Part 3
L'abbé Courteil affirma, scandalisé:
--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...
--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.
La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui disait à demi-voix:
--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!...
--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...
--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...
Le jeune homme rectifia:
--Vingt et un...
--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...
--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...
Il ajouta en regardant son cousin:
--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...
M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:
--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!...
--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva.
En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui:
--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui de nous abandonner!...
--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!...
Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:
--La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est ce qu'on appelle se mettre au vert!...
Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:
--Continue, vieillard, tu m'intéresses!...
Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot:
--Tu as bien de l'esprit, mon petit!...
La voix de madame de Bracieux s'éleva:
--Mes enfants, vous êtes insupportables!...
Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux tout pleins d'étonnement:
--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?...
Elle répondit, naïve et curieuse:
--Je ne m'en doute pas, grand'mère!
La marquise continua:
--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?...
--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le monde...
M. de Rueille cria:
--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à attendre comme un imbécile!...
--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le faut, allons-y!...»
Rueille répondit:
--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!...
Bijou expliqua gentiment:
--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...
--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de choses... et tu veux qu'il se défende...
--Dans un couplet...
--J'entends bien!... où vas-tu?...
--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M. Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...
Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:
--Nous écoutons!...
Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:
--Quelle est la réplique de Vénus?...
Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à tue-tête:
--Quelle est la réplique de Vénus?...
Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:
«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...»
--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:
L'âme d'un symboliste, Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste A serrure de diamant. Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre, Et le trésor éclos illumine la chambre, Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
M. de Rueille demanda:
--C'est drôle, ça?...
--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur chef-d'oeuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit mieux!...
--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?...
--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?...
Rueille conseilla:
--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.»
--Ça va?...
--Quoi, ça va?...
--Cet air-là?...
--J'en sais rien!... je ne le connais pas!...
--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...
--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'oeil... il y a un tas de couplets dessus...
--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet air-là!... ni sur aucun autre...
--Tiens oui!... je n'y pensais pas!...
--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...
Jean reprit:
--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons... autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène pour l'instant?...
Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne semblait pas entendre, il cria:
--Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...
--Je suis là!...
--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont les personnages en scène?...
--Attends!... je cherche!...
--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le savoir?...
--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par coeur toutes les petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter...
--Je les sais bien, moi!...
Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:
--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...
--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...
Rueille demanda:
--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent, personne ne voulait la jouer...
--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse aussi...
La jeune femme répondit, très douce:
--Bertrade refuse absolument...
--C'est pas gentil!...
L'oncle Jonzac demanda:
--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?...
--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut absolument trouver un moyen de...
Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse:
--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque pas de moustaches...
--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?...
--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...
--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce serait hideux!...
--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je pense?...
--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un air digne.
Henry se retourna vers lui:
--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!... mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...
Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua:
--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches que moi!...
--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante...
--Gringalet?... toi, l'athlète?...
Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer le silence:
--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas, Paul?...
--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?...
--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait, par où entre-t-elle?...
--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours «_par le fond_»...
--Bon!... alors laissons «_par le fond_»...
MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_.
«--Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël!...
VÉNUS.
«--Ta parole?...
L'OPPORTUNISTE.
«--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...
LE SYMBOLISTE.
«--Moi, je...»
--Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé...
--Comment ça?...
--Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais distrait!...
--C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...
Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria plaintivement. Jean demanda:
--Qu'est-ce que tu fais donc?...
--J'efface!...
--Quoi?...
--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques...
Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de Rueille.
La jeune fille lut:
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël.
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël...»
--Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!...
Mais Jean protesta en riant:
--Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a collaboré... ça sera très chic!...
--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié... c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille d'en faire autant...
--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!...
--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous, monsieur Giraud?...
Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir sommeil!...
La marquise se leva.
--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez pris dans la bibliothèque y soient remis...
--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même...
Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les livres...
Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une indiscrétion grande:
--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres avec moi?...
Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le reste...
Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à son compagnon, mais seulement penser tout haut.
--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
Puis, brusquement, elle demanda:
--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...
--Mais oui, mademoiselle...
--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler aussi!...
--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et je ne vois pas trop...
--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela...
Elle demanda, stupéfaite:
--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
--Non, mademoiselle...
--Mais pourquoi?...
Il répondit, avec un embarras affreux:
--Oh!... pour un motif très ridicule...
--Lequel?...
--Mademoiselle... je...
--Je vous en prie... dites pourquoi?...
Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une sorte d'énervante torpeur.
A la fin, elle dit, presque tristement:
--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un peu votre amie?...
Il balbutia:
--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce que je n'ai pas d'habit...
--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!... d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
Giraud rougit violemment:
--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni pour plus tard... puisque je n'en ai pas...
--Pas du tout?...
--Pas du tout!...
--Voyons!... c'est une farce?...
--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...
Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même cas!...
--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?...
Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout entier. Affolé, il balbutia:
--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix changée:
--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais, jamais!...
Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.
IV
Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi, puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?...
--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à cheval?...
--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir...
Elle dit en riant:
--Alors, tu me surveilles?...
Pierrot rougit.
--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous étions nous deux M. Giraud...
--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air navré.
--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus chiquement... mais comme il n'y a que nous!...
Il se tourna vers Bijou:
--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh! pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...
--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais fatiguée... mal en train... je viens de me lever...
Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son dos, et, lui tendant la main, elle continua:
--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi...
Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait certainement plus retrouver jamais.
--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de... faire ces remarques.
--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le Bijou»... comme dit Pierrot...
Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé:
--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin?
--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah! fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!... nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de travailler encore au reste...
Bijou se mit à rire:
--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...
--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...
--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...
Pierrot se récria:
--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!... c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les _math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien... que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...
--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.
--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...
--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.
Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:
--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...
Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était invisible.
--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.
--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança, effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!...
Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:
--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés...
Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle supplia:
--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M. Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...
Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:
--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une lettre--qui appartient à son auteur...
--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous remercie, monsieur...
Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier.
--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il est?...
--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil.
--La Bruyère?...
--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!...
Pierrot protesta avec énergie:
--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...
La vieille marquise demanda:
--Un quoi?...
--Un dos bleu, ma tante...
M. Giraud intervint:
--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur titre...
--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir dix-sept ans!...
--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si ignorant que ça!...
Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:
--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...
M. de Jonzac répondit:
--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage encore!...
--Voilà--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes que nous voyons autour de nous...
--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais...
Jean de Blaye répondit:
--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des intellectuels... ce sont...
Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:
--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite définition...
Jean répondit en riant:
--Je n'y tiens pas, ma tante!...
--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites... et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que j'ignore totalement...
S'asseyant à table, elle continua:
--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...
--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!...
--C'est égal!... va toujours!...
--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité voulue et impersonnelle...
--Enfin, comment appelles-tu ça?...
--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier...
--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la petite génération, autre chose que les compliqués?...
--Oui... il y a les jeunes athlètes...
--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux.
La marquise se tourna vers son petit-fils:
--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...
--J'aimerais mieux manger tranquillement mon oeuf, ma tante!...
--Nous en étions aux jeunes athlètes?...
--Eh bien, si les compliqués sont un peu écoeurants, les athlètes sont embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde: «le Champion»!... avec un grand C...
--Et, entre les athlètes et les compliqués?...
--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...
--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes là tous à le prendre à partie...
--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...
M. de Jonzac affirma:
--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et un sportif...
Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout bas, avec une reconnaissance passionnée:
--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!... plus qu'eux tous...
Elle répondit, souriante, maternelle presque:
--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère beaucoup plus que moi...