vous ne l'aurez pas jetée à terre, de vos mains de femmes, tant que vous n'aurez pas déchiré le masque bariolé derrière lequel se cache sa face hideuse.... Et si tu ne me crois pas, toi, la mère que le cadavre qui est couché là a appelée pendant trois nuits, viens ici. Parle-lui tout bas; écoute ce qu'il répondra à ton coeur, si ton coeur sait le comprendre. Et tu verras s'il ne lui dit pas que c'est à toi qu'il doit sa mort et que c'est à ce qui l'a tué que s'adressait ici, sur sa tombe, comme un soufflet ironiquement macabre donné à ta faiblesse, le panégyrique d'un idiot....
Le soir, je rencontre Lecreux. Au milieu d'un cercle de quinze ou vingt hommes qui écoutent, bouche béante, il lit et relit son discours. Les applaudissements pleuvent.
--Ah! très chic! très chic! très bien!
--Mais c'est au cimetière qu'il fallait l'entendre. Ça vous faisait un effet....
Un des assistants m'aperçoit; il m'interpelle.
--N'est-ce pas, Froissard, c'était bien?
--Merde!
XV
On travaille beaucoup à Aïn-Halib. On élève, à grands frais, un magasin de ravitaillement, un bordj pour les officiers, un Cercle et un hôpital. Ces bâtiments sont évidemment sous l'influence d'un mauvais esprit, car ils ont un mal du diable à se tenir debout. On dirait qu'ils sont fatigués avant d'être au monde et qu'ils n'ont aucune envie de figurer sur la carte de l'État-major; au moindre vent, à la moindre averse, on les voit s'affaisser comme s'il leur prenait des faiblesses. Deux heures de mauvais temps détruisent l'ouvrage d'une semaine. L'hôpital surtout fait preuve d'une mauvaise volonté persistante. Voilà trois fois qu'on le reconstruit et trois fois qu'il s'écroule. L'énorme voûte de pierres qui lui sert de toiture abuse certainement de sa situation pour peser de tout son poids sur les deux murs latéraux; et ceux-ci, fatigués des efforts qu'ils sont obligés de faire pour la soutenir, profitent de la première occasion, une méchante pluie par exemple, pour s'écarter comme les feuillets d'un livre qu'on a placé sur le dos. Il n'y a plus qu'à recommencer. Le capitaine du génie qui, aidé de quelques sapeurs, dirige les travaux, avoue bien qu'en faisant venir des tuiles, ce qui ne serait pas la mer à boire, on pourrait établir des couvertures un peu moins écrasantes pour les monuments. Seulement, ordre a été donné de former des voûtes, de couvrir en pierres. Et l'on forme des voûtes, et l'on couvre en pierres. Ça tient ce que ça tient. C'est toujours la France qui paye. Du reste, il déclare carrément qu'il se fiche de ça comme d'une guigne. On l'a envoyé à Aïn-Halib pour remettre debout des édifices peu solides, et il les remettra debout, malgré vent et marée. Il s'est mis à l'oeuvre il y a un mois, paraît-il, et a commencé par faire tout flanquer par terre. Il a appris, le roublard, que la construction des bâtiments avait empli les poches de son prédécesseur, parti à Sfax pour y chercher la croix, et il ne veut pas paraître plus bête que lui. Il empochera même des bénéfices d'autant plus grands qu'il est décidé à employer les anciens matériaux. Il fait retailler les pierres et gratter soigneusement la chaux ou le plâtre qui y sont restés attachés.
La sueur de camisard ne coûte pas cher, on s'en aperçoit. Du matin au soir, il faut trimer comme des chevaux, bûcher comme des nègres, mouiller sa chemise. Et encore, si l'on n'attrapait que des calus aux mains, si l'on ne souffrait que des ampoules! Si l'on n'avait pas perpétuellement les entrailles tordues par la faim, le visage souffleté par les injures bestiales et les menaces féroces des chaouchs! Si l'on était traités en hommes, au moins, et non en nègres courbés sous la matraque!
Ah! je comprends ceux qui désertent, ceux qui s'échappent, souvent sans armes et sans vivres, du bagne intolérable; malheureux dont quelques-uns ne reparaissent plus, mais dont le plus grand nombre est ramené par les gendarmes ou par des Arabes qui viennent toucher une prime. Je comprends qu'ils essayent, au risque de la mort ou du conseil de guerre, de se soustraire aux traitements qu'on leur fait endurer et de reconquérir la liberté dont on les a dépouillés sans motifs.
Et comment ne pas les excuser, quand on en voit d'autres, âmes sensibles ou cerveaux plus faibles, amenés au suicide par les brutalités et les injustices des tortionnaires galonnés? Poussés à bout, désolés, désespérés, accablés de douleur et de souffrance, ils se voient acculés dans la mort. Ils s'aperçoivent peu à peu que la vie ne leur est plus supportable. Plongés dans une misère noire et livrés à la faim angoissante, dégoûtés de tout, ils ne considèrent plus l'existence que comme une longue suite de souffrances que leur continuité même doit accroître. De jour en jour, ils envisagent la mort de plus près; elle ne leur fait plus peur. Et, un beau matin, appuyant un canon de fusil sous leur menton, ils se font sauter la cervelle.
Queslier avait bien raison de le dire: il faut avoir rudement envie de se tirer de là pour endurer tout cela patiemment... Moi aussi, j'ai songé au suicide; moi aussi, j'ai pensé à la désertion.
--Tu es fou, m'a dit Queslier. Déserter, ici, ce n'est pas possible, ou du moins c'est bien difficile. Si tu es repris, tu rallonges ton congé de plusieurs années, et, tu ne l'ignores pas, tu as quatre-vingt-dix chances sur cent contre toi. Te tuer, ce serait peut-être un peu moins bête, mais je ne te conseillerai d'employer ce moyen-là qu'à la dernière extrémité. Il me semble, d'ailleurs, que tu es assez fort pour supporter des souffrances qui poussent quelques malheureux à se donner la mort. Je sais bien que nous avons encore plus de deux ans et demi à tirer, mais, tu verras, ça se passera. Il faut seulement bien nous déterminer à sortir d'ici; il faut que cette pensée-là ne nous quitte pas, et nous en sortirons.
--Et la menace du conseil de guerre toujours suspendue sur notre tête, pour quoi la comptes-tu?
--Il faut lui échapper, au conseil de guerre; il le faut, entends-tu? Mais je te jure bien que si jamais, par malheur, je me voyais sur le point d'y passer....
--Eh bien?
--Eh bien! ce n'est pas à cinq ans ni à dix ans de prison qu'on me condamnerait...
--Tu te tuerais?
--Non, je les laisserais me tuer. Mais avant...
Et il fait le geste de mettre en joue un pied-de-banc qui passe.
Pourquoi pas, après tout? La violence n'appelle-t-elle pas la violence? Et quel nom donner à ces lois pénale auxquelles l'armée est soumise? De quel nom les flétrir? de quel nom les stigmatiser?
Tous les jours, à l'appel de midi, on nous fait former le cercle; un cercle au milieu duquel se place un chaouch, un livret à la main, et autour duquel rôde l'adjudant, comme un chien qui cherche à mordre. Le chaouch fait, en ânonnant, appuyant sur les mots avec son insupportable accent corse, et comme pris d'un certain respect devant les feuillets infâmes, la lecture du code pénal. Oh! ce code, tellement ignoble qu'il est horrible et tellement horrible qu'il est ignoble! ce code qui n'a pour but que la vengeance pour le passé et la terreur pour l'avenir! ce code où l'on entend revenir sans cesse ce mot: mort! mort! comme l'écho des lois féroces des temps barbares, comme le refrain de litanies sanglantes!...
Ah! bourgeois stupide, toi qui demandes qu'on dégage le soldat de l'énorme pénalité qui pèse sur lui, tu es donc assez aveugle pour ne pas voir que c'est pour te défendre, toi et tes biens, qu'on a écrit ce code épouvantable? Tu ne sais donc pas que ces lois sauvages sont ta sauvegarde? Tu ne comprends donc pas qu'il les faut, ces lois, pour te permettre de digérer en paix et de mâcher tranquillement ton cure-dents en accolant bêtement l'un à l'autre ces deux mots inconciliables: Patrie et humanité? Tu ne comprends donc pas que, sans ce code qui t'assure de leur obéissance, tu n'aurais bientôt plus d'esclaves pour maintenir le boeuf qui foule tes grains dans la grange et auquel tu as lié la bouche?...
Esclaves? Eh! parbleu, oui! nous le sommes, ilotes de l'armée, parias du militarisme, condamnés sans jugement à des travaux écrasants, condamnés à la faim, à la soif, à des tortures atroces, à la privation de tous moyens de distractions, aussi bien intellectuelles que physiques, à la privation de femmes,--avec toutes ses conséquences monstrueuses? Esclaves? Oui, mais pas plus--et moins peut-être--que les autres, les bons soldats, ceux qu'on n'a pas revêtus de notre livrée lugubrement ridicule et qui se figurent stupidement porter un uniforme quand ils n'ont sur le dos qu'une casaque de forçat.
--Ça n'empêche pas que ceux-là, on les soigne, dit en riant d'un gros rire mon camarade de lit, un Bourguignon, bon garçon, pas très malin, nommé Chaumiette. Il n'y a pas de danger qu'on leur fasse faire des corvées de bois comme celle que nous allons faire... Tiens, entends-tu le clairon?
Il s'agit, en effet, d'aller chercher du bois dans la montagne pour chauffer une fournée de chaux que le capitaine a fait préparer. On a établi, au milieu du camp, une grande balance où chacun, en arrivant, doit venir peser ses fagots et en faire constater le poids. Quand ce poids n'est pas atteint, il faut retourner chercher le complément.
--Viens avec moi, me dit Chaumiette. Je connais un coin où il y a beaucoup de bois. Nous trouverons de quoi faire notre charge. C'est le petit Lucas, tu sais, celui qui couche dans le marabout à côté du nôtre, qui m'a montré la place. Il va venir avec nous.
Le petit Lucas arrive.
--Vous savez, il ne faut rien en dire à personne... Juste dans cet endroit-là, il y a un vieux puits abandonné, très profond et, dedans, deux ou trois nids de pigeons. Les petits doivent commencer à être gros. S'ils sont bons à manger, j'irai les dénicher, nous les ferons cuire dans un ravin et nous boulotterons ça ce soir.
Au bout d'une heure de marche dans la montagne, nous sommes arrivés au fameux endroit: une petite vallée pierreuse au bout de laquelle poussent quelques buissons d'épines.
--Tenez, voyez-vous, dit Lucas, le puits est derrière les buissons.
Et il nous conduit auprès d'une large ouverture béante au ras du sol. Le puits n'a jamais été maçonné; il a été percé à même la terre qui, par place, s'est éboulée, laissant par-ci par-là de grosses pierres qui font saillie le long des parois. Des arbustes, des plantes, ont poussé au hasard, verticalement ou horizontalement, entremêlant leurs branches et leurs feuilles et, formant un fouillis tel, dans le rétrécissement sombre du puits, qu'on n'en peut apercevoir le fond, desséché sans doute, à trente ou quarante mètres peut-être. A quelques pieds seulement de l'ouverture, deux nids de pigeons apparaissent entre les larges feuilles d'un figuier sauvage.
--Entendez-vous les cris des petits? demande Lucas. Les voyez-vous? Je vais descendre les chercher et je vous les passerai.
--Veux-tu qu'on t'attache avec des ceintures? demande Chaumiette. Si tu allais tomber...
--Pas de danger.
Il descend en s'aidant des aspérités des parois, se retenant aux branches. Il tient les deux nids. Il nous les passe l'un après l'autre.
--Y en a-t-il, hein?... Ah! j'entends encore piauler en dessous...
Il se penche pendant que, agenouillés au bord du puits, Chaumiette et moi, nous cherchons à voir.
--Ah! deux autres nids! Tout...
Nous poussons un cri. La touffe d'herbe à laquelle se cramponnait Lucas s'est arrachée et il est tombé dans le gouffre, la tête la première, au milieu d'un grand bruit de branches cassées et de feuillages froissés, accompagné dans sa chute par une avalanche de sable et de pierres qu'on entend seules rouler encore.
--Lucas! Lucas!...
Rien ne répond.
--Il nous faudrait des cordes, des ceintures, dit Chaumiette.
Nous grimpons sur un monticule et, de là, nous appelons à l'aide à grands cris. Une dizaine d'hommes accourent. Un chaouch aussi.
--Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?
--Lucas vient de tomber dans ce puits-là en faisant son fagot.
--Oui? ricane le chaouch. En faisant son fagot? Et ces deux nids de pigeons?
--Vite, des ceintures, crie Chaumiette. Nouez-les bout à bout. Je vais m'attacher par le milieu du corps et je vais descendre. Il n'est peut-être pas mort. En tous cas, il faut le remonter. On ne peut pas le laisser là une minute de plus.
--Mais toi, tu risques ta vie aussi, en descendant là-dedans.
--Bah! laisse donc. Qu'est-ce que ça fout?
--Attends un peu, au moins, voilà des camarades qui arrivent. On pourrait doubler les ceintures...
Chaumiette n'a rien voulu entendre. Il dégringole rapidement, retenu par la corde formée avec les ceintures que nous tenons à plusieurs. Tout d'un coup, il s'arrête. On ne le voit plus, mais on entend sa voix sortir du puits.
--Tenez bien la corde... Je l'ai trouvé. Il ne remue plus. Passez-moi vite une autre corde, que je l'attache... Bon. Maintenant, tirez... doucement. Je le pousserai en dessous, tout en remontant.
Trois minutes après, nous hissons le corps encore chaud de Lucas. Il s'est fracassé le crâne sur un rocher. Chaumiette, les mains et les bras en sang, les vêtements déchirés, la figure égratignée par les ronces et les épines, remonte à son tour.
--Ah! le pauvre gars! il était tombé jusqu'au fond! Il n'y a pas d'eau, dans ce puits-là... C'était plein de sang, par terre.
Le chaouch jette sur le cadavre son regard froidement idiot de bête méchante:
--Ça lui apprendra à aller chercher des nids au lieu de travailler...
Le soir, on nous a fait réunir pour nous lire un rapport spécial du capitaine:
«Le fusilier Lucas s'est tué, aujourd'hui, en tombant dans un puits. Il avait quitté le travail pour aller dénicher des nids de pigeons. Il est mort victime de son acte d'indiscipline et frappé aussi, sans doute, par la main de la Providence qui veut que nous fassions toujours preuve de mansuétude à l'égard des animaux et que nous ne les maltraitions point sans motif. Or, qu'y a-t-il de plus cruel que d'arracher du nid maternel, vivante image de la famille, de jeunes oiseaux sans plumes encore, pour les dévorer gloutonnement? La punition qui frappe la désobéissance et l'inhumanité du fusilier Lucas doit servir d'exemple à tous les hommes de la compagnie et leur rappeler que Dieu, qui sonde nos coeurs, voit aussi toutes nos actions.»
XVI
--C'est la première fois que vous prenez la garde?
--Oui, sergent.
--Venez avec moi. Je vais vous expliquer la consigne; et, quand vous serez de faction, si les prisonniers ne vous écoutent pas, vous n'aurez qu'à venir me le dire.
C'est la première fois, en effet, que je suis de garde à Aïn-Halib. Je suis descendu, à cinq heures du soir, avec une dizaine d'hommes en armes, pour garder pendant vingt-quatre heures les prisonniers parqués dans ce qu'on appelle «le ravin». C'est, au bas du camp, un quadrilatère fermé par un mur en pierres sèches et en terre, entouré d'un fossé. Outre les tentes des prisonniers, il y a deux marabouts, l'un pour les hommes de garde, l'autre pour le chef de poste.
Le sergent qui nous commande aujourd'hui passe pour une des plus belles rosses de la compagnie; c'est un Corse, face plate agrémentée d'un nez énorme, qui ne donnerait pas ses deux mauvais galons pour tout l'or du Pérou et qui se redresse, quand il est en fonctions, comme un pou sur une gale. Il s'appelle Salpierri, mais on l'a surnommé Bec-de-Puce. Il bégaye en bavant et a l'habitude d'avancer les lèvres, en cul de poule, ne laissant entre elles qu'un tout petit interstice. Il me semble toujours, quand il me parle, qu'il a l'intention de me souffler un noyau de cerise à la figure.
--Vous savez, a-t-il sifflé en crachotant, à sept heures, quand j'ai pris la faction, vous avez droit de vie et de mort sur ces gens-là.
Et il m'a indiqué du doigt un écriteau cloué à un poteau et qui porte ces mots: «Les sentinelles sont autorisées à faire usage de leurs armes.»
Usage! quel usage? Est-on autorisé à donner des coups de crosse ou des coups de baïonnette?
A-t-on le droit d'assommer les malheureux qu'on surveille ou de les fusiller à bout portant?
Elle ne vous renseigne guère à ce sujet, la pancarte.
D'ailleurs, je m'en fiche, moi, de la pancarte, et je ne perdrai pas mon temps à en discuter la rédaction, comme les bourriques qui voudraient bien savoir au juste s'il leur est permis de larder leurs camarades ou simplement de leur enfoncer les côtes. J'étais déjà décidé, en arrivant au ravin, à ne pas me montrer dur pour les prisonniers; mais, maintenant, je suis résolu à les laisser faire ce qu'ils voudront. Ils peuvent parler et même chanter, si ça leur fait plaisir. Je leur distribue mon tabac. Je leur fais cadeau de mes allumettes. Ils ont soif; je leur apporte un seau d'eau que je trimballe de tente en tente. Ils boivent, ils fument et ils causent. Ils commencent à chantonner. Ils ont bien raison de ne pas se gêner.
Une série de sifflements part du marabout du chef de poste.
--Factionnaire, il me semble que j'entends du bruit. Si ça continue, je vous fiche dedans.
Ça m'est égal.
--Vous savez que vous avez le droit de faire usage de vos armes.
Faire usage de mes armes? De la peau!
Ah! ça, pour qui me prend-il, ce Corse? Est-ce qu'il se figure que j'ai, comme lui, dans les veines, du sang de ces bandits sinistres qui sont brigands dans les maquis ou garde-chiourmes dans les bagnes? Est-ce qu'il croit, réellement, que j'aurai jamais la lâcheté de maltraiter ces hommes, qui sont là, couchés sur la terre nue, chacun sous une simple toile de tente si basse et si étroite qu'ils ne peuvent même pas s'y remuer. On les appelle des _tombeaux_, ces tentes montées avec la toile réglementaire portée par les deux moitiés de supports et haute à peine de cinquante centimètres, sur soixante de largeur. Les prisonniers y entrent en se mettant à plat ventre, rampant, usant de précautions infinies pour ne pas les démonter; et une fois dedans, c'est tout au plus s'ils peuvent changer de position, quand ils ont tout un côté du corps complètement ankylosé. C'est sous ce lambeau de toile, exposés à toutes les intempéries, garantis du froid des nuits par un couvre-pieds dérisoire, qu'il leur faut réparer leurs forces. Et, chaque matin, en dehors des corvées les plus pénibles, ils doivent faire trois heures du peloton de chasse le plus éreintant; autant l'après-midi, sous la chaleur accablante. Il est vrai qu'on les nourrit bien: ils ne touchent ni vin, ni café et n'ont de viande qu'une fois par jour. Leur seconde gamelle ne contient que du bouillon.
Ah! ils n'ont pas oublié la faim dans l'arsenal des peines atroces dont ils peuvent disposer, les tortionnaires! Ils n'ont pas dédaigné ce châtiment infâme et et qui déshonorerait un bourreau, ces hommes qui osent dire à des citoyens libres, au nom d'un hypocrite patriotisme de caste: «Il faut être soldat ou crever!»
Il n'y a pas que des hommes punis de prison, dans ces _tombeaux_ devant lesquels je passe et je repasse, le fusil sur l'épaule; il y a aussi des hommes punis de cellule. Ceux-là ne font pas le peloton. Ils restent nuit et jour étendus sous leur tente dont ils ne doivent sortir sous aucun prétexte. Seulement, ils _n'ont droit qu'à une soupe sur quatre, soit une gamelle tous les deux jours_. Ils restent donc un jour et demi sans manger, reçoivent une soupe, jeûnent encore pendant trente-six heures, et ainsi de suite pendant le nombre de jours de cellule qu'ils ont à faire. L'eau aussi, on la leur mesure. On leur en donne un bidon d'un litre tous les jours, pas une goutte de plus. La chaleur étant étouffante, à dix heures du matin cette eau est en ébullition.
Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût infliger à des hommes--surtout à des hommes qui ne sont sous le coup d'aucun jugement--des traitements semblables.
Et ces deux punitions ne sont pas encore les plus terribles. Il en existe une troisième qui l'emporte de beaucoup sur elles en horreur et en ignominie: c'est la cellule avec fers. L'homme puni de fers est soumis au même régime alimentaire que l'homme puni de cellule: il n'a qu'une soupe tous les deux jours. De plus, on lui met aux pieds une barre, c'està-dire deux forts anneaux de fer qu'on lui passe à la hauteur des chevilles et qui sont réunis, derrière, par une barre de fer maintenue par un écrou accompagné d'un cadenas. Cette barre, longue d'environ quarante centimètres, est assez forte pour servir d'entrave à la bête féroce la plus vigoureuse. L'homme, une fois ses pieds pris dans l'engin de torture, doit se coucher à plat ventre. On lui ramène derrière le dos ses deux mains auxquelles on met aussi les fers. On lui prend les poignets dans une sorte de double bracelet séparé par un pas de vis sur lequel se meut une tringle de fer qu'on peut monter et descendre à volonté. On tourne cette tringle jusqu'à ce qu'elle serre fortement les poignets et on l'empêche de descendre en la fixant au moyen d'un cadenas.
L'homme mis aux fers, on le pousse sous son tombeau. Quand on lui apporte sa soupe, tous les deux jours, il la mange comme il peut, en lapant comme un chien. S'il veut boire, il est obligé de prendre le goulot de son bidon entre ses dents et de pencher la tête en arrière pour laisser couler l'eau. S'il renverse sa gamelle, s'il laisse tomber son bidon, tant pis pour lui. Il lui faut rester vingt-quatre heures sans boire et trente-six heures sans manger.
Et, si le malheureux fait entendre une plainte, si la souffrance lui arrache un cri, on lui met un bâillon; on lui passe dans la bouche un morceau de bois qu'on assujettit derrière la tête avec une corde. Quelquefois--car il faut varier les plaisirs--les chaouchs préfèrent le mettre à la crapaudine. Rien de plus facile. Les fers des mains sont terminés par un anneau. On passe dans cet anneau une corde qu'on fait glisser autour de la barre; on tire sur la corde et on l'attache au moyen d'un ou de plusieurs noeuds au moment précis où les poignets du patient sont collés à ses talons.