Part 2
Chatte. Cela vint d'un coup, un matin de février ou de mars, tout pareil aux matins qui avaient précédé comme aux matins qui suivirent. Ce matin-là, m'étant levé, je passais de ma chambre à mon cabinet, quand, au coin du corridor, je fis rencontre d'une grande personne fourrée qui ressemblait au _Chat-Comme-Ça_ trait pour trait, sauf qu'au lieu de jouer à cache-cache avec un quelconque balai mécanique, elle se vautrait sur le tapis le plus gracieusement du monde.
Je m'arrêtai net et j'apostrophai la bestiole:
--Comment donc, _Chat-Comme-Ça_! c'est toi, que voilà?
Il étira ses pattes, qu'il avait, et continua d'avoir, jointes deux par deux, telles des pattes de captif ligoté; il cambra les reins, creusa la nuque, haussa le menton, ferma les yeux, mais pas tout à fait; bref fit tout un manège extraordinaire, avant de répondre. Et puis il répond... oh! pardon! pas il: elle! elle répondit! et quelle réponse: un miaulement tremblé, qui traîna mélodieusement tout le long d'une pleine demi-minute ... ah! cette mélodie-là voulait certes dire bien plus de choses encore qu'elle n'était grosse!...
Je suis homme, donc inintelligent. Je me tournai sans plus de réflexion vers quelqu'un qui était là, et je dis:
--Allons! voilà le chaton devenu chatte, et voilà la chatte en folie!
Le quelqu'un qui était là était par hasard une dame; et qui mieux est, une dame à cheveux blancs: deux raisons pour une de n'être pas aussi lourdaud que je suis. Narquoise, elle releva donc mes paroles,--d'un air de n'y pas toucher:
--Hélas,--dit-elle,--la pauvre bête! elle rêve chatons...
Et j'en demeure, à l'heure qu'il est, perplexe encore...
Chatons?... ou chat?...
Amours, ou progéniture?... Bébés? ou manière de les faire?...
Ne riez pas, s'il vous plaît! ne criez pas au paradoxe! Je reconnais tout de suite que ma chatte, chantant à pleine gorge son chant le plus lascif, et s'étirant tant qu'elle peut sur tous mes tapis a beaucoup plutôt l'air d'appeler le matou proche que les lointaines joies de la maternité...
Tout de même!... on ne rêve un peu nettement que d'objets connus. Alors? n'oubliez pas que, depuis sa naissance, le _Chat-Comme-Ça_ vit dans une tour d'ivoire, absolument cadenassée. Il n'en est jamais sorti. Nul chat ni chatte jamais n'y sont entrés. Rêver chat? il n'en a jamais vu! Davantage: le mystère des sexes doit demeurer forcément pour lui lettre morte: qui lui en aurait soufflé mot? quelle autre bestiole parlant son langage? Tournez et retournez la question tant qu'il vous plaira; pensez-y, comme disent les Chinois, d'abord à droite, ensuite à gauche; appelez à la rescousse vos souvenirs de puberté; et, pour finir, avouez loyalement qu'il faut admettre en l'occurrence une vraie révélation d'En Haut.
Vous l'admettez? Moi de même. Alors, crions au miracle,--ou au miracle et demi. Chatons ou chat, un ange a dû passer par là. Et, pour conclure, quand la chatte en folie nous assourdira, nous nous en consolerons en pensant que, peut-être, la vertu de chasteté est beaucoup moins offensée en l'occurrence qu'il n'y parait...
Peut-être même la fin de cette histoire jettera-t-elle un soupçon de lumière sur ce problème obscur à souhait?...
Le fait est que je viens d'employer le verbe «assourdir»... L'ayant écrit, j'aurais quelque impudence à prétendre à présent que le _Chat-Comme-Ça_, en ses heures d'émoi, fut toujours une bête silencieuse. Au contraire. Qu'elle jetât ses appels vers chatons ou matou, elle y mit si peu de discrétion que la maison se concerta entière pour me députer une ambassade, et me conjurer, avec toutes les supplications imaginables, d'avoir du même coup pitié de la bête miaulante et pitié des oreilles qu'elle déchirait. En somme, rien n'était plus facile; et c'était l'éternelle chanson: _Marie crie pour qu'on la marie_. Un mari, cela se trouve. Surtout pour les fiancées à quatre pattes et queue fourrée.
Comme par un fait exprès, on m'avait dit, deux jours plus tôt, monts et merveilles d'un jeune chat de la meilleure extraction, nouvellement arrivé d'au delà des mers: du royaume de Siam, favorisé, comme chacun sait, par les Dieux Chats, puisqu'il y pousse une race chatesque à nulle autre pareille. Le piquant, pour le présent cas, résidait en ceci: que le _Chat-Comme-Ça_ présentait assez exactement les taches d'un Chat de Siam, en blanc sur noir, toutefois, au lieu de brun sur fauve. N'importe: la collaboration d'un couple aux couleurs si pareillement réparties offrait certes les chances d'une progéniture originale et bien marquée. Je fus tenté; et je passai outre à la difficulté principale, qui était la distance d'un logis à l'autre: une bonne lieue, une lieue de quatre kilomètres, séparait la maison du matou siamois de ma maison à moi ... de la maison du _Chat-Comme-Ça_ ai-je voulu dire! de quel droit serais-je propriétaire seul du logis que ma chatte veut bien habiter avec moi?
C'est très long, une lieue! surtout pour un chat, qui mourrait de bon cœur plutôt que de monter dans un taxi-auto, dont l'odeur et le tapage révoltent n'importe quels nerfs moins grossiers que les nôtres. Une lieue, cinq ou six mille pas d'homme!... un chat ne peut faire cela qu'en panier,--qu'en litière.--La litière-panier reparut donc, et fut ouverte devant le _Chat-Comme-Ça_ qui l'avait perdue de vue depuis trop longtemps pour la pouvoir reconnaître.
Le _Chat-Comme-Ça_ n'en regarda pas moins son véhicule sans hostilité, quoique avec quelque défiance. Quand on l'y déposa, d'une main précautionneuse, il ne regimba pas, me regardant toutefois avec des yeux un peu dilatés, interrogateurs et attentifs. Le _Chat-Comme-Ça_, très visiblement, me témoignait, par l'insistance de son regard, qu'il s'en rapportait à moi, qu'il m'abandonnait son destin et, pour tout dire, qu'il voulait bien, puisque j'y tenais, rester là-dedans, et même souffrir qu'on rabattît un couvercle sur son nez. Malgré quoi...
Malgré quoi?...
Malgré quoi le _Chat-Comme-Ça_ eût préféré comprendre quelque chose à l'affaire... Ce panier fleurait le mystère à plein museau. N'importe! résolu, résigné, le _Chat-Comme-Ça_ s'y lova en glène, le nez sous la queue, et ne frémit pas quand le couvercle rabattu le sépara brusquement du monde.
Et tout aussitôt quelqu'un enleva le panier par l'anse, et le voyage commença...
Je ne veux pas dramatiser. Je ne veux surtout pas, comme disent les mathématiciens, _extrapoler_, et déduire, d'après les sensations antérieures du _Chat-Comme-Ça_,--sensations que j'avais pu constater et noter,--quelles furent en ces circonstances toutes nouvelles, ses sensations de voyageur. Ce récit n'est pas un roman. Et j'aurais manqué mon but, si la moindre partie de ce que je raconte ici suscitait l'ombre d'une incrédulité chez ceux qui liront. Il m'a paru que l'histoire de ma chatte enfermait un enseignement ... non! quelque chose de moins ambitieux tout de même ... mettons une moralité; un prétexte à songeries, peut-être pas trop creuses. Si ma véracité devenait sujet à caution, adieu moralités, songeries, enseignement! adieu veau, vache et couvée! Soyons donc sincère avec outrance. Je ne sais absolument pas ce à quoi rêva le _Chat-Comme-Ça_ durant l'heure d'horloge que dura son voyage. Je n'imagine pas davantage le tour que ses pensées durent prendre, quand, enfin parvenu au logis inconnu, duquel il ne voyait rien, mais certes flairait beaucoup, il eut la stupeur de constater que le couvercle du panier-litière ne s'ouvrait pas. Un temps passa. Des voix humaines discutaient alentour. Soudain, le panier, qu'on avait, à l'arrivée, posé par terre, fut derechef enlevé, balancé, emporté. Une porte grinça, battit. La fraîcheur de la rue succéda à la douceur chambrée d'un appartement clos, et le voyage recommença. Ce ne fut qu'au bout d'une seconde heure qu'enfin, le panier déposé encore, et le couvercle cette fois ôté, le _Chat-Comme-Ça_ put hausser prudemment sa frimousse au-dessus du rebord d'osier; et qu'aperçut-il tout stupéfait? qu'il était tout bonnement de retour à son point de départ: en mon logis.
J'explique tout de suite: il y avait eu malentendu. Le chat de Siam que l'on m'avait si fort vanté n'était encore qu'un commencement de matou, trop jeune pour qu'on le mariât. En m'en faisant l'éloge, sa maîtresse n'avait nullement eu l'idée de noces immédiates. Et, quand elle avait vu venir à l'improviste, pour son petit garçon de chat, une épousée toute impatiente et miaulante d'amour, une grande anxiété l'avait prise aux entrailles; et elle n'avait pu se résoudre à mettre face à face cet agneau d'innocence et cette jeune louve _quaerens quem devoret_. Toute l'histoire tenait là-dedans.
L'expliquer au _Chat-Comme-Ça_, je rougis d'avouer que je n'y songeai même pas. C'était trop difficile. Il y eût fallu un agrégé ès-langues chatesques; et je suis bien loin d'avoir seulement droit au rang de bachelier. J'y renonçai donc. Quand donc le _Chat-Comme-Ça_, affranchi de sa litière-geôle et redevenu chat libre en son propre et particulier logis, me croisa au coin du corridor, je ne sus que hausser les épaules en manière de réponse à l'insistance de son regard qui s'appuyait sur moi, tout chargé de questions anxieuses et de reproches très lourds.--Pourquoi ce supplice ridicule qu'on lui avait, par mes ordres, infligé? A quoi rimait cette absurde promenade en circuit fermé? Quelles raisons, pour justifier pareille stupidité, pareille méchanceté, plutôt? Sur le dos en arc, je fis courir une grande caresse bien câline, de la nuque à la queue: «Non, _Chat-Comme-Ça_! je t'assure qu'on n'a point eu du tout de mauvaises intentions contre toi. Le hasard seul, le détestable hasard a tout fait. Même, crois-moi, mon chat: c'était pour toi, c'était pour ton plaisir, pour ton bonheur peut-être, qu'on t'avait inséré dans ce panier sinistre, et transporté de je ne sais quel boulevard Suchet à je ne sais quel boulevard Malesherbes. Mais les dieux tout puissants, jaloux de toi, ô _Chat-Comme-Ça_, n'ont pas permis qu'en ce jour-ci le suprême arcane du jeu de la vie,--l'amour,--te soit révélé.... Patience donc et résignation, jeune fille! je te promets qu'on te mariera, ce n'est qu'affaire de temps.» Cependant que je lui débitais ce discours le _Chat-Comme-Ça_, vibrant tendrement de toute l'épine du dos sous ma paume, clignait lentement des paupières et semblait, ma pure vérité! comprendre mon vulgaire parler de bête à deux pattes aussi clairement que si je lui eusse miaulé toutes ces choses consolantes dans le plus pur chat qu'on miaule de Chatou jusqu'à Charenton.
Comprit-il tout de bon? Savait-il déjà quelque chose de l'affaire, ce qui n'est pas invraisemblable, si l'on songe qu'il était resté dans le logis du trop jeune matou assez longtemps pour en flairer tout le mystère, l'analyser, le décomposer et le résoudre? Difficile question, plus difficile réponse! Ou, simplement, mon chat me faisait-il confiance, m'aimant beaucoup, et non point comme on aime qui s'occupe chaque jour à vous procurer convenablement le vivre et le couvert, mais comme on aime qui l'on a choisi pour ce faire, parce que c'est lui et parce que c'est vous. Mon chat ne se bornait point à m'aimer: il me préférait. Était-ce assez pour qu'il s'en rapportât à moi, même en cette capitale affaire de ses aspirations secrètes et de ses rêves mystérieux? Il se peut ma foi bien! J'ai fini par m'en persuader, quand j'eus été témoin de ce qu'il me reste à vous dire.
A la suite de son malencontreux voyage et de ses épousailles manquées, le _Chat-Comme-Ça_ n'avait pas jugé qu'il y eût dans tout ça de quoi faire trêve à ses exhibitions suggestives non plus qu'à ses symphonies pré-nuptiales. Voire, les symphonies en question redoublèrent sur le champ d'énergie. Pour parler franc, ce fut, le lendemain de ce jour fâcheux, un vacarme affolant, sans merci ni trêve. Le _Chat-Comme-Ça_,--tout le monde a ses jours,--se trouvait sans doute dans un de ses jours les plus musicaux. Toujours est-il que la maison en résonna comme un tambour. Il avait été la veille désirable qu'on mît fin au concert. Ce jour-ci, la clôture devenait nécessaire et urgente.
J'avais essayé de l'intimidation:
--_Chat-Comme-Ça_, dans ton intérêt personnel, je te conseille de donner un coup d'œil à la pendule: il est l'heure-où-l'on-noie-les-chats moins cinq!
Mais j'avais reçu, lancé de biais, avec une infinie nonchalance, un regard écrasant de dédain:
--Pourquoi fais-tu l'imbécile? Me crois-tu d'âge à gober des contes de nourrice? Miarahrahrahrahhoûuu!
Et j'avais fait demi-tour, humilié.
Sur quoi, fatigué de miauler, le _Chat-Comme-Ça_ se prit à hurler. Deux enfants râblés qu'on eût égorgés avec un couteau coupant mal auraient fait un bruit à peu près du même volume, moins désespéré toutefois.
Je sautai sur mon chapeau, et gagnai la rue. Tout, plutôt qu'endurer ça davantage.
Or, je traversais l'allée de la porte cochère quand une secousse paralysa net mes deux jambes: à trois pas de moi, dos rond, nez en l'air,--incontestablement sous le charme du concert dont l'immeuble entier retentissait,--un matou blanc, vigoureux et bien pris, venait d'entrer, franchissant avec audace ce seuil si magnifiquement mélodieux...
Un matou...
Blanc, il est vrai. Il ne s'agissait plus du merveilleux Siamois aux taches si sympathiques. Non... Mais, en l'occurrence, le matou survenant eût été vert ou violet que je n'aurais pas hésité plus que j'hésitai.
Immobilisant à mon tour, net aussi, la bestiole, d'un appel bien modulé: «Moûoû!» je fus à sa rencontre, et d'une prise brusquée je l'enlevai par la peau du cou jusqu'à la hauteur de ma poitrine, contre quoi je l'appuyai, le nichant confortablement. Il céda, se laissant faire. Les chats reconnaissent à merveille, dès la première caresse, à quelle sorte d'homme ils ont affaire, et s'abandonnent en toute confiance à qui sait les prendre, les porter et les reposer sans rebrousser leur poil ni froisser leurs muscles ou leurs nerfs.
L'ascenseur.--Le matou blanc, tenu très ferme entre mes bras, y pénétra sans autre défiance. Néanmoins, sitôt la porte à grille refermée, sitôt le grincement aigre de la mise en marche, sitôt l'ébranlement de cette formidable machine qu'il avait jusqu'à ce jour ignorée, mon prisonnier fut pris d'une terreur remuante que j'eus toutes les peines du monde à calmer.
J'y parvins tant bien que mal. L'ascension n'était heureusement pas bien longue; et, surtout, d'étage en étage, une attraction mystérieuse, doublant et redoublant de puissance, agissait irrésistiblement sur tout ce chat que j'emportais, et luttait contre sa peur première, la maîtrisant et la subjuguant. Devant que l'ascenseur eût enfin stoppé devant ma porte, le matou blanc n'avait plus peur de rien. Et, seule, ma porte elle-même attirait irrésistiblement ses regards et sa pensée.
Je mis la clé dans la serrure; j'ouvris.
A mon étonnement, le matou blanc ne se précipita pas par l'huis entr'ouvert. Il hésita, ou plutôt prit son temps. Et il n'entra, en fin de compte, que très lentement, avec décence et cérémonial. Le _Chat-Comme-Ça_, quelque trois portes plus loin, entonnait un couplet fortissimo. Le matou blanc ne répondit pas d'un soupir, mais essaya comme distraitement ses griffes dans la laine du tapis d'entrée. Cela ne fit pas grand bruit. Assez tout de même pour que la mélopée du _Chat-Comme-Ça_ s'interrompît net comme torchette. Et la maison surprise et charmée goûta la douceur d'un silence dont elle avait, depuis deux ou trois fois vingt-quatre heures, perdu toute habitude.
Moi, me réjouissant dans mon cœur, je crus excellent de presser les péripéties. Une après une, j'ouvris les trois portes qui séparaient encore les deux futurs partenaires. Ce fut pour voir le _Chat-Comme-Ça_ s'enfuir incontinent, prompt comme la foudre, et le matou blanc entamer, avec mille précautions prudentes, la poursuite qu'il fallait. Rien là-dedans n'était pour m'étonner. La pudeur a ses exigences.
Enfin, après une bonne demi-heure de préludes stratégiques, les fiancés se joignirent sous un lit divan, très large. Et je m'assurai que tout était pour le mieux: une chatte bien enamourée; un matou, qui, pour parvenir jusqu'à elle, s'est hasardé sur des seuils inconnus, entre des bras suspects, dans un ascenseur, tout pareil à quelque trappe gigantesque et mouvante ... bref, une amoureuse fervente, un amant qui pour ses beaux yeux brava tout!... Quoi de mieux et où trouver tant d'auspices à tel point favorables?
Or, des profondeurs du lit divan montèrent soudain des cris à crever tous les tympans du voisinage. Et une bagarre s'agita. Une houle de chats roulait là-dessous dans les ténèbres. Et soudain, sur une plainte très aiguë, une flèche blanche jaillit vers la porte, et une flèche noire à sa poursuite. Le matou repassa la porte palière, reconduit, pas à pas, par le _Chat-Comme-Ça_, attentif à vérifier de visu le départ sans retour du fiancé mystérieusement métamorphosé en ennemi. Et je n'eus, moi, qu'à refermer la porte...
Grave, le _Chat-Comme-Ça_, assis sur son derrière, me considérait maintenant les yeux dans les yeux.
--Chat, explique-moi? ce beau matou blanc ... tu n'en as pas voulu?
Silence.
--Pourquoi?
Silence encore. Mon chat me regarde toujours, avec une attention qui insiste. Ses yeux, bleu pur au temps de sa petite enfance, ont peu à peu tourné au jaune assombri de la topaze brûlée.
--Eh bien, chat? ce matou blanc, ce me semble, n'en était pas moins un fort beau chat; très amoureux, j'en suis persuadé; fort bien élevé, c'était visible. Tu l'as tout de même repoussé, refoulé, brutalement, avec perte et fracas... Pourquoi? Tu étais amoureux pourtant, comme lui-même ... plus que lui, qui sait!... alors?
Cette fois, un long miaulement, très mélancolique. Je ne comprends mon chat, quand il me parle, qu'à moitié. Mais j'ai souvent eu l'intuition que mon chat, quand je lui parle, me comprend, lui, tout à fait, ou peu s'en faut.
A supposer que oui, ce miaulement, que veut-il dire? et que faut-il lire dans ces beaux yeux mordorés, qui appuient avec intensité leur regard inquisiteur au plus profond de mes prunelles?
Je ne sais...
Dans ce panier, dans ce panier-litière à l'inexorable couvercle, dans ce panier qui préserva, au cours de l'obscur voyage que j'ai dit, les yeux du _Chat-Comme-Ça_ de toute vision réelle, de tout démenti à l'azur sans tache de ses rêves, dans ce panier qui, deux immenses heures durant, porta vers l'inconnu ma chatte et sa fortune, à quoi la voyageuse avait-elle pu songer? vers quelles amours couleur de temps, couleur de ciel, couleur de lune et de soleil s'était-elle cru transportée, la fiancée au Prince des Chats Charmants? Et de quelles hauteurs splendides était-elle retombée, que tant et tant d'espoirs magiques avaient soudain fait place à cette réalité terre à terre: un matou blanc?
--Miaou!...
Le _Chat-Comme-Ça_ a hoché la tête, sans cesser de suivre de ses yeux à lui, au fond des miens, le vol confus de mes pensées. Peut-être suit-il ce vol-là plus clairement que je ne fais moi-même...
--Miaou!
Le _Chat-Comme-Ça_, à l'improviste, a quitté son coussin; il saute sur mes genoux, et frôle, lentement, câlinement, tendrement sa belle fourrure si douce contre ma poitrine, sans cesser de plonger son regard pensif dans mon regard troublé...
Et je me souviens de ce que disait jadis, à mon maître Loti, sa chatte chinoise... N'était-ce pas quelque chose dans le goût de ceci:
--Tu n'as pas compris grand'chose de moi, si tu te figures que je ne cherche, depuis ces jours-ci, que les amours à la hussarde du premier matou plus ou moins blanc qui tomberait pour moi du ciel. Non! non... c'est autre chose dont j'avais envie ... c'est autre chose dont j'ai faim et soif encore... Et peut-être pourrais-tu, toi, tout homme que tu es, apaiser le plus âpre de ma peine: ce tourment de mon cœur trop isolé, trop seul... Écoute ... l'amour après quoi je soupirais est décidément chose bien chimérique ... mais, par cette soirée d'hiver tellement triste à nos deux âmes de bêtes à peu près pareilles, «si nous nous donnions au moins l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non soumise à la mort, et qui s'appelle affection?...»
_Auteuil, 1919._
[1] _Karakédy_, en turc, _noir_, _chat_. C. F.
II
LES GENS
I.--_ICI._
2.--LA PREUVE
--«L'Énigme, de Paul Hervieu! Ah!... la pièce où deux maris découvrent l'infortune conjugale de l'un d'eux, sans savoir duquel?... Je me souviens!... Une belle chose, oui ... mais féroce pour la lâcheté humaine... Il y a là-dedans un amant qui est tout à fait un joli monsieur. Quel pleutre, quel laquais que cet amant-là! Sa maîtresse est à ses pieds, la femme qui s'est donnée à lui entière, corps et cœur; elle est sous le couteau, elle crie au secours, et lui, tranquille comme feu Ponce-Pilate, s'en lave les mains et va galamment se tuer dans la coulisse, laissant la misérable agoniser comme elle pourra... Pouah!
--Quoi?... Ce que je voudrais qu'il fit?... Parbleu, son devoir? son devoir, qui lui est tout tracé, clair, impérieux, absolu. Il y a une autre femme n'est-ce pas, et un autre mari? Eh bien! l'amant doit mentir, accuser l'autre femme, l'innocente, et la perdre! l'amant doit avouer, affirmer, proclamer que c'est celle-ci sa maîtresse; celle-ci, pas celle-là; et sauver celle-là, la sienne, aux dépens de celle-ci, qui sans doute n'a rien fait, mais qui ne lui est, à lui, rien...
Hein? ce serait abominable? Et puis après? Bien sûr que ce serait abominable! Mais ce serait, mais c'est le devoir. Il y a des tas de devoirs abominables. C'était le devoir de Lorenzaccio de vendre sa sœur au duc de Florence. C'était le devoir de Napoléon d'habiller de crêpe quarante mille femmes prussiennes, le jour d'Iéna... C'est le devoir d'un amant d'être l'âme damnée de sa maîtresse, et, pour elle, de tuer, de voler, de se parjurer. C'est le devoir. Moi, pour une femme dont j'ai d'ailleurs oublié le nom, j'ai jadis signé des faux et commis des lettres anonymes... Ça vous dégoûte? Ne soyez pas amant alors! personne ne vous force!...
Ecoutez une aventure qui m'est arrivée, il y a ... il y a longtemps. Une aventure en deux actes, comme l'Énigme; moins tragique:--Au premier acte, j'avais vingt ans. Je passais une fin de septembre à la campagne, chez une brave femme, amie de ma mère. J'étais assez joli en ce temps-là; j'avais les joues douces et la moustache fine. Les deux filles de la maison s'en aperçurent vite. Elles étaient, d'ailleurs, délicieuses toutes deux, et je serais aujourd'hui bien embarrassé de choisir entre elles. L'aînée, Marthe, était longue, brune et pâle, avec d'extraordinaires yeux noirs et des cheveux bleus, longs comme ça. La cadette, Louise, ressemblait trait pour trait à Ophélie: rien que du blond, du rose, du diaphane... Oui, aujourd'hui, je ne saurais vraiment pas à qui donner la pomme. Mais je vous ai dit que je n'avais alors que vingt ans. Bête comme tous les heureux gars de cet âge, je n'hésitai pas une seconde: je pris l'aînée, parce que déjà mariée, et je laissai pour compte la cadette, parce qu'encore jeune fille. Une femme mariée, pour un débutant, cela représente le paradis de Mahomet en pantalons de dentelles.
Naturellement ce ne fut qu'une passade: une douzaine de nuits assez chaudes, en tout et pour tout. Quand même, ces douze nuits-là font un souvenir dans ma vie. Cette Marthe, ma première maîtresse «mondaine», je l'avais érigée tout de suite sur un piédestal très haut, comme la déesse exquise de toutes les sensualités et de tous les raffinements. Depuis, bah!... Mais maintenant encore, après tant d'années et tant de femmes, je revois toujours avec plaisir ce corps mince et long, et cette peau brune, et le signe qui attirait toujours mes lèvres, une mouche naturelle piquée près d'une fossette de la hanche gauche...
Mais la douzième nuit passée, je repris le chemin de fer. Et la treizième nuit ne vint jamais.
Rideau.