Part 5
Au carrefour Saint-Augustin, la dame hésita. Pour la dernière fois, je renouvelai, plus pressantes, mes offres et ma prière. Un regard rapide m'enveloppa; mais je n'eus point d'autre réponse: légère comme un moineau, la dame s'était lancée sur la chaussée du carrefour, traversant en oblique vers le boulevard Haussmann. J'eus la sensation d'être vainqueur. Et j'allais courir sur les traces de ma conquête, quand une auto frôlant le trottoir me força de demeurer un instant. Une cohue de voitures débouchait à la fois des deux boulevards. Je vis un énorme tramway vert stopper bruyamment, obstruant la rue d'Astorg. En même temps un «gare de l'Est-Trocadéro» se précipita hors de la rue de la Boétie, au trot furieux de ses trois percherons[1]. Une angoisse soudaine m'étreignit: prise entre le tramway et l'omnibus, la dame se rejetait à droite, fuyant les roues éclaboussantes. Et un camion, surgi tout à coup derrière le tramway, lui barrait la route. Elle cria de peur, tournoya, affolée, glissa, tomba et le sabot d'un cheval lui brisa la poitrine.
J'avais bondi à travers la haie mouvante des véhicules et je fus le premier auprès du corps étendu. La dame gisait sans connaissance, les yeux grands ouverts, un peu d'écume rose à la bouche. Le manchon de chinchilla et le petit sac à fermoir d'or tenaient encore à la main gantée, souillée de boue...
Quelqu'un se précipita derrière moi, un homme grand et robuste quoique vieux: cheveux gris et moustache blanche. Il jura:
--Tonnerre de tonnerre!
Un sergent de ville accourait aussi. L'homme qui avait juré l'interpella d'un ton bref:
--Mathieu! faites-moi dégager le camion et l'omnibus. Rondement!
--Tout de suite, monsieur le commissaire...
J'étais penché sur le visage déjà livide. Et je ne dissimulais pas mon émotion. L'homme à moustache blanche me saisit le bras:
--Monsieur, ayez du courage, je vous en conjure. Tenez, aidez-moi! Nous allons d'abord porter madame chez le pharmacien du boulevard... Je suis le commissaire de police du quartier.
Je compris qu'il me prenait pour le mari. Sans protester, je soulevai les épaules tièdes. Il prit les hanches. Alentour les voitures, refoulées par le sergent de ville, faisaient place nette.
... C'était lourd à porter, ce corps sans vie...
Le pharmacien fit la grimace: trois côtes étaient cassées, et les os rompus avaient dû déchirer le cœur même: le pouls ne battait plus. La dame était morte.
Le commissaire de police, formaliste, ôta son chapeau.
--Monsieur,--me dit-il,--excusez-moi de troubler votre douleur... Mais voulez-vous me donner votre nom et votre adresse, pour le transport.
Il fallait tout de suite dissiper l'équivoque.
--Pour le transport? Mais, monsieur le commissaire, cette dame n'habite pas chez moi ... je n'ai même pas l'honneur de la connaître... J'étais là; je l'ai secourue de mon mieux, voilà tout... Au surplus, si mon nom peut vous être utile...
Il me remercia poliment et regarda le cadavre:
--La malheureuse a peut-être une carte de visite sur elle.
--Probablement dans son réticule...
Le petit sac à fermoir d'or pendait au bout de la main crispée. Il fallut un effort pour arracher la chaînette.
--Voyons,--dit le commissaire en ouvrant.
Mais il eut aussitôt un haut-le-corps, et ses yeux s'arrondirent...
Il est trôs difficile d'expliquer pudiquement ce qu'il y avait dans le petit sac... Il y avait ... voyons: d'abord, divers produits pharmaceutiques, dosés, empaquetés, étiquetés... Ensuite un objet dont la place logique est au cabinet de toilette, et qui ne peut guère s'en absenter pour motif avouable... Enfin, quelques photographies, probablement tirées au magnésium, avec un jeu de cartes que la régie n'avait pas timbré. Le tout, très bien classé et rangé dans les multiples poches du réticule. Ce ne fut qu'au fond du dernier compartiment que le commissaire avisa un étui de maroquin vert d'eau, dans lequel plusieurs cartons gravés à la dernière mode nous révélèrent le nom de la dame:
_Madame X..._
--Madame X...!--répéta le commissaire, ahuri. Mais--alors ... c'est la femme du ministre?...
Une minute, nous nous regardâmes en silence, et nous regardâmes le sac à fermoir d'or. Mais le commissaire se ressaisit vite. C'était un vieil homme, rompu aux hasards parisiens.
--Mathieu,--dit-il au sergent de ville qui, à la porte, écartait les curieux,--courez chez le ministre des Communications... Oui, M. X... 50, rue de Surène ... et prévenez que madame X... est ici, victime d'un accident.
Puis, quand nous fûmes seuls:
--Madame X...--prononça-t-il gravement, était une femme de la plus haute honorabilité. Vous me comprendrez, monsieur, si je fais appel à votre discrétion absolue...
Et, délibérément, il prit le réticule, et l'empocha dans son pardessus.
Il n'y a pas bien loin du carrefour Saint-Augustin à la rue de Surène. La foule attroupée devant la pharmacie n'était pas encore dispersée que, luttant contre l'agent qui voulait la retenir, une fillette de douze ans se précipita dans la pharmacie...
--Maman!--cria-t-elle...
Un homme nu-tête, et en courant aussi, suivait. Je le reconnus: je l'avais vu maintes fois à la Chambre. Une terrible angoisse tordait sa bouche. Visiblement, il rassemblait toute son énergie pour ne pas pleurer.
La fillette était tombée à genoux devant le cadavre et sanglotait violemment. Le mari s'agenouilla aussi et se cacha le visage. Ce n'était point là un désespoir de commande. Sans nul doute, la femme qui gisait à nos pieds avait été une bonne mère; une bonne épouse aussi...
Une douloureuse minute passa. M. X..., enfin, se releva, les yeux rouges. Et, d'une voix brisée:
--Comment l'a-t-on reconnue?--demanda-t-il.
--Elle tenait une carte à la main,--répondit le commissaire de police sans hésiter.
M. X... le remercia d'un signe de tête. Il avait ramassé le manchon de chinchilla, et le pressait contre sa bouche.
Tout à coup, il chercha des yeux autour de lui:
--Ma femme n'avait-elle pas sur elle un petit sac à fermoir d'or?
--Non,--dit le commissaire.--C'est moi qui ai relevé madame X..., monsieur le ministre... Et je n'ai vu aucun sac.
_1906._
[1] 1906.
8.--LE CAS DE MADEMOISELLE AMOROSA
_A Henry Daguerches._
L'aventure commença dans le cabinet de mon éditeur. Ce matin-là,--un matin de juin 1906,--j'étais allé, n'ayant rien de mieux à faire, jeter un coup d'œil sur «la recette», comme disent nos confrères, les gens de théâtre. Et, dès l'antichambre de la librairie, je compris, au salut en plongeon des garçons de salle, qu'un événement sensationnel m'avait, depuis ma dernière visite, relevé notablement dans l'échelle sociale.
L'instant d'après tout s'expliqua. Prévenu de mon arrivée, le vieux Brown descendait déjà du fauteuil directorial pour accourir à ma rencontre, et, du seuil de mon sanctuaire, me clamait la grande nouvelle:
--Ça y est! Il est parti! il est parti, le centième mille de votre _Grande Ennemie!_
Et je crus indispensable de masquer ma réelle émotion d'un haussement d'épaules.
La _Grande Ennemie_ était un roman, d'ailleurs sans prétention, que j'avais commis au cours de l'année précédente, et qui se vendait assez bien, quoique la critique l'eût décrété idiot dès le premier symptôme de son succès. Le vieux Brown, qui se piquait d'être, en matière de bouquins à gros tirage, prophète, voyant et sorcier, s'enorgueillissait violemment d'avoir prédit cette brillante victoire:
--Souvenez-vous-en! Je l'avais flairé de loin, ce centième mille! C'est égal! mes compliments, monsieur Jalin! Et maintenant, nous allons faire, à nous deux, de grandes choses. D'abord et tout de suite, je commence à vous préparer une édition illustrée ... et, le mois prochain, une édition de grand luxe... Vous choisirez vous-même les dessinateurs... Ensuite...
Il bavarda. Moi, je n'écoutais guère... Un centième mille!... il y avait, dans ces trois mots, de quoi tourner une tête plus solide que la mienne. Un centième mille! cela signifiait tout bonnement la fortune pour commencer et la gloire pour finir. Du moins, je le croyais en ce temps-là...
Au bout du compte, nous échangeâmes, le vieux Brown et moi, l'accolade réglementaire, tels Wellington et de Blücher vainqueurs à Waterloo. Après quoi:
--J'oubliais,--me dit Brown:--il y a là une lettre pour vous que j'allais vous faire porter...
--Ah!... donnez...
--Voici...
Un quart d'heure plus tard, dans le taxi qui me ramenait chez moi, j'ouvris la missive. Et, quoique endurci aux surprises épistolaires, je me frottai le front d'ahurissement.
Car la lettre, une lettre de femme, commençait avec simplicité par ces mots:
_Mon poète,_
_Vous dites si noblement de si nobles choses que mon âme, tel un papillon printanier, couleur de neige et d'azur, est venue brûler toutes ses ailes à la flamme éblouissante de votre génie..._
Avec simplicité, je vous dis!
Et ça continuait, sur le même ton, quatre pages durant.
La fin surtout valait son pesant de perles fines:
_Je ne veux rien de vous: ni amour ni pitié; non! et pas même la moitié de votre gloire! Mais j'ambitionne la joie unique de baiser la sublime main qui écrivit la_ Grande Ennemie! _Ne refusez pas l'hommage de mes lèvres! Je serai aujourd'hui, demain et après-demain, au soleil couchant, sur le cap le plus sud de l'allée des Cygnes, et j'attendrai là mon destin. J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme Amorosa._
Amorosa, oui. Elle avait signé Amorosa. Vous avez bien lu...
Ici, j'ouvre une parenthèse.
Les romanciers--j'en appelle à tous mes chers confrères--reçoivent beaucoup de lettres de femmes. Moins qu'ils ne l'avouent, mais plus qu'on ne le croit. Dans la hiérarchie des messieurs vers qui les belles désœuvrées jettent leurs fantaisies, calligraphiées sur vélin mauve ou vert d'eau, les romanciers occupent très véritablement la troisième place. Seuls les clowns de cirque et les comiques de beuglant sont plus favorisés...
Toutefois les dames qui écrivent aux romanciers--sœurs jumelles des dames qui écrivent aux comiques de beuglant et aux clowns de cirque--se rangent presque toujours dans deux catégories, l'une et l'autre dépourvues d'originalité.
A savoir:
La catégorie des quêteuses d'autographes et la catégorie des chercheuses de sensations.
En sorte que celles-là esquivent prudemment tout rendez-vous et toute rencontre: «Ne vous dérangez pas, cher maître! Un simple petit billet...» et que celles-ci exigent le huis-clos et le tête-à-tête: «Où vous voir librement, secrètement, intimement?...»
Or, «le cap le plus sud de l'allée des Cygnes» n'est point une chambre à coucher, ni davantage un bureau à écrire...
Si bien que la lettre de mademoiselle Amorosa, anormale certes quant à la forme, me parut l'être davantage quant au fond.
Et, l'ensemble piquant ma curiosité, je m'en fus, le jour même, et à l'heure dite, où l'on me priait d'aller.
Ce fut un rendez-vous tout ce que vous pouvez imaginer de banal.
Au rebours de son épître, à tout le moins pittoresque, mademoiselle Amorosa se révéla, des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, rigoureusement identique à n'importe quelle modiste affligée de vague à l'âme; identique à ce point qu'aujourd'hui son image flotte fort brumeuse dans le plus vague de ma mémoire...
Je me souviens d'un assez gentil visage, aux contours un peu mous... Je me souviens d'un chapeau discret, posé sur des cheveux un peu ternes... Je me souviens d'une taille et d'une gorge quelconques, d'un front moyen, d'une main moyenne, d'un pied moyen, et d'une bouche, mon Dieu! pareille à toutes les bouches...
Surtout, je me souviens d'une femme pareille à toutes les femmes: ni plus haute, ni plus basse; ni meilleure, ni pire. Une heure durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'abord de moi et de ce livre qui lui avait inspiré un si véhément désir de me connaître; de ce livre, me déclara-t-elle, qui lui avait fait oublier tout ce qu'elle avait lu jusqu'à ce jour; de ce livre qui avait balayé sa mémoire de tous les autres livres, jadis aimés, aujourd'hui disparus, inconnus, inexistants!... de ce livre magique qui lui avait, comme d'un coup de baguette, restitué ses premières sensations d'esprit, la recréant en quelque sorte ignorante, naïve, vierge...» Il me parut, d'ailleurs, qu'elle admirait beaucoup et comprenait moins.
Une autre heure durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'elle-même; de son passé, de son présent, de son avenir et de la soif qui la dévorait d'être aimée par un poète sublime et d'être habillée par un couturier très cher...
A la fin, la nuit devenant noire et la Seine s'étant toute constellée de reflets jaunes, blancs, verts et rouges, les lèvres de mademoiselle Amorosa rencontrèrent mes lèvres. Et l'instant d'après, mademoiselle Amorosa, plus effarouchée peut-être que ne le comportait cet incident, s'échappa de mes bras et s'enfuit.
Un peu surpris, je courus pour la rejoindre ... car le baiser n'avait pas été sans quelque saveur. Elle fit, sous un réverbère, une halte brusque:
--Qu'avez-vous à courir derrière moi?--me demanda-t-elle d'une voix singulière.
Je m'arrêtai naturellement. Quatre pas nous séparaient. Je vis très distinctement son visage, qui me parut fort pâle, et ses yeux qui brillaient d'une flamme bizarre.
--Mais,--dis-je,--j'aimerais à vous dire adieu...
--Adieu?--fit-elle, comme ne comprenant pas.--Adieu?... pourquoi?... _Qui êtes-vous?..._
J'avais avancé d'un pas. Elle cria tout à coup, saisie d'une inexplicable peur, bondit en arrière, et, galopant, fut, en dix secondes, hors de vue.
Je restai sur place, tout ahuri de cette étrange fin d'une entrevue qui, jusque-là, n'avait rien eu du tout d'étrange.
Mais je m'avisai alors qu'il était tard et qu'il y a loin de Grenelle à la Madeleine. Le soin de trouver un véhicule m'eut bientôt distrait.
Et la vie quotidienne me fit promptement oublier mademoiselle Amorosa.
Or, en avril de cette année, 1907, je rentrais d'une promenade aux Antilles, quand, sur un quai de Bordeaux, je rencontrai mon ami, Max Frêle, près de partir, lui, pour le Dahomey.
Max Frêle venait de publier ses _Hommes sans Mémoire_, ce prodigieux bouquin qui l'a rendu d'un coup, à vingt-cinq ans, illustre.
Je le félicitai de tout mon cœur. Nous bavardâmes. Il était convenablement fier de sa jeune gloire, et pourtant très mélancolique.
--Le succès?--murmurait-il--: qu'est-ce que c'est que ça? quelle valeur ça a-t-il? en quelle bonne et trébuchante monnaie de bonheur peut-on le changer? Ah! si j'avais quelque part, fût-ce au-delà de toutes les mers, une maîtresse aimée dont le cœur pût battre au bruit de ma victoire, oui, parbleu! cela vaudrait la peine d'être vainqueur! Mais moi, qui suis seul?...
Je protestai:
--Tu es seul parce que ça te chante! Au lendemain de ton triomphe combien de femmes se sont-elles jetées à ton cou?
Il haussa les épaules:
--Cinquante. Et après? Je ne me souviens d'aucune...
Mais soudain, il sourit:
--Si, tout de même! je me souviens de la cinquantième! Où plutôt je me souviens de la lettre qu'elle m'avait écrite ... une lettre inouïe, qui finissait par cette phrase savoureuse: «_J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme..._»
Je sautai en l'air:
--«_Amorosa?_»
Max Frêle, étonné, me regarda:
--«_Amorosa!..._» oui!... Mais comment devines-tu?...
Je lui expliquai que j'avais reçu, dix mois auparavant, de la même correspondante une lettre singulièrement analogue.
--Ah bah?--fit Max Frêle.--Baroque! Au fait ... j'y songe... Tu es allé au rendez-vous de mademoiselle Amorosa?
--Oui.
--Moi aussi. Eh bien?
--Eh bien! rien; la banalité même...
--La banalité même, pareillement...
--Sauf toutefois, qu'en me quittant la jeune personne, après un baiser...
--S'est enfuie, tout éperdue, comme si ton baiser l'avait brûlée?...
--Oui!...
--L'as-tu poursuivie par curiosité?
--J'ai essayé. Mais elle a paru tellement effrayée de ma poursuite...
--Que tu n'as pas insisté et que tu as fait demi-tour? Moi comme toi...
Nous nous étions arrêtés sur le quai grouillant de foule.
--Max,--dis-je,--que penses-tu de mademoiselle Amorosa?
Il hésita, puis sourit:
--Je pense ... je pense d'abord qu'elle embrasse agréablement... Ensuite...
--Ensuite...
--Peuh!... je pense qu'elle est une sorte de toquée!... Oui, une maniaque qui ne peut pas lire un roman sans écrire une lettre au romancier...
--Une lettre dont les termes varient peu...
--Dame! l'imagination humaine a des limites!...
Et nous parlâmes d'autre chose.
Or, la semaine dernière, mon nouveau roman, _La Guerrière masquée_, apparaissait à toutes les vitrines de libraires. Et, hier, je reçus une lettre ... une lettre de mademoiselle Amorosa!... une lettre, non: _la_ lettre! la lettre que j'avais déjà reçue quinze mois plus tôt ... la lettre qu'avait reçue Max Frêle ... la lettre _ne varietur_, la lettre stéréotypée... J'en comparai le nouvel exemplaire à l'ancien pieusement conservé: à _La Grande Ennemie_ s'était substituée _La Guerrière masquée_, et voilà tout. Ma première sensation fut de la gaîté:
--Admirable! mademoiselle Amorosa écrit à tant de gens qu'elle oublie ses lettres au fur et à mesure!
A la réflexion, je m'étonnai, pourtant:
--Bizarre, tout de même... Oublier les lettres, bon! mais oublier les rendez-vous!... la distraction est un peu forte! Bah! qu'est-ce que cela me fait? Certes, j'irai demain à l'île des Cygnes! Il y aura quelque confusion, quand on m'apercevra, quand on me reconnaîtra...
«Demain», c'était aujourd'hui. Je suis allé à l'île des Cygnes. J'en reviens...
J'en reviens... Et sur mon âme!... je ne sais plus lequel est fou ... ou halluciné ... de mademoiselle Amorosa et de moi-même!...
Il pleuvait. L'allée, gluante de boue, semblait tout près de fondre et de s'engloutir dans le fleuve visqueux. Le crépuscule était gris de fer. Un peu de brouillard flottait...
De loin, j'aperçus une femme. Une femme que je ne reconnus pas. Je n'en eus point de surprise: l'ancienne image était tellement floue dans ma mémoire! J'avançai. Et, regardant mieux, je compris que cette femme était de celles qu'on ne reconnaît pas, qu'on ne reconnaît jamais, parce que rien de leur taille ou de leur visage n'accroche un de nos souvenirs, parce qu'elles sont des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, pareilles à toutes les autres femmes ... parce qu'elles n'ont donc, proprement à elles, ni corps, ni âme ... point de personnalité, point d'individualité ... point de «soi»...
Ces femmes-là, au fait, existent-elles?
J'avançai toujours. Et l'être qui était là--mademoiselle Amorosa--vint à moi. Je la saluai. Et je parlai le premier. Je dis:
--Bonjour! Comment allez-vous depuis l'an dernier?
Elle ouvrit une bouche stupéfaite, et je lus dans ses yeux une incompréhension absolue.
--Quoi donc!--dis-je encore:--vous ne vous rappelez pas? nous nous sommes rencontrés déjà, il y a quinze mois, ma chère? Mais oui: le soir du jour où vous aviez lu ma _Grande Ennemie_.
Elle passa la main sur son front, elle répéta d'une voix balbutiante:
--Votre _Grande Ennemie?_
--Oui!... Voyons, rappelez-vous! un soir de juin ... ici ... ici même!... La nuit était toute chaude et pure... Je vous ai baisé la bouche, et vous vous êtes enfuie...
--Vous êtes fou!--cria-t-elle.
--Fou,--moi?...
--Fou!... N'approchez pas ou j'appelle au secours!... Vous êtes fou, fou, fou!... Je ne vous ai jamais vu! Je ne vous connais pas! Je ne comprends rien à vos paroles! Et je jure Dieu que personne, jamais, n'a baisé ma bouche! J'ai vingt ans et je suis vierge!...
Elle reculait. Son talon heurta un caillou.
Elle répéta:
--Je suis vierge!...
Et, tournant soudain sur elle-même, elle courut vers l'escalier de pierre qui accède au pont de Grenelle. Derrière la pile du pont, elle disparut. De loin, j'entendis sa voix, qui s'étouffa dans le bruissement mat de la pluie:
--Vierge!... et je me nomme...
J'hésitai une longue minute. Un trouble voisin de la peur me clouait sur place. A la fin, je surmontai cet étrange malaise, et, à mon tour, je contournai la pile du pont.
L'escalier tendait ses marches ruisselantes. Au pied, la Seine, lente et funèbre, glissait entre deux rives de brume. Un frisson secoua mes épaules... Cette Seine-là ressemblait au Styx...
Alentour, nulle silhouette n'apparaissait, mademoiselle Amorosa évidemment, avait gravi l'escalier de pierre. Je gravis l'escalier, moi aussi.
Mais, au haut, sur le trottoir du pont, je vis un sergent de ville, debout contre le parapet.
Et je l'interrogeai:
--Une femme vient de monter par là, n'est-ce pas? Est-elle allée vers Auteuil ou vers Grenelle?
Il me regarda, étonné:
--Une femme?
--Oui: une femme qui courait?...
--Il n'est monté ni femme, ni homme, monsieur... Personne du tout. J'en suis bien sûr: voilà plus d'une heure que je suis de faction, sans bouger d'ici... Dame! par des jours comme aujourd'hui, les jeunesses n'affectionnent pas l'allée des Cygnes: c'est humide, ça glisse... faudrait avoir envie de se noyer!...
_1908._
9.--CINQ A SEPT
_A Augusto Gilbert de Voisins._
La chambre, très jolie et d'un luxe délicat, avait été parée comme pour une fête. La table à goûter était servie, et l'on avait répandu des violettes sur la petite nappe de dentelle. Des grains de myrrhe s'évaporaient dans le brûle-parfums. Et, formant abat-jour autour des quatre lampes, des guirlandes d'orchidées retombaient en cascades. Sur le lit,--un lit de reine amoureuse, bas comme un divan et plus large que long,--une soierie de Chine rayonnait, féeriquement brodée de dix mille nuances pareilles au bariolage divin des ciels de printemps. Enfin, sur la laine épaisse du tapis, un chemin de roses effeuillées allait de la porte à la table et de la table au lit...
Seulement, dans ce lit, au lieu d'un couple d'amants enlacés, il y avait un agonisant dont les mains transparentes esquissaient déjà le geste funèbre de ramener les draps,--d'attirer le linceul. Au chevet, une infirmière, l'aide dans sa robe de toile bise, remplaçait la maîtresse absente.
Frédéric de Guibre, ce soir-là, achevait de mourir. Péritonite foudroyante, continuant une appendicite maladroitement opérée. Quatre jours plus tôt, la santé. A présent, l'agonie. Rien à faire, d'ailleurs. Le diagnostic était tombé tout à l'heure des lèvres du médecin. Guibre, brave, avait exigé la vérité. On la lui avait dite: quatre heures encore à vivre, pas une de plus.
--Ça me donne jusqu'à huit heures à peu près?
--Oui.
--Bien. Merci.
Et il s'était tu.
Sur sa face déjà figée, rien ne transparaissait; ni angoisse, ni souffrance. Stoïque, il songeait.
Il allait donc mourir,--mourir ce jourd'hui, 21 janvier 1909,--un mercredi...
Un mercredi. Or, chaque mercredi, depuis plus de quatre années, une femme était venue, sans y manquer jamais, dans cette même chambre, où lui, Frédéric de Guibre, allait mourir. Une femme qui, pour lui, avait été la femme unique, adorée, vénérée, idolâtrée, maîtresse, sœur, amie, fée, déesse, tout,--tout ensemble. Une femme vers laquelle, consciemment ou inconsciemment, il avait dirigé chacun de ses actes, chacune de ses pensées, chacun de ses rêves. Une femme à laquelle il avait tout sacrifié, tout donné, tout prodigué avec joie, avec ivresse, avec folie...
Chaque mercredi, elle était venue. Elle viendrait encore ce mercredi-ci, le dernier. Elle viendrait tout à l'heure. Il la reverrait. C'était pour elle, le goûter servi, les roses effeuillées, la chambre parée;--pour elle. Il la reverrait. Il mourrait dans ses bras. Sur les lèvres déjà exsangues, un sourire naquit, dura... Goûter une fois encore la douceur de l'étreinte, goûter une fois encore le miel du baiser,--en vérité, en vérité, la mort auprès de ce bonheur surhumain, n'était pas grand chose.
Au mur, le cartel sonnait cinq heures. Le mourant songea: «Elle ne tardera plus beaucoup...»
Elle ne tarda plus que de quarante minutes.
A vrai dire, elle ne savait pas qu'il fût mourant. Elle ne savait même pas qu'il fût malade. Sur le seuil, elle s'arrêta, stupéfaite et angoissée:
--Oh! Fred!... vous êtes souffrant?
Il la regarda, sans amertume, ni mélancolie: