Part 4
Je lui tendis les deux mains:
--Lla Sela, je ne retire rien: je suis toujours votre homme, et toujours des pieds à la tête. Seulement...
--Seulement?
--Seulement, nous-mêmes nous nous sommes battus l'an passé... Vous vous souvenez?... Je voulais vous tuer, vous vouliez me tuer, vous m'avez manqué, je vous ai manqué,--d'assez peu,--et ... soyons sincères: n'en sommes-nous pas l'un et l'autre singulièrement satisfaits cet an-ci? outre que nous n'avons ni l'un ni l'autre le regret d'avoir mis en terre un ami, nous n'avons ni l'un ni l'autre, entre notre amour et nous, le fantôme sanglant d'un rival abattu. Que voulez-vous! Il en est ainsi, Lla Sela! l'homme, autant que la femme, est un animal changeant. Se battre comme vous voulez vous battre, c'est parfois sacrifier trente ans de bonheur à six mois de patience. Je vous répète, une fois de plus, que je suis votre homme. Mais... songez-y: en amour, un duel à mort n'est jamais une solution...
Il s'est battu tout de même, bien entendu.
_1919._
5.--CAS DE CONSCIENCE
--«Messieurs les honnêtes gens, ceci n'est pas une belle histoire ingénieusement imaginée, soit comique, soit touchante, soit terrible; je ne suis ni un nouvelliste, ni un romancier, et n'ai nullement la prétention de faire de la littérature. Mais je suis un honnête homme comme vous, auquel un malheur tragique est advenu, et qui, entraîné dans l'engrenage d'une fatalité mystérieuse, s'adresse à vous, ses semblables, pour en obtenir conseil, et, si faire se peut, assistance.
Voici mon cas...
Un bout de présentation, pour commencer. Il importe que vous sachiez exactement à qui vous avez affaire. Je m'appelle Pierre Allevard. J'ai trente-quatre ans. Je ne suis ni beau, ni laid, ni brun, ni blond, ni grand, ni petit. J'ai fait mes classes, comme tout le monde. Mais, étant, sinon riche, du moins largement à mon aise, j'ai jugé superflu d'embrasser aucune profession. Je suis donc rentier, sans plus. Par ailleurs, orphelin de père et mère, et fils unique. Pas d'oncle, non plus, ni de tante, ni de cousin, ni de cousine. Pas de femme. Célibataire et libre de la tête aux pieds.
J'habite Paris, 40 rue du Cirque. Une simple garçonnière. J'y vis seul, c'est-à-dire dans l'unique compagnie de mon valet de chambre. Voilà qui est dit; j'ai fini. Vous en savez maintenant sur moi aussi long que j'en sais moi-même...
Maintenant, l'aventure:
L'an passé,--1909,--je remontais, un soir de mars, le boulevard. J'allais à pied, il faisait beau. Par hasard, une passante me croisa, jeune et jolie. Je n'avais rien de mieux à faire qu'à la suivre. Je la suivis.
C'était au coin de la rue Vignon que je l'avais rencontrée. Ce fut au coin de la rue Scribe qu'elle se décida à me sourire. La distance de l'une à l'autre rue peut vous renseigner sur la sorte de femme sur qui j'étais tombé: point du tout une professionnelle; point tout à fait une femme du monde. Je la persuadai d'accepter sur le champ une tasse de thé, lui promettant de ne pas la considérer comme engagée par la suite à davantage. Elle s'y engagea pourtant sans grandes façons, dès cette première entrevue, et ne fit, en outre, nulle difficulté à me renseigner très complètement sur elle-même. Les femmes, à l'ordinaire, sont en pareilles occurrences plus prudentes ou plus timorées. Et telle qui déjà nous nomme de notre prénom évite avec soin de nous apprendre son nom de famille. Celle dont je parle ignorait ces menues précautions. Et, avant même qu'elle eût pour la première fois passé mon seuil, la rue du Cirque, je savais de sa bouche qu'elle était la femme--très légitime--d'un brave bourgeois domicilié aux Batignolles; rue Nollet, pour préciser; et qu'elle s'appelait madame T...
Je m'étonnai un peu de sa confiance et de son audace, et je crus poli de l'en féliciter. Elle rit aux éclats et je me souviens mot pour mot de sa réponse:
--Eh! mon cher ami! si vous connaissiez mon mari, vous ne parleriez ni d'audace, ni de confiance! Il n'y a pas plus de courage à tromper ce mari-là qu'à boire cette tasse de thé-ci. Et vous iriez vous-même demain dire à M. T... que vous êtes l'amant de sa femme qu'il se moquerait de vous et ne vous croirait pas.
M. T..., je m'en rendis promptement compte, était en effet un mari de la race des sourds-muets aveugles. Cet infirme, pour comble, exerçait un métier de Sganarelle: il était voyageur de commerce, donc absent six jours sur sept du domicile conjugal. Madame T... me prouva copieusement la sécurité qu'elle tirait de cette situation: nous n'étions pas amants depuis quinze jours que j'avais déjà passé deux nuits rue Nollet, dans le propre lit de ma maîtresse, au lieu et place de son époux. La maisonnée ne comprenait en fait de domestiques logés à demeure, qu'une femme de chambre du nom de Sylvie, laquelle témoignait à Mme T... une affection visible, et se pliait de la meilleure grâce à toutes les complicités qu'il fallait.
Jusqu'ici, n'est-ce pas? rien que de fort ordinaire. Tous, tant que vous êtes, vous avez assurément vécu des aventures moins simplettes.
Oui... mais, s'il vous plaît, un peu de patience.
Ce que je viens de vous exposer avait débuté en mars 1909, il y a eu tout juste un an, avant-hier. Cette année s'était écoulée le plus paisiblement du monde. Mon amie et moi, nous étions, petit à petit, gentiment habitués l'un à l'autre. Si bien qu'au caprice de la prime rencontre avait succédé, sinon l'amour, du moins une tendresse véritable et fort douce.
Or, samedi dernier, étant au lit ensemble, je m'avisai de la date que marquait notre calendrier: le mardi qui allait venir devait être l'anniversaire de cette prime rencontre que je rappelais à l'instant. Et j'offris à ma compagne de fêter de notre mieux un anniversaire aussi favorable.
--Très bonne idée!--me dit-elle.--Eh bien! veux-tu que, mardi, nous soupions d'abord n'importe où et qu'ensuite tu me ramènes ici?
Ici, c'était chez elle, rue Nollet. J'approuvai naturellement le programme, et je le complétai:
--Rien ne nous empêche même de commencer la fête plus tôt. Si ça te plaît, je passerai te prendre en auto dans l'après-midi pour une promenade où tu voudras. Ton mari est à Poitiers, je crois?
--A Poitiers, oui.
--Par surcroît de prudence, envoie-moi donc un bleu mardi matin. Et je frapperai à ta porte entre deux et trois heures.
Écoutez, à présent!
Mardi, à onze heures et demie, le bleu convenu m'arriva, timbré de neuf heures quarante.--Je vous le copie ici, pour plus de clarté:
_Monsieur Allevard_
_40, rue du Cirque (VIIIe)._
_T'attends avec impatience. Bon anniversaire, mon chéri! A toi toute ta petite aimée._
En foi de quoi, à deux heures et quart, je carillonnai joyeusement à l'huis accoutumé.
On m'ouvrait d'ordinaire en moins de quatre secondes. Cette fois on ne m'ouvrit pas du tout.
Stupéfait, je carillonnai de plus belle.
Alors un pas lourd résonna derrière la porte close. Et j'entendis un bruit de verrous lentement tirés.
Le vantail s'entre-bâilla. Je vis un homme de haute taille, à longue barbe brune, qui me regardait fixement.
J'étais si loin d'admettre la possibilité d'un retour du mari que je crus, contre toute vraisemblance, m'être trompé d'étage.
Et comme l'homme à barbe brune me demandait, d'une voix d'ailleurs fort calme:
--Vous désirez, monsieur?
Je répondis, sans hésiter:
--Madame T...?
Mais l'homme inclina la tête:
--Madame T... c'est bien ici. Seulement, monsieur, elle est morte.
Et le vantail, repoussé un peu brusquement, claqua devant mon visage.
Voilà, messieurs les honnêtes gens, ce qui m'est arrivé.
Messieurs, donnez-moi, s'il vous plaît, conseil, et, si faire se peut, assistance.
Il est réel que ma maîtresse est morte: j'ai rôdé tout hier mercredi, et tout aujourd'hui, jeudi, rue Nollet. Ce soir, le cercueil est sorti par la porte qui tant de fois m'avait vu entrer. J'ai vérifié d'ailleurs l'acte de décès à la mairie.
Comment est-elle morte? Cela, je l'ignore. Dois-je chercher à savoir? Dois-je-enquêter, dois-je lancer la justice sur la trace de ce trépas, pour le moins bizarre? Dois-je, au contraire, laisser dormir en paix celle que nulle intervention ne réveillera, désormais, de son sommeil épouvantable, et dont la mémoire peut être éclaboussée si je ne me tais pas?
Messieurs les honnêtes gens, à ma place, que feriez-vous?»
_1910._
6.--LES TROIS VERDICTS
--Moi,--déclara, ex abrupto, le père Lécoutard, tout en bordant plat la grand'voile du yacht,--je n'ai eu «ça» que trois fois dans toute ma pauvre pirate de vie. Trois fois seulement, monsieur! Comme je vous le dis. Point une fois de plus, point une fois de moins... Ho! de l'avant!... Kermadec! enfant de traînée!... sans que je manque de respect à ta vénérable mère... Kermadec! je m'en vas tout à l'heure t'enlever la peau du dos, si je vois ton foc ballon faseyer!... Et ferme ta manche à saletés: le mistral sent mauvais, quand tu parles... De quoi? je m'en vas t'apprendre à être poli avec moi comme je suis avec toi, hein? as-tu compris? bougre de malapris! marin juif! soldat du pape! _figure!_[1]
Oui, monsieur, je n'ai eu «ça» que trois fois, depuis que ma mère m'a fait ... «ça»,--la jalousie;--et vous pouvez m'en croire, si le cœur vous en dit, «ça», c'est la plus extraordinaire des maladies. Les autres, de maladies ... la fièvre jaune, le choléra, la petite vérole, la grande, la peste, le _paludisse_, la _truberculose_, et la _gangredène_ ... je les ai toutes eues des tas de fois, et je ne m'en porte guère plus mal. Mais la jalousie,--Kermadec! ton foc ballon! embraque donc l'écoute, et souque un coup, bon sang!--la jalousie, monsieur, c'est d'un autre tonneau, et si j'avais eu ça quatre fois au lieu de trois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le raconter. Vous allez pouvoir en juger. Si je mens d'un mot, je veux être estropié!
La première de mes trois fois, «ça» me tomba dessus du temps que j'étais jeune.--Quatorze ans que j'avais!--On est précoce dans la marine. A quatorze ans, j'avais déjà une petite bonne amie, une jolie fille dans mes âges, qui vendait des bouquets de violettes sur la Croisette, durant que je polissonnais avec les gredins comme moi, sur le quai du port. Voilà qu'un jour elle s'amène du côté du môle des yachts, où j'étais; et qu'est-ce que je vois? un novice en maillot bleu et blanc, assis sur le tableau d'arrière d'une goélette italienne, qui commence à lui envoyer des baisers. Oui-dà! un failli chien d'italien, qui envoyait des baisers comme ça, sur le dos de sa main, vers ma petite bonne amie--le sang ne m'en fit qu'un tour, vous n'auriez pas eu le temps de dire: «Non de d'là!» que j'étais déjà sur la planche de la goélette,--juste à point pour pincer la jeune personne en train de renvoyer baiser pour baiser au novice.--«Toi, que je lui dis, à ce type-là, arrive ici, j'ai quelque chose à te dire qui intéresse ton avenir!»--Il comprend sans plus d'explications, me regarde en rigolant et descend de son bâtiment. Ça ne l'épatait pas beaucoup, parce qu'il avait bien seize ans contre moi quatorze. Mais moi, ça ne m'épatait pas du tout, parce que j'étais jaloux.
Pour lors, on s'empoigne tous les deux, et la petite nous regarde faire, les poings sur les hanches et la langue entre les lèvres. C'est du nanan, pour une fille, deux garçons qui se battent à cause d'elle. Moi et l'italien, nous y allâmes bon jeu bon argent. Il me pocha un œil, je lui cassai le nez. La fin finale, il n'y a que la Madone à savoir ce que ç'aurait été, attendu qu'au plus beau moment de la bagarre, les sergots nous tombèrent sur le poil. Et le soir, je couchai au violon. L'Italien aussi.
Jusque-là, ce n'était point méchant. Mais voyez la suite, histoire de voir: le lendemain, dès patron minette, les hommes de la goélette italienne s'en vinrent tous comme un seul, réclamer leur novice au commissaire; et tous, comme un seul, ils jurèrent sur le sang du Christ que ce novice-là était un gars tout ce qu'il y avait de mignon et de gentil, l'enfant du bon Dieu, quoi! tandis que j'étais, moi, le dernier des derniers, un _nervi_, un apache et un assassin. D'ailleurs, c'était moi qui avais cherché l'autre. Le commissaire, pas trop bien disposé pour moi, d'après tout ce tas de témoignages, envoya chercher mon père, qui,--un vrai fait exprès, monsieur!--m'avait la surveille cassé sa canne sur le dos, je ne sais plus pour quelle idiotie que j'avais faite!--Ah! misère! quand une fois le guignon s'en mêle!--En conséquence de quoi, mon père, en manière de renseignements sur moi, me renia, net comme torchette, et déclara que je n'étais plus son fils. Du coup, ça ne traîna pas: le commissaire me renvoya au juge, le juge me renvoya au tribunal,--au tribunal correctionnel! excusez du peu!--et le tribunal me condamna.--A quoi, que vous me demandez?--A sept ans de bagne, monsieur! Comme je vous le dis: on m'interna dans une maison de correction jusqu'à ma majorité.--Vingt et un ans moins quatorze ans que j'avais, resta sept ans à faire. Sept ans de bagne, donc, ni plus ni moins! Et, tout ça, pour avoir été jaloux.--Qu'est-ce que vous en dites?
* * * * *
Ho! de l'avant!... Kermadec!... c'est-il que tu penses à ta petite sœur, ou c'est-il que tu es borgne des deux yeux, pour ne point voir la bouée de virage?... Pare à virer!... abruti!... Envoyez!... File ton foc, ramasse ton ballon, change les amures!... Et ferme, je te dis! le papier s'envole... Y a du bon, monsieur, nous doublerons la balise noire de ce bord-ci, ou je ne m'appelle plus Lécoutard! A cette heure les autres racers sont baisés, sûr comme amen à l'église!...
* * * * *
Va donc comme je te pousse! La deuxième fois que j'ai eu «ça» c'était huit, neuf, dix ans plus tard. J'avais fini mon temps de correction,--sale temps, vous pouvez m'en croire!--et je m'étais engagé volontaire, pour cinq années, dans la flotte. J'étais donc matelot à bord d'un croiseur d'escadre qui faisait la navette entre Toulon, Le Golfe, Bizerte, et le reste du tremblement.--L'_Amiral Germinet_, qu'on l'appelait, ce croiseur.
Bon! voilà qu'un soir, à Marseille, je rencontre une jolie blonde. Je la regarde, elle me regarde, et la suite, comme ça se doit. Seulement, moi, j'étais resté bien moussaillon, malgré mes sept ans de malheur. Et comme la jolie blonde était bigrement blonde et bougrement jolie, je ne fais ni une ni deux, et j'y offre le mariage.--Rien que ça, monsieur, comme je vous le dis!--Elle, probable, que si je n'en avais pas parlé, elle n'y aurait tant seulement pas pensé, à cette histoire-là,--le mariage.--Mais du moment qu'elle me vit assez godiche pour lui demander de dire «oui», elle ne fut point si gourde que de dire «non». Et nous voilà promis. Sur quoi, qu'est-ce que j'apprends? qu'elle avait un autre galant! Et comme bien juste, elle le préférait, cet homme,--rapport qu'il ne l'était point autant que moi, godiche, puisqu'il ne lui offrait pas l'église et la mairie! Qu'est-ce que vous auriez fait, si vous aviez été, moi, monsieur? Vous auriez été jaloux, point d'erreur! Je le fus, et salement, je vous en fiche mon billet. J'allai donc trouver mon capitaine de compagnie, à bord du _Germinet_, et je lui racontai une histoire du feu de Dieu ... je ne sais même plus quoi, preuve que c'était du vrai beau!... tout ça pour obtenir quarante-huit heures de permission!
Il me les donna. Et je m'en fus m'embusquer à Marseille, partout où j'espérais les rencontrer, elle et lui. Parce que je voulais les tuer, comme juste, lui et elle ... je voulais tuer les voisins aussi ... je voulais tuer tout le quartier!--J'étais jaloux, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise!
Pour lors, je m'embusque dans un caboulot, moi et mes quarante-huit heures de permission. Et j'attends. J'attends tout le premier jour et puis tout le second jour; et puis je continue d'attendre. Je tirais bordée, quoi!--Une chose dont je me battais l'œil dans les grandes largeurs, par exemple: tirer bordée!--Le tarif des punitions prévoit, pour les tireurs de bordée, huit jours de prison, ou quinze, enfin une affaire dans ces prix-là. Vous pensez comme ça pouvait taper sur l'imagination d'un lascar comme j'étais, d'un lascar, revolver au poing, qui s'apprêtait à tuer tout le quartier!... oui! n'est-ce pas?
Mais on les avait prévenus en douceur, les tourtereaux. Et je ne vis pas même l'ombre du couple, ni le premier jour, ni le second, ni le troisième, ni le quatrième, ni le cinquième, ni le sixième, ni le septième. Et pour sûr que je serais tombé enragé sous peu, si le huitième jour, je n'avais vu tout d'un coup autre chose, autre chose que je n'attendais guère plus que le Jugement Dernier: deux «brasse-carré»! deux gendarmes, oui, monsieur, deux grands gueux de gendarmes, qui me crochèrent tout de suite sans dire ouf. Je n'avais pourtant tué personne encore. Mais, par exemple, j'étais,--qu'ils m'expliquèrent,--en absence illégale de plus de six jours; et je me trouvais, de ce coup, promu déserteur! Pas de veine au loto, hein!
Et c'est comme ça que pour mon second coup de jalousie, j'ai encore été jugé, et encore condamné naturellement. Plus par un tribunal correctionnel: par un conseil de guerre maritime. Ce qui fit, comme vous pensez bien, une petite différence: les correctionneux m'avaient collé sept ans de travaux forcés pour m'être boxé avec un galopin de mon genre. Les juges du conseil me collèrent seulement, pour avoir déserté, deux ans de prison. Je me rappelle l'effet que ça me fit: comme une envie de danser la matchiche! Deux ans, dame! deux ans de prison, pour moi qui m'attendais, ric et rac, à la guillotine!...
* * * * *
Hein? monsieur! quand je vous le disais que nous la doublerions, la balise noire! Nous voilà du vent dans les voiles, à cette heure!... et ce n'est pas ce failli requin manqué d'Américain qui regagnera sur nous, d'ici la ligne d'arrivée! La course est gagnée, il n'y a plus qu'à ne rien risquer de casser. Kermadec, ramasse la flèche ... et ramasse le clinfoc aussi, mon fils ... et du mou dans le ballon ... nous voilà grand largue, point la peine de fatiguer le bâton de beaupré...
* * * * *
Reste donc la troisième de mes trois fois, monsieur. Mais, celle-là, vous la connaissez comme tout chacun ... peuchère! Les gazettes m'ont assez imprimé, dans le temps que ça s'est passé, l'avant de l'avant-dernière année...
Bé oui!... c'est l'histoire de ma pauvre bonne femme de femme ... la sainte pure créature du Bon Dieu!... Vous savez comme quoi je fus assez abruti pour croire qu'elle m'avait trahi ... et comme quoi, un soir que son père, le pauvre brave homme! était venu la voir chez nous, histoire de faire un bout de causette à la veillée, je rentrai par malheur à un moment qu'on ne m'attendait pas, je trouvai dans le corridor un chapeau que je ne reconnus point, et ... enfin, le reste ... sale reste, bon sang de bon sort! Vous savez tout ça mieux que moi, rapport que, par la suite, je n'ai jamais été foutu de me rappeler le détail... C'est les juges de la cour d'assises qui me firent assavoir que j'avais tué cinq hommes en tout, sans compter ma pauvre bonne femme de femme, la première crevée!... Et pour rien de rien, monsieur! jamais personne n'a vu ni connu d'épouse moitié si fidèle qu'était la mienne!... Mais que voulez-vous, j'étais encore jaloux...
Par exemple, les braves juges de cette brave cour d'assises ont été honnêtes avec moi. Sûr et certain que j'avais massacré cinq hommes et une femme. Mais mon avocat, qui avait la langue pendue au clou qu'il fallait, prouva clair comme la nuit que c'était bonnement et simplement à cause que j'étais amoureux de la femme et à cause que j'avais cru qu'elle me trompait avec les cinq hommes. Alors on m'a acquitté avec bien des félicitations...
* * * * *
Et voilà ce que je vous disais tout à l'heure, monsieur: la première fois que j'ai eu «ça»,--la jalousie,--j'ai donné un coup de poing à un gosse, et la correctionnelle m'a fichu sept grandes années de travaux; la deuxième fois, j'ai déserté en temps de paix, et le conseil de guerre ne m'a envoyé que deux petites années de prison; la troisième fois, j'ai tué six braves gens, et la cour d'assises m'a fait des compliments...
Alors, n'est-ce pas? Si j'avais eu «ça» une quatrième fois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le raconter: parce que, sûr et certain, cette quatrième fois, j'aurais mis toute la République à feu et à sang, et la Haute Cour de justice m'aurait pour le moins nommé roi de France!
_Juin 1914._
[1] Cette simple locution: «_figure!_» constitue le dernier terme de l'insulte, entre matelots.
7.--LE SAC A FERMOIR D'OR
A l'angle du boulevard Malesherbes et de la rue d'Anjou, un cheval abattu bouleversa toute une file de fiacres et d'automobiles. Il bruinait. La chaussée, glissante de boue, me parut dangereuse à traverser, parmi les voitures entassées et grouillantes. Sur le bord du trottoir, j'attendis.
Des passants s'arrêtaient comme moi. Une dame, audacieuse, rassembla ses jupes et se risqua entre les roues. Mais le piétinement d'un attelage impatienté lui fit peur. Elle rebroussa chemin, regagna en deux sauts le trottoir. Le bout de sa fourrure me frôla.
Je la regardai, profitant de ce hasard qui nous faisait voisins pour quelques secondes; elle me parut jeune: trente ans peut-être; et jolie: les yeux verts très grands, une fossette sensuelle au coin de la lèvre qui luisait rouge à travers le chantilly de sa voilette; élégante, en outre: robe de drap uni, boléro de velours, longue étole de chinchilla. Hors du manchon, un petit sac en daim gris à fermoir d'or pendait au bout de sa chaîne.
Je pensai:
--Quelle femme est-ce là?
Le parfum était délicat mais un peu fort. Au-dessus du col, un bout de nuque apparaissait, nuagé d'or par des cheveux follets très habilement chiffonnés au petit fer.
--Monde ou demi? Bah! partageons la différence: trois quarts. Si je la suivais?...
J'allais débiter une galanterie, quand le flot des véhicules s'écoula tout à coup. Sur la chaussée dégagée, la dame avança. Elle traversa la rue d'Anjou, suivit le boulevard. Au coin de la rue Roquépine, je me décidai à l'aborder et lui contai la première fadeur venue. Elle feignit de ne pas entendre. Mais comme je la dépassais pour la mieux voir, elle m'examina d'un coup d'œil furtif. Et il ne me parut pas que ma hardiesse l'eût irritée.
En conséquence, je récidivai, exposant en style persuasif que j'avais au numéro 34 de la jolie rue Murillo un rez-de-chaussée fort goûté de mes amies: divan de vieux Chiraz, chartreuse du temps des moines, estampes japonaises, fumerie d'opium, et le parc Monceau dans les fenêtres, et deux sorties..
On continuait de faire la sourde et on allait droit devant soi, d'un pas vif de vraie Parisienne. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure: le boulevard Malesherbes conduit au boulevard Haussmann, et le boulevard Haussmann à l'avenue de Messine ... pour aller rue Murillo, rien n'est plus direct...