Part 8
Or, je souhaitais fort que ce premier venu fût moi; et, volontiers, j'aurais souscrit à tous les préliminaires qu'il eût fallu. Cette taille de guêpe m'avait ensorcelé. Madame de Vermorne portait toujours des corsets à l'ancienne mode, et des robes qu'on eût dites à crinoline; si bien que le dessin de ses hanches et de ses cuisses n'apparaissait point, caché, perdu, noyé, sous le flot bouillonnant des volants et des ruches. Mais, de ce flot soyeux et parfumé, la taille émergeait si fière et si fine, qu'on eût dit une néréide jaillissant au-dessus des vagues. Et mon désir s'énervait à l'idée de tout ce que cachaient les vagues d'étoffe.
Le pis, c'est que madame de Vermorne était une coquette enragée. Une dizaine d'amoureux rôdaient sans trêve autour de ses jupes. Et bien loin de s'offenser des pires audaces et des tentatives les plus sensuelles, elle les provoquait de toutes manières, et versait des flots d'huile sur tous les feux. A première vue, je lui avais prêté six amants, au minimum. J'en avais rabattu ensuite. Mais en fin de compte, j'étais demeuré convaincu qu'elle était au moins la maîtresse du petit Bréva, le lieutenant de vaisseau, qui jouait si bien au tennis. Cette conviction m'était venue d'un match que Bréva avait gagné sous les yeux de Mme de Vermorne. J'étais là, spectateur comme elle. Et tandis que l'officier, raquette haute, bras et nuque nus, déployait devant nous sa grâce robuste, j'avais surpris dix fois le regard de la jeune femme attaché à ces bras et à cette nuque, un regard furtif et affamé, un regard de petite chienne prête à sauter sur la côtelette tentatrice... Vrai, il n'y avait point à se méprendre à ce regard-là.
Si bien, que, trois jours plus tard, je ne me retins pas d'être goujat, et je fis à Bréva, sur sa bonne fortune, quelques compliments du plus mauvais goût. Or, il ne se fâcha pas, ce qui, du galant homme qu'il était, m'étonna fort.
--Ah! vous aussi?--me dit-il seulement, l'air tout à fait ironique:--vous aussi, vous me croyez du dernier bien avec la madame? Eh bien, mon cher, j'en suis navré pour vous, mais vous êtes le trentième à émettre cette gracieuse supposition, et le trentième à vous fourrer, si j'ose dire, le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
--Mon cher!...
--Mon cher, c'est comme je vous le dis!... La discrétion puérile et honnête devrait sans doute mettre un bœuf sur ma langue. Mais cette femme s'est trop de fois promise et trop de fois refusée pour qu'elle ait le droit à aucun ménagement de ma part. Je dis tout haut ce que je pense d'elle: pis que pendre. Madame de Vermorne est tout bonnement le diable, oui: l'être incombustible qui vit avec volupté dans le feu. Et ne tombez jamais sous ses pattes! Tous les supplices infernaux, y compris celui de Tantale, ne seraient rien auprès du vôtre.
Je restai coi, et m'en allai désorienté.
Bréva ne mentait pas, nul doute à cela. Mais d'autre part, j'avais vu, moi, les yeux de «l'être incombustible», le jour du match. Et c'étaient des yeux qui brûlaient à grand feu, des yeux de désir et de folie. Nul doute à cela non plus. Alors?
Un soir, j'obtins de madame de Vermorne un rendez-vous. Oh! rien de décisif, ni même de compromettant. Mme de Vermorne avait accepté de se promener avec moi, à la brune, dans la forêt proche de la ville. Rien de plus. Et je n'avais même pas la ressource de nous perdre sous bois, les sentiers étant rares et les futaies impénétrables. S'écarter de la lisière des arbres est une impossibilité.
Nous marchions donc sur cette lisière, dans une ombre encore entrecoupée de soleil. Des fougères arborescentes alternaient au bord du chemin avec des talus d'herbe molle. Le pêle-mêle prodigieux des deux végétations, la tropicale et la tempérée, abondantes l'une et l'autre, jaillissait de toutes parts autour de nous. Et je me taisais, et j'oubliais de faire ma cour, saisi par le silence formidable de la forêt, confondu par la majesté muette, mais vivante et violente, de ces légions de troncs pressés, innombrables, de ces feuillages opaques, pareils à des toits de cathédrales, et de toute cette profondeur indéfinie, inexplorée,--si belle,--et qui pourtant sert de refuge aux fléaux terribles inconnus de l'Europe, le paludisme, la fièvre jaune, la pachydermie, la lèpre...
J'oubliais de faire ma cour. Mais madame de Vermorne, provocante à son habitude, imagina de s'asseoir au bord du sentier, et profita de la halte pour me reprocher, non sans ironie, mon silence:
--Moi qui hésitais tellement à vous l'accorder, ce rendez-vous! Je me serais décidée bien plus vite, si j'avais prévu que vous seriez si sage...
Elle souhaitait clairement que je le fusse moins. Je me lançai poliment dans le flirt. Contente, elle marivauda avec beaucoup, de grâce. Les mots hardis ne l'effarouchaient pas du tout, et elle se frottait au désir des hommes comme un papillon au verre brûlant d'une lampe.
La nuit tombait. Le lieu était absolument désert. Je risquai quelques gestes, en assaisonnement aux paroles. Elle m'abandonna sans difficulté ses mains, puis ses bras, et ne se fâcha pas quand mes lèvres se faufilèrent, sous les manches courtes, vers les épaules. Elle portait un corsage créole, en linon blanc ruché de mousseline, et, comme toujours, une de ces jupes très amples et raides, qu'elle affectionnait si fort qu'aucune mode ne la persuadait d'en changer...
Des épaules, mon baiser passait la nuque. Brusque, elle me repoussa quand mes mains enserrèrent sa taille.
--A bas! je suis très bonne, mais il y a des frontières.
Quand j'ai pris une taille de femme, mon habitude n'est pas de la lâcher. Elle s'irrita, plus vite que je n'attendais.
--Finirez-vous? je vous dis que je ne veux pas!
En amour, «non» et «oui» sont parfois synonymes.
Je regardai ma partenaire en face: elle mordait nerveusement ses lèvres, et baissa ses yeux devant mes yeux. Pas assez vite, toutefois, pour que je n'eusse reconnu le regard qu'elle avait donné à Bréva,--le regard furtif et affamé, le regard du désir et de la folie.,
C'était un aveu que ce regard-là. J'en profitai brutalement: je la renversai sur l'herbe, et je saisis sa cheville. Elle cria désespérément:
--Non, non!...
Et de toutes ses forces,--trop faibles,--elle me repoussa et me frappa au visage. Je me rendis compte, alors, dans le temps d'un coup dégriffé, qu'elle se défendait pour de bon. Mais j'avais trop avancé pour qu'une reculade fût possible. J'avançai donc plus outre. Et ce qui devait arriver arriva: ma main toucha, plus haut que son genou, sa chair...
Dieux! dieux! comment exprimer cette chose? J'ai reçu, au travers de mon corps, des décharges d'électricité,--et ce n'est rien;--j'ai touché à l'improviste des cadavres déjà raides,--et ce n'est rien; j'ai enfoncé mes doigts, en cueillant une fleur, dans la spirale atroce d'un serpent caché, et ce n'est rien, rien, moins que rien--Mais cela, cette chair de femme!...
Ce n'était pas de la chair. C'était une substance inconnue, horrible: un métal gluant, écaillé et glacé, mais vivant quand même. Une chair. Mais quelle chair! chair décomposée, pourrie, pétrifiée, vénéneuse, chair de cauchemar et d'épouvante.
Je m'étais relevé d'un bond, éperdu, terrifié. À mes pieds, madame de Vermorne se tordait comme en agonie. Et je l'entendais, du fond de sa honte et de son désespoir, prier et supplier:
--Oh! ne le dites pas! ne le dites pas!... que j'ai la lèpre...»
_1906._
14.--LA REDOUTE AZUR ET RUBIS
Or, en l'an de grâce 1906, les couleurs de la grande redoute, au carnaval de Nice, furent rubis et azur.
Le soir de ce jour fantasque, comme onze heures venaient de sonner,--déjà la salle énorme, fleurie, enguirlandée, illuminée, regorgeait d'une éblouissante cohue bleue et rose,--une bergère azur, au pied du grand escalier courbe qui monte vers les salles de jeu, osa aborder un berger rubis:
--Je te connais,--dit-elle.
(Évident mensonge: si elle l'eut connu, point n'eût-elle avoué le connaître.)
Il la regarda en silence. Leurs deux masques, bien attachés et barbus de longues dentelles, dissimulaient entièrement leurs deux visages. Lui ne voyait que ses yeux à elle, des yeux verts, et elle, que ses yeux à lui, des yeux roux.
Elle continua, enhardie:
--Tu es tout seul... Tu n'as pas l'air de t'amuser... Tes amis t'ont laissé là?... Mais tu n'as peut-être pas d'amis... Pourquoi es-tu venu à la redoute?
Il la regardait toujours, très fixement. Il répondit enfin:
--Je suis venu pour vous rencontrer.
Elle recula d'un pas:
--Pour me rencontrer ... moi?... Mais tu ... vous ne savez même pas mon nom!
Il haussa doucement les épaules:
--Je n'ai pas besoin de le savoir. Vous êtes celle que j'attendais. L'inconnue, l'aventureuse que j'ai espérée depuis toujours. Cela m'est égal que vous vous nommiez Jeanne ou Suzanne.
Elle le considérait, un peu inquiète. Elle demanda:
--Pourquoi ne me tutoyez-vous pas?
Il s'inclina devant elle:
--Parce que j'ai entendu le son de votre voix. Dès lors, vous n'êtes plus pour moi un masque anonyme. Je vous ai reconnue et je sais que vous êtes celle que j'attendais: ma fiancée. Il n'est pas convenable de tutoyer sa fiancée. Je vous tutoierai quand vous serez ma femme.
Elle rit:
--Je suis déjà la femme de quelqu'un. Voyez.
Elle tendait sa main gauche, où, sous le gant de soie bleue, transparaissait l'alliance d'or. Il prit la main, la déganta, la baisa et ôta l'anneau:
--Voyez vous-même. Il n'y a plus rien. La main est nue, et la femme est libre.
Elle n'eut pas du tout envie de se fâcher. Elle prit le bras qu'il offrait et ils se mêlèrent à la foule. Une farandole se nouait et tourbillonnait d'un bout à l'autre de la salle, grande comme un parc. Emportés par le vent, ils coururent. Ils se tenaient par la main, et leurs paumes serrées l'une contre l'autre, échangeaient leurs chaleurs vivantes...
Velours bleu et satin rose, ils semblèrent, cinq minutes durant, deux pantins chatoyants, secoués par des fils en délire. La farandole enfin se brisa, les rejetant, essoufflés et moites, sur deux fauteuils au bord d'un massif de palmiers.
--Je n'en peux plus!--dit-elle.--C'est fou!...
Pour respirer, elle souleva son loup... Oh! le temps d'un clin d'œil: il put tout juste entrevoir une bouche sensuelle et un nez mutin...
--Buvez un peu, voulez-vous? C'est vrai que la farandole tournait un peu vite. Mais pourquoi serions-nous ici, si ce n'était pour nous étourdir?...
Il lui versa d'un champagne doux qu'elle avala à grandes gorgées. Elle tenait son verre à deux mains, comme une petite fille qui a très soif. Tout de suite, elle fut grise. Elle se leva, voulut danser encore. En lui prenant la taille, il caressa son sein. Elle rit, et menaça du doigt:
--C'est bon pour une fois, mais ne recommencez pas!...
--Puisque vous n'avez plus d'alliance!
La cohue joyeuse les assiégeait, pressant et mêlant leurs deux corps. Il répéta:
--Vous n'avez plus d'alliance. Le dernier petit lien qui vous rattachait à la vie est cassé. Vous appartenez toute au rêve, au rêve rose et bleu! Vous n'êtes plus du tout celle dont je ne sais pas le nom, Suzanne ou Jeanne: vous êtes tout à fait ma fiancée... Et bientôt vous serez ma femme. Bientôt: dès que je vous aurai enlevée...
--Enlevée... dans une chaise de poste, ou en croupe de votre coursier?
--En croupe d'abord, et dans la chaise ensuite, comme il est convenable. J'ai quarante chevaux magiques, quarante chevaux de bronze et d'acier qui attendent à la porte de ce palais. Et j'enverrai tout à l'heure un génie ailé, un génie plus prompt que le vent et la foudre, retenir pour nous deux, au plus proche relais, un sleeping dans le char de feu qui part à minuit.
--Et qui va où?
--Qui va n'importe où!... au château de la fée, votre marraine ... ou dans l'île fortunée que Mathô voulait donner à la sœur d'Hannibal ... ou autre part. Qu'est-ce que cela fait? A Paris, si vous voulez ... chez moi.
--Chez vous?...
--C'est encore un pays de rêve. Figurez-vous une très petite maison qui se cache sous de très grands arbres. Pour votre arrivée, les marches du perron seront jonchées de feuilles de roses. Et l'esclave jaune que j'ai ramenée du royaume de la soie s'agenouillera pour baiser le bas de votre jupe...
--Quel dommage que tout cela ne soit qu'un rêve!...
--Un rêve assurément. Mais souvenez-vous que, ce soir, c'est la vie qui est irréelle, et nos rêves, la réalité...
Le hasard les avait conduits près de la porte. Le vestibule, désert, les attira vers sa fraîcheur. Ils s'arrêtèrent un moment pour respirer, et il se démasqua à son tour, une seconde. Une seule seconde. Mais un valet attentif le reconnut et se précipita au dehors, criant à tue-tête:
--La voiture de M. le comte de...
Le nom se perdit dans le brouhaha de la rue. Tout aussitôt le hennissement d'une auto s'approcha. Et, pareille à quelque flamboyant dragon de légende, la quarante chevaux, ses deux phares crevant la nuit, se rangea au bord du trottoir. Le valet, empressé, ouvrait la portière...
Eux, la bergère azur et le berger rubis, debout sur le seuil, se regardèrent...
--Vous voyez!--dit-il soudain: j'avais raison! le rêve, presque malgré nous, se réalise. Venez!...
Elle fit un grand effort pour reculer, pour se ressaisir. Mais le vin qu'elle avait bu menait dans sa tête une sarabande d'idées folles. Voulait-elle, ne voulait-elle pas? Elle ne savait plus. Les phares l'éblouissaient comme un miroir une alouette. Elle tourna deux fois sur elle-même, comme prise de vertige ... et, brusquement, courut vers la portière ouverte...
Lui, s'élança derrière elle. Au passage, il jeta un ordre au valet:
--Téléphonez à la gare: un sleeping dans le rapide...
L'auto gronda dans la rue nocturne...
Alors, seul à seule, ils relevèrent leurs masques, pour goûter à leurs lèvres. Mais, comme la nuit épaississait son ombre autour de leur étreinte, ils ne se virent pas, pas encore...
Et ils ne se virent pas davantage ensuite, dans l'obscurité plus secrète du sleeping, fuyant vertigineux par les plaines et par les monts.
Or, ils s'aimèrent, puis dormirent. Dans le wagon sombre, leurs deux corps enlacés faisaient une tache soyeuse couleur de ciel et couleur d'aurore. Un reste de rêve planait encore sur leur sommeil.
Mais, peu à peu, la vitre du sleeping blanchit. L'aube se leva, blême et froide comme un suaire. Des nuages bas pesèrent sur une campagne triste, champs boueux, squelettes d'arbres, givre épars. Le jour chassa la nuit, un jour d'hiver, décoloré, lugubre. Le velours azur et le satin rubis ne furent plus que des oripeaux froissés, souillés, grotesques.
Et, ensemble, l'amante et l'amant se réveillèrent. Le train franchissait un fleuve. Alentour, des vagues de brouillard flottaient. Une ville transparaissait au-dessous. Des cheminées d'usine émergeaient, mêlant leurs fumées aux nuages.
Le train stoppa. Des employés se hâtèrent le long des wagons:
--Lyon! quinze minutes d'arrêt...
La bergère masquée passa deux fois sa main sur son visage:
--Lyon?...
Elle ne comprenait pas... Elle se souvenait très mal ... ce wagon?... cette défroque de carnaval?... cet homme inconnu, assis près d'elle ... trop près d'elle?...
Soudain, elle se rappela. Elle comprit. Elle cria:
--Mon Dieu! je suis perdue!...
Lui ne protesta pas. A quoi bon d'inutiles paroles? C'était évident qu'elle était perdue, selon la loi morale du monde. Il se tut donc, triste jusqu'au fond de l'âme. Maintenant, elle pleurait:
--Toute ma vie cassée!... mon mari ... ma maison ... ma pauvre petite fille!...
Une émotion violente le secoua de la tête aux pieds. D'un bond il fut debout. Il arracha son masque, il déchira son pourpoint. Elle, machinalement, l'imitait, ôtait sa cotte et sa guimpe. Elle apparut vêtue d'une robe de ville, correcte, grise.
--Madame,--dit-il,--daignez m'écouter. Ne pleurez pas ainsi, je vous en conjure! Cela, ces huit heures que vous venez de vivre ... que vous croyez avoir vécues ... cela n'est qu'un rêve, qu'un mauvais rêve, un cauchemar ... rien de plus! Il n'est rien arrivé, rien du tout, absolument rien. La seule réalité, la voici: hier, on vous a grisée; vous avez été ivre. Aujourd'hui ... aujourd'hui vous allez prendre ici, sur la voie à gauche, le train que vous voyez ... oui, celui-là ... et ce train va vous ramener à Nice. Votre mari sera indulgent. Votre fille ne saura jamais. Moi ... moi, je n'existe pas. Allez! Adieu, madame.
Il ouvrit la portière. Elle ne descendit pas tout de suite; elle regardait, à ses pieds, avec une fixité singulière, les deux tas de satin rubis et de velours azur. Mais enfin, comme d'un effort, elle s'élança, elle s'enfuit, elle courut vers l'autre train, elle s'y jeta...
Les deux coups de sifflet hurlèrent ensemble. Seul dans le wagon qui l'emportait, lui, loin d'elle, il s'agenouilla, pour baiser, pieusement, les lambeaux de soie bariolée, linceul du rêve mort.
_1907._
15.--UN FÉMINISTE
--Et où est Moulaï Hafid, à présent?
--Sur la piste de Mékinez! Le sultan du nord marche vers le sud, le sultan du sud marche vers le nord. C'est la logique même. Et soyez bien certains qu'ils ne se rencontreront pas en route.
--Alors, le conflit peut durer indéfiniment?
--Indéfiniment, non. Quinze ou vingt ans, oui... Jusqu'à ce que l'un des deux adversaires soit mort, mort dans son lit, naturellement! Mon cher duc, le Maroc est une terre moyenâgeuse. Nous ne sommes pas en 1908 ici: nous sommes en 1326!... consultez plutôt le calendrier musulman!... Oui, en 1326. La guerre de Cent Ans n'est, donc pas encore commencée!
--Tant qu'il vous plaira, mon cher ministre. Mais la France est intéressée dans l'affaire; et les guerres de cent ans ne sont plus à la mode chez nous.
--La France est neutre entre les deux frères ennemis!
--Neutre, neutre...
--Neutre! demandez plutôt à Sid Mohamed...
--Neutre absolument, monsieur d'Étioles! Et c'est bien cette neutralité qui nous désespère, nous autres Marocains à peu près civilisés!...
Sid Mohamed ben Chékib, splendide dans son caftan bleu de ciel voilé de mousseline d'argent, élargissait ses bras robustes aux longues mains fines pour un geste de souriante désolation.
C'était à Tanger chez le ministre plénipotentiaire de Bohême, à l'heure des cigarettes turques et des citronnades glacées. On fêtait le passage du duc d'Étioles, en croisière sur son yacht _Briseis_. Toute la ville élégante était venue, et, avec elle, les cinq ou six Arabes «de grande tente» ou de large fortune qui daignent frayer avec l'Europe; Sid Mohamed tout le premier, bien entendu.
---Qui est-ce?--avait demandé le duc, ignorant des personnalités marocaines, et qui venait pour la première fois à Tanger.
--Sid Mohamed ben Chékib? Un caïd qui est chérif... Caïd, c'est-à-dire chef de tribu; chérif, c'est-à-dire descendant du Prophète... Les deux titres sont fréquents. Ce qui est plus rare, c'est l'homme qui les porte. Sid Mohamed ben Chékib, plus riche et plus puissant que la grande majorité de ses pairs, a jadis vécu douze ou quinze ans à Londres et à Paris, et il en est revenu parisien et anglomane, féru de civilisation, de réformes, de lumières et de progrès. Quoique seigneur féodal, et d'une irréprochable fidélité à son suzerain, le sultan légitime, il n'en appelle pas moins de tous ses vœux l'heure bénie qui supprimera la féodalité arabe et mettra Abdel Aziz sous le protectorat français.
--Allons donc?
--Écoutez-le plutôt discourir! Et ne doutez pas de sa sincérité: la France n'a réellement point de plus ferme partisan dans les conseils du maghzen. Sid Mohamed n'a, d'ailleurs, qu'à tout espérer de l'Europe; et, d'autre part, s'il avait eu la moindre fantaisie de favoriser le parti de la guerre sainte, rien ne lui aurait été plus aisé, voire plus profitable.
--Alors, un caïd chérif du boulevard?
--Tout au moins le plus boulevardier des caïds chérifs...
Sid Mohamed ben Chékib, le dos à la cheminée, secoue d'un doigt délicat la cendre de sa cigarette. Il parle à demi-voix pour un auditoire restreint, mais choisi; un secrétaire d'ambassade, un constructeur de phares et môles, et trois jeunes femmes, dont deux Françaises, jolies:
--Oui, en vérité, c'est un grand malheur que la France, trop influencée par je ne sais quelle hostilité diplomatique, (incapable d'ailleurs d'aucune manifestation active), n'ait pas osé prendre parti, résolument, pour l'ordre contre le désordre, pour la paix contre la guerre, pour la tolérance contre le fanatisme, pour mon maître Abd el Aziz, enfin, contre un prétendant de grands chemins!... Un grand malheur pour vous tous, messieurs, pour vous, que cette agitation déplorable arrête dans votre mission civilisatrice; et un plus grand malheur pour notre Moghreb, pour notre peuple, pour nos tribus, lasses, effroyablement! de ces éternelles luttes intestines, lasses et altérées de calme, et affamées de liberté!... de liberté vraie, et féconde, et non d'indépendance creuse et stérile!...
--Sid Mohamed,--objecte le secrétaire d'ambassade,--êtes-vous bien sûr de ne pas exagérer un peu? Que vos tribus en aient assez de toujours et toujours se battre, je le veux bien; mais qu'elles sachent comprendre et apprécier comme vous venez de le faire, la différence qui sépare leur actuelle indépendance de la liberté dont nous voudrions les doter?...
--Elles le savent, cher monsieur! Elles le savent ou du moins le sauront bientôt... J'excepte évidemment les tribus pillardes qui ont de tout temps vécu de brigandage, et que vos soldats mettent à la raison dans la Chaouïa... Mais les autres, les tribus pacifiques, les agglomérations rurales, qui labourent ou qui élèvent, et, surtout, les populations urbaines de Fez, de Marrakech, de Mékinez, celles enfin de tous les ports et de toutes les grandes cités de l'empire... ah! ne prenez pas tout cela pour une barbarie pure et simple! Le Maroc compte d'ailleurs, proportionnellement, beaucoup plus de villes que bien des États européens... Croyez-vous donc qu'une nation nombreuse ait pu vivre tant de siècles en société sans que sa barbarie première se soit usée?... Songez que nous avions pour nous notre religion très haute, et les traditions de notre ancienne patrie d'Arabie! Songez que ces Berbères chez qui nous entrions en conquérants, et qui sont aujourd'hui nos frères, avaient jadis reçu les leçons des Phéniciens et de Rome!... Songez enfin que nous formions des familles bien constituées, très unies, qu'on n'a jamais trouvé mieux que les femmes pour civiliser les enfants!... Mesdames, vous avez lu l'admirable livre de Pierre Loti, _les Désenchantées!..._ eh bien, ces belles Turques, devenues, au fond de leur harem, de petites princesses de lettres, de science ou d'art, sont très exactement les sœurs aînées de nos dames arabes ou berbères... Sans doute, nos troubles politiques ont retardé notre évolution intellectuelle... Fez n'est pas encore l'égale de Stamboul... Mais aussi, les hommes du Moghreb, incomparablement plus souples que ne le sont les Osmanlis, accepteront très vite, acceptent déjà l'influence transformatrice de leurs compagnes.
--Vous êtes un féministe très convaincu, Sid Mohamed!
--Qui ne l'est pas, peu ou prou? Voyez-vous, l'erreur, la seule erreur de notre Islam est de n'avoir pas su reconnaître dès l'origine l'incontestable supériorité du beau sexe sur l'autre!... Mais nous réagissons contre cette erreur-là!...
--Sid Mohamed,--interrompt la plus jeune des deux Françaises,--vous me donnez une extrême envie de connaître votre harem! J'ai déjà rendu visite à des dames musulmanes, et je les ai trouvées délicieuses. Mais elles ne parlaient pas français et je n'ai pas du tout pu satisfaire mon goût immodéré pour le bavardage ... au lieu que chez vous!...
--Madame,--réplique Sid Mohamed en s'inclinant,--ma mère et ma femme seraient charmées de votre gracieuse venue... Mais elles sont à Rabat... J'ai dû laisser toute ma maison là-bas, auprès du sultan... Ici, je ne fais que camper, avec mes chevaux et mes armes... Vous avez peut-être aperçu, à la porte de ma villa, une tente toujours plantée, prête: la mienne...
--Quel dommage...