Part 7
Fontenelle prétend que son oncle fut plus d'un an à disposer le sujet de _Rodogune_. Il en devait l'idée première à un épisode raconté par Appien; mais, l'histoire ne pouvant être mise sur la scène dans toute sa nudité, le récit de Justin, les témoignages du Livre des Machabées et de Josèphe n'étant d'ailleurs pas conformes sur tous les points aux faits rapportés par l'historien grec, Corneille dut tirer de son propre fonds la plus grande partie du poëme. Cet effort d'imagination lui coûta beaucoup de peine et lui inspira pour _Rodogune_ une affection particulière. «On m'a souvent fait une question à la Cour, dit-il dans son _Examen_, quel étoit celuy de mes Poëmes que j'estimois le plus, et j'ay trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de _Cinna_, ou du _Cid_, que je n'ay jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ay toujours eue pour celui-cy, à qui j'aurois volontiers donné mon suffrage, si je n'avois craint de manquer en quelque sorte au respect que je devois à ceux que je voyois pencher d'un autre costé. Cette préférence est peut-estre en moy un effet de ces inclinations aveugles, qu'ont beaucoup de péres pour quelques-uns de leurs enfans, plus que pour les autres: peut-estre y entre-t'il un peu d'amour-propre, en ce que cette Tragédie me semble estre un peu plus à moy, que celles qui l'ont précédée, à cause des incidens surprenans qui sont purement de mon invention, et n'avoient jamais été veus au Théatre; et peut-estre enfin y a-t'il un peu de vray mérite, qui fait que cette inclination n'est pas tout-à-fait injuste.»
Au moment où Corneille achevait de combiner les scènes de sa tragédie, il fut trahi par un de ceux qui avaient reçu ses confidences. Gabriel Gilbert, auteur dramatique médiocre, dont la reine Christine de Suède avait fait son secrétaire, profita de cette indiscrétion et ne craignit pas d'écrire une _Rodogune_, qu'il fit représenter sous son nom en 1644, quelques mois avant la pièce de Corneille (_Rodogune, Tragi-Comedie_; à Paris, chez Toussainct Quinet, 1646, in-4). Le plagiaire avait eu connaissance des quatre premiers actes de la vraie _Rodogune_, qu'il suivit assez fidèlement, mais il fut abandonné à lui-même pour le cinquième, et le misérable dénoûment qu'il imagina suffit pour révéler son larcin. Corneille ne se plaignit même pas de cet abus de confiance qu'il feignit d'ignorer; la supériorité du style était pour lui une vengeance plus que suffisante. D'ailleurs Gilbert, ignorant de quel auteur le sujet était tiré, n'avait pas su à qui appliquer le nom de _Rodogune_; il l'avait donné par erreur à la reine que Corneille appelle _Cléopatre_.
_Rodogune_ fut représentée à l'hôtel de Bourgogne; elle fut jouée par _Mlle Bellerose_, à ce que nous apprend une mazarinade intitulée: _Lettre de Bellerose à l'abbé de la Rivière_ (1649). Plus tard elle passa dans le répertoire courant de la troupe de Molière. Le Registre de Lagrange en mentionne 23 représentations de 1659 à 1680. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne ne cessèrent point pour cela de donner _Rodogune_, si l'on s'en rapporte à la distribution indiquée par Mouhy, dans son _Journal du Théatre François_ (voy. Marty-Laveaux, t. IVe, pp. 406 sq.). Ce furent très-probablement les acteurs que nomme Mouhy: _Baron_, _Villiers_, _Champmeslé_, _Lecomte_, _Mlle de Champmeslé_, _Mlle Dupin_ et _Mlle Guiot_ qui représentèrent la pièce à Versailles en octobre 1676, lors de la reprise qui donna lieu au _Remerciement_ de Corneille. C'étaient les mêmes acteurs qui jouaient _Rodogune_, au commencement de l'année 1685, ainsi que nous l'apprenons par le Manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus, no 19). Les indications de ce manuscrit sont d'autant plus importantes qu'elles viennent corroborer le témoignage de Mouhy. Voici la distribution qu'il nous fournit:
DAMOISELLES.
Cleopatre: _Beauval_, ou _Dupin_. Rodogune: _Chanmeslé_. Laodice: _Guiot_.
HOMMES.
Antiochus: _Baron_. Seleuchus: _de Villiers_, ou _le Comte_. Timagene: _Chanmeslé_. Oronte: _le Comte_.
Parmi les artistes qui ont rempli le rôle de Cléopatre, nous citerons, d'après Lemazurier (_Galerie des acteurs du Théâtre Français_, t. IIe), _Mlle Aubert_, en 1712; _Mlle Lamotte_, en 1722; _Mlle Balicourt_, en 1727; enfin et surtout _Mlle Dumesnil_. Les plus brillantes interprètes de _Rodogune_ ont été _Mlle Gaussin_ et _Mlle Clairon_.
Les représentations données par le Théâtre-Français de 1680 à 1870 ont été au nombre de 455, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 133; à la cour, 21;--sous Louis XV: à la ville, 135; à la cour, 14;--sous Louis XVI: à la ville, 34; à la cour, 6;--sous la Révolution, 9;--sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 67; à la cour, 3;--sous la Restauration, 18;--sous le second Empire, 15.
45. RODOGVNE || PRINCESSE || DES PARTHES. || Tragedie. || _Imprimé à Roüen, & se vend || à Paris, || Chez Toussaint Quinet, au || Palais, sous la montée de la Cour des Aydes_; [ou _Chez Antoine de Sommaville, || au Palais, en la Gallerie des Mer- || ciers, à l'Escu de France_; ou _Chez Augustin Courbé || au Palais, en la Salle des Merciers, || à la Palme_]. || M. DC. XLVII [1647]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 10 ff. et 87 pp.
Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé portant ces mots dans un cartouche: _La Rodogune, Tragedie de M. de Corneille_, 1647 (ce frontispice manque à beaucoup d'exemplaires où il est remplacé par 1 f. blanc); 1 f. de titre; 4 ff. de dédicace à _Monseigneur le Prince_ (le vo du dernier est occupé par un simple fleuron); 4 ff. contenant l'extrait d'_Appian Alexandrin_ et les noms des _Acteurs_.
Nous avons eu sous les yeux deux exemplaires au nom de Quinet, ou le fleuron et la lettre ornée qui précèdent la dédicace étaient différents, tandis qu'ils étaient pour tout le reste absolument conformes.
Le privilége occupe le verso de la p. 87. Il est au nom de _Toussainct Quinet_, qui déclare y associer _Antoine de Sommaville_ et _Augustin Courbé_. On lit à la fin: _Acheué d'imprimer pour la première fois, le dernier iour de Ianuier 1647_.
La Bibliothèque Cousin possède un exemplaire de cette édition au nom de _Courbé_, avec la date de 1646. Il y a là une faute d'impression évidente, puisque l'achevé d'imprimer porte, comme dans tous les exemplaires, le dernier jour de janvier 1647.
Vendu: 16 fr. mar. r. doublé de mar. bl. (_Gruel_), Giraud, 1855 (no 1641);--40 fr., exempl. à relier, Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1875 (no 56).
46. RODOGUNE, PRINCESSE DES PARTHES, Tragedie. Par P. Corneille. _A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la Grand'Salle proche les Consultations au Nom de Jesus. Pierre Trabouillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests._ M. DC. LXXXII [1682]. Avec Privilege du Roy. In-12.
Nous avons la certitude que cette édition existe, bien qu'elle n'ait pas encore été citée. Elle doit compter 2 ff. et 68 pp. Voy. ci-dessus no 25.
XVII
47. THEODORE || VIERGE ET MARTYRE, || Tragedie ]| chrestienne. || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, au Palais, sous || la montée de la Cour des Aydes_; ou _Chez Antoine de Sommauille, au Palais, || en la Gallerie des Merciers, à l'Escu de France_; [ou _Chez Augustin Courbé, au Palais, en || la Gallerie des Merciers, à la Palme_]. || M. DC. XLVI [ou M. DC. XLVII] [1646 ou 1647]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 5 ff. et 128 pp.
Collation des feuillets prélim.: figure représentant la décollation de sainte Théodore; titre avec le fleuron de Laurens Maury et ses initiales L. M.; 5 pp. pour la dédicace à Monsieur L. P. C. B.; 1 p. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, daté du 17 avril 1646 (comme le privilége de _Rodogune_), est accordé pour cinq ans à _Toussainct Quinet_, qui déclare y associer _A. de Sommaville_ et _A. Courbé_. L'achevé d'imprimer est du dernier jour d'octobre 1646.
La plupart des exemplaires de cette édition que nous avons vus portent la date de 1647; ce sont ceux dans lesquels nous avons trouvé le frontispice gravé. La Bibliothèque Cousin possède un exemplaire de 1646, sans frontispice avec le nom de _Courbé_. Un autre exemplaire est porté au Catalogue Pompadour, no 890. Il est possible que la gravure n'ait pas été achevée, lorsque les premiers exemplaires furent mis en vente.
En écrivant _Théodore_, Corneille espéra renouveler le succès de _Polyeucte_. Il écrivit _Théodore_ après _Polyeucte_, comme il avait écrit _la Place Royale_ après _la Galerie du Palais_, _Cinna_ après _Horace_, _la Suite du Menteur_ après _le Menteur_. Il emprunta le sujet de la pièce au _De Virginibus_ de saint Ambroise et crut pouvoir mettre sur la scène une légende presque semblable à celle de sainte Agnès, que les spectateurs naïfs du moyen âge écoutaient avec un recueillement religieux. Nous connaissons un drame provençal du commencement du XIVe siècle, auquel cette dernière sainte donne son nom (_Sancta Agnes, provenzalisches geistliches Schauspiel, herausgegeben von Karl Bartsch_; Berlin, Weber, 1869, pet. in-8), et dans les premières années du XVIIe siècle, Pierre Troterel, seigneur d'Aves, en fit l'héroïne d'une tragédie (_Tragédie de Sainte Agnes, par le Sieur d'Aves_; Rouen, David du Petit Val, 1615, pet. in-12 de 95 pp.). Personne alors ne trouvait mauvais qu'une partie de l'action se passât dans un lieu de prostitution; mais Corneille avait épuré le goût public, et les spectateurs ne purent supporter le quatrième acte de sa pièce. Jouée, en 1645, par les comédiens du Roi, _Théodore_ n'eut, d'après le _Journal du Théatre François_, que cinq représentations. Corneille ne put dissimuler son échec: «La representation de cette Tragédie, dit-il dans son _Examen_, n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du Public; il m'a été trop avantageux en d'autres Ouvrages pour le contredire en celui-cy, et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour _Théodore_, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mesmes choses les Arrests qu'il a prononcez en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction, que je voy la meilleure et la plus saine partie de mes Juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution qu'on n'a pû souffrir, bien qu'on sçeust assez qu'elle n'auroit point d'effet, et que pour en extenuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'Art et l'expérience m'ont pû fournir de lumiéres; pouvant dire du quatrieme Acte de cette Pièce que je ne croy pas en avoir fait aucun, où les diverses passions soient ménagées avec plus d'adresse et qui donne plus lieu à faire voir le talent d'un excellent Acteur.» Dans les provinces, les spectateurs étaient moins exigeants qu'à Paris. Après avoir remarqué que la _Suite du Menteur_ n'y fut point donnée, Corneille termine l'_Examen_ de cette pièce par la réflexion suivante: «Le contraire est arrivé de _Théodore_, que les Troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrace, mais que celles des Provinces y ont fait assez passablement réüssir.»
Nous avons déjà parlé (voy. le no 44) du rang assigné à _Théodore_, dans les diverses éditions collectives que Corneille donna de ses ouvrages. Nous n'avons pu voir d'autre motif à l'interversion qui l'a fait passer avant _Rodogune_, et même, en 1660, avant le _Menteur_, que le désir qu'eut le poëte de la rapprocher de _Polyeucte_ et de ne pas mettre en tête d'un volume une pièce qui n'avait pas obtenu un complet succès.
48. THEODORE || VIERGE ET MARTYRE, || tragedie chrestienne. || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, || au Palais, sous la montée de la || Cour des Aydes_ [ou _Chez Antoine de Sommauille, || au Palais, en la Gallerie des Merciers, || à l'Escu de France_; ou _Chez Augustin Courbé, || au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Palme_]. || M. DC. XLVI [1646]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff., 82 pp. et 1 f. blanc.
Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour la dédicace à Monsieur L. P. C. B.; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, daté du 17 avril 1646, est accordé pour cinq ans à _Toussainct Quinet_, qui déclare y associer _Antoine de Sommaville_ et _Augustin Courbé_. L'achevé d'imprimer pour la première fois est du dernier jour d'octobre 1646.
Cette édition fait partie du recueil de 1647.
La Bibliothèque Cousin possède un exemplaire au nom de _Courbé_, avec la date de 1647, qui ne présente d'ailleurs aucune différence avec les exemplaires datés de 1646.
Vendu: 20 fr., mar. r. doublé de mar. bl. (_Gruel_), Giraud, 1855 (no 1639);--75 fr., mar. r. (_Duru et Chambolle_), Potier, 1870 (no 1230).
49. THEODORE VIERGE ET MARTYRE, Tragedie chrestienne. Par P. Corneille. _A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la Grand'Salle proche les Consultations au Nom de Jesus. Pierre Trabouillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forests._ M. DC. LXXXII [1682]. Avec Privilege du Roy. In-12.
Cette édition doit se composer de 2 ff. et 76 pp.
Vendu: 6 fr. mar. v. (_Duru_), Giraud, 1855 (no 1640).
XVIII
50. HERACLIVS || EMPEREVR || D'ORIENT, || Tragedie, || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, au Palais, || sous la montée de la Cour des Aydes_; [ou _Chez Antoine de Sommauille, au Palais, || en la Gallerie des Merciers, à l'Escu de France_; ou _Chez Augustin Courbé, au Palais, || en la Gallerie des Merciers, à la Palme_]. || M. DC. XLVII [1647]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 6 ff., 126 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. de titre avec un fleuron, au monogramme de _L. Maurry_; 3 ff. pour la dédicace _A Monseigneur Seguier, Chancelier de France_; 2 ff. pour l'avis _Au Lecteur_ et les noms des _Acteurs_.
Le privilége, dont le texte remplit le dernier f., est accordé pour cinq ans à _T. Quinet_, à la date du 17 avril 1647, et Quinet déclare y associer _A. de Sommaville_ et _A. Courbé_. L'achevé d'imprimer est du 28 juin 1647.
Les libraires associés pour la publication de la pièce eurent un procès dont Scarron (éd. de 1786, t. VIIe, p. 56) nous a conservé le souvenir dans les vers suivants, que M. Marty-Laveaux a relevés:
Si l'on ne payoit point les Muses, Elles deviendroient bien camuses; On ne feroit plus rogatums, On n'imprimeroit que factums; _Courbé_, _Quinet_ et _Sommaville_ Finiroient leur guerre civile, Et ne s'entre-plaideroient plus Pour _Cassandre_ et l'_Heraclius_.
Dans le procès intenté par _Quinet_ à ses deux associés _Sommaville_ et _Courbé_, Corneille, croyons-nous, donna raison aux derniers. Leurs deux noms figurent, en 1648, sur une édition de _Polyeucte_ (no 28), tandis qu'on n'y voit pas celui de _Quinet_. Du reste la brouille ne fut pas de longue durée. _Courbé_ ayant obtenu, en 1648, un privilége pour les pièces de Corneille, y associa _Sommaville_ et _Quinet_. Leur entente est constatée par le recueil de 1648, dont l'achevé d'imprimer est du 31 septembre. (Voy. notre chapitre III.)
_Héraclius_ fut représenté à l'hôtel de Bourgogne vers la fin de l'année 1646. Nous adoptons cette date et non celle de 1647 que nous fournissent les historiens du théâtre, parce que le passage du _Déniaisé_ de Gillet de la Tessonnerie, que cite M. Marty-Laveaux (t. V, p. 117), nous paraît tout à fait concluant. Dans cette comédie figurent deux amants qui se vantent tour-à-tour de leur galanterie pour leur belle:
J'ay fait voir à Daphnis dix fois _Heraclius_, --Moy, vingt fois _Themistocle_ et peut-estre encor plus.
Le privilége du _Déniaisé_ est daté du 9 mars 1647. Si l'on tient compte du temps nécessaire pour l'obtention des lettres royales; si l'on réfléchit que les acteurs ne jouaient alors que trois fois par semaine, et qu'une pièce ne pouvait avoir plus de dix représentations en un mois; si enfin l'on admet que la Tessonnerie ne put composer et faire jouer sa pièce en moins d'un mois, on est forcé de placer _Héraclius_ avant la fin de l'année 1646. Corneille lui-même nous fournit un argument à l'appui de cette opinion. Dans l'avis au lecteur qui précède _Rodogune_ (dont l'achevé d'imprimer est du 31 janvier 1647), il dit que cette tragédie n'est pas la seule où il ait pris de la liberté avec l'histoire, et il ajoute: «Je l'ay poussée encore plus loin dans _Heraclius_ que je viens de mettre sur le théatre.» Cette phrase, écrite au commencement de l'année 1647, se rapportait sans doute à un événement antérieur de quelques semaines.
Corneille composa _Héraclius_ en combinant plusieurs passages des _Annales ecclesiastici_ de Baronius. «Cette Tragédie, nous dit-il dans son _Examen_, a encore plus d'effort d'invention que celle de _Rodogune_, et je puis dire que c'est un heureux Original, dont il s'est fait beaucoup de belles copies, si-tost qu'il a paru.» Malgré la netteté de cette déclaration faite par un homme dont on connaît la franchise, quelques critiques du commencement du XVIIIe siècle s'avisèrent de rechercher une comédie de Calderon intitulée: _En esta vida todo es verdad y todo mentira_, qui présente dans certains passages de frappantes analogies avec _Héraclius_, et prétendirent que le poëte français avait emprunté sa pièce à l'Espagne. Cette assertion fut avancée assez à la légère dans le _Mercure_ de 1724, mais démentie par le savant jésuite Tournemine, dont Jolly reproduisit les observations dans l'_Avertissement des OEuvres de Corneille_, publiées par lui en 1738. Quelque incroyables que fussent les accusations de plagiat portées contre Corneille, Voltaire n'hésita pas à les reprendre, mais ne trouva pour les soutenir que les plus détestables raisons. Corneille n'emprunta rien à Calderon; ce fut au contraire l'auteur espagnol qui fit entrer des fragments de la pièce de Corneille dans une conception presque insensée. Sa comédie de _Todo es verdad y todo mentira_, ne fut publiée que 17 ans après _Héraclius_ (_Tercera Parte de las Comedias de D. Pedro Calderon de la Barca_; Madrid, por Domingo Garcia Morràs, 1664, in-4 de 6 ff. non chiff. et 272 ff. chiff.); c'est ce que M. Viguier (_Anecdotes littéraires sur Pierre Corneille_; Rouen, 1846, in-8, pp. 13 sqq., et _OEuvres de Corneille_, éd. Marty-Laveaux, t. Ve, pp. 122 sqq.), a démontré d'une manière irréfragable. Il faut toute la passion d'un «Franzosenfresser» comme M. de Schack (_Geschichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien_, t. IIIe, p. 177; _Nachtrag_, p. 104), ou toute l'ardeur castillane d'un poëte comme M. Harzenbusch, qui fait de la question une question d'amour-propre national, pour accuser Corneille d'un plagiat commis au contraire à son détriment.
Au dire de Corneille, le poëme d'_Héraclius_ «est si embarrassé, qu'il demande une merveilleuse attention. J'ay veu, ajoute-t-il, de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la Cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire, mais je croy qu'il l'a fallu voir plus d'une fois, pour en remporter une entière intelligence.» La troupe de Molière donna plus tard _Héraclius_, comme la plupart des autres pièces de Corneille. Le Registre de Lagrange en mentionne 14 représentations de 1659 à 1680, dont 7 pour la seule année 1661. D'après une tradition recueillie dans l'édition de la Bruyère, donnée par Coste en 1731 (t. Ier, p. 3), Molière «réussit si mal la première fois qu'il parut à la tragédie d'_Héraclius_, dont il faisoit le principal personnage, qu'on lui jeta des pommes cuites qui se vendoient à la porte, et il fut obligé de quitter». Peut-être la malheureuse représentation où Molière subit cet affront est-elle celle que Lagrange cite à la date du samedi 18 mai 1659, avec une recette de 72 livres. Molière n'avait pour sa part que 3 livres!
Robinet nous raconte, dans sa _Lettre en vers à Madame_, du 1er décembre 1668, une représentation d'_Héraclius_ donnée chez Monsieur:
Lundy, les Altesses Royales, En l'une de leurs grandes Sales, Où tout brilloit tant que rien plus, Veirent le grand _Héraclius_, L'un des beaux fruits des doctes Veilles Du digne Aîné des deux Corneilles, Qu'avec un honneur non tel quel, Jouërent Messieurs de l'Hôtel.
Au commencement de l'année 1685, _Héraclius_ était distribué de la manière suivante:
DAMOISELLES.
Pulcherie: _Chanmeslé_. Léontine: _Beauval_, ou _Dupin_. Eudoxe: _Poisson_.
HOMMES.
Héraclius: _Baron_, ou _Dauvilliers_. Marsian: _Dauvilliers_, ou _le Comte_. Phocas: _Chanmeslé_. Crispe: _Hubert_, ou _le Comte_. Octavian: _Raisin L._ Exupere: _Hubert_. Amintas: _Beauval_.
De 1680 à 1870, le Théâtre-Français a donné 305 représentations d'_Héraclius_, savoir: sous Louis XIV; à la ville, 60; à la cour, 4;--sous Louis XV; à la ville, 137; à la cour, 17;--sous Louis XVI; à la ville, 18; à la cour, 6;--sous la Révolution: 5;--sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 40; à la cour, 2;--sous la Restauration: 13;--sous le second Empire: 3.
51. HERACLIVS || EMPEREVR || D'ORIENT, || Tragedie. || _Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, au Palais, sous la montée de la || Cour des Aydes_; [ou _Chez Antoine de Sommauille, || au Palais, en la gallerie des Merciers, || à l'Escu de France_; ou _Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Palme_]. || M. DC. XLVII [1647]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 93 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour la dédicace; 3 ff. pour l'avis _Au Lecteur_ et les _Acteurs_.
Le privilége est le même que dans l'édition in-4 qui précède. Il se termine par la même mention et le même achevé d'imprimer.
Cette édition dut paraître peu de temps après l'édition in-4. Dans la lettre citée ci-dessus, Conrart dit à Félibien, à la date du 16 août 1647: «Je tiendray le _petit Heraclius_ tout prest pour vous l'envoyer par la premiere commodité d'amy qui se présentera.»
Vendu: 21 fr. mar. bl. doublé de mar. r. (_Gruel_), Giraud, 1855 (no 1642);--40 fr., exempl. à relier, Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1875 (no 57).
52. HERACLIVS || EMPEREVR || D'ORIENT, || Tragedie. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luine, au Palais, sous || la montée de la Cour des Aydes._ || M. DC. LII. [1652]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 82 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour la dédicace; 3 ff. pour l'avis _Au Lecteur_ et les noms des _Acteurs_.
Cette édition est imprimée en petits caractères très-nets; la justification est de 104 mm. sur 58, tandis que l'édition de 1647 a 111 mm. sur 58. Il existe des exemplaires de l'édition de _Guillaume de Luine_, avec la date de 1653. Nous avons pu nous convaincre à la Bibliothèque Cousin, où nous avons trouvé un exemplaire sous chacune des deux dates, que les deux catégories d'exemplaires appartiennent à une seule et même édition.