Part 10
Arif fumait. Sa silhouette de satin bleu et noir se distinguait mal parmi les volutes grises qui ondulaient sur les nattes. On voyait cependant qu'il ne bougeait pas et que peut-être il ne s'était point aperçu de notre entrée. Le silence était accru, matérialisé par le grésillement menu de l'opium, au-dessus de la lampe. Moi, j'avais laissé tomber le burnous hors de la fumerie et fermé la porte, pour exclure le dehors. Et je me couchais en face du fumeur, comme auparavant.
Arif acheva d'aspirer le bambou noir, puis se rejeta sur le dos, sa nuque à la renverse heurtant le coussin de cuir; et il parla:
--Madame, la fumerie est toute à vous... Vous voyez qu'on fume l'opium couché. S'il vous est agréable de ne pas gâter votre toilette et d'être à l'aise dans une robe molle, j'ai des kimonos citron qui iront bien à votre peau pâle, et le cabinet de toilette est à vous, comme la fumerie...
Elle regarda son amant, stupéfaite, et fit un effort pour répondre:
--Merci... je fumerai comme je suis.
Je me rangeai pour lui faire place sur la natte, près du plateau. Mon bras toucha le panier de la théière, et je remplis une tasse que je lui offris. Elle hésita, impressionnée jusqu'à l'impolitesse:
--C'est bien du thé?--murmura-t-elle sans boire.
Paisiblement, je lui repris la tasse et je bus à sa place. Elle rougit, et, pour cacher sa confusion, s'allongea tout de suite le long du plateau, serrant ses jupes aux chevilles et prenant grand soin de ne pas effleurer mon corps étendu près du sien.
--Comment fait-on?--demanda-t-elle, perplexe devant le bambou.
--On aspire d'un seul trait jusqu'au bout de son souffle.
Elle appuya le bout de jade contre ses lèvres, et la drogue ruissela lentement dans ses poumons vierges.
Je ne la regardais pas du tout. Cela ne m'intéressait point. Et puis, il aurait fallu tourner ma tête à droite, et j'étais bien, sur le dos, les yeux au mur rouge. Au mur, il y avait l'amant, adossé. De la fumée grise floconnait entre lui et moi, et, à travers, il ne me paraissait plus tout à fait réel, lui qui ne fumait pas: moitié homme, moitié larve...
A bout de souffle, elle lâcha la pipe et se raidit brusquement en arrière. J'entendis le choc de ses peignes sur le sol et le cri des nattes griffées par ses deux mains.
Sans parler, Arif prit une autre goutte d'opium au bout de l'aiguille. Puis, la pipe cuite, il me la tendit.
Pour fumer, je dus appuyer ma joue sur l'épaule droite de la fumeuse. Elle, si ombrageuse tout à l'heure, ne remua ni ne tressaillit.
--A vous, madame,--dit Arif ensuite.
Elle se tourna immédiatement et reprit le bambou.
Tandis qu'elle fumait, Arif parla, sans cesser de guider le fourneau au-dessus de la flamme:
--Cela m'ennuie de vous appeler madame. Je ne sais pas votre prénom, et d'ailleurs il est peut-être laid. Peu importe. Ici, nous vous nommerons d'un nom de fleur, voulez-vous?
--Lotus,--dis-je.
Elle ne s'interrompit pas de fumer pour répondre. Et le bambou vidé, le fourneau redevenu lisse, elle attendit d'avoir savouré le vertige enivré de sa cervelle en tumulte pour murmurer:
--Lotus, oui.
J'appuyai encore ma joue sur son épaule, pour fumer. Cette fois, de sa main gauche, elle caressa lentement mes cheveux, d'un geste très simple.
Plus tard, elle parla d'une voix chantante, les yeux fermés:
--Je suis bien, bien! Il me semble que me revoilà toute petite, toute blanche... Mon corps ne pèse plus ... comme c'est délicieux!
Elle se tut très longtemps. Son tour vint d'aspirer la fumée magicienne. Et elle reprit ensuite:
--Je suis bien!... il me semble que je n'ai jamais eu de mari, ni d'ami...
Arif me tendit la pipe. Une fois encore, ma tête posa sur l'épaule nue. La main frôla ma joue, mon cou, et, par l'ouverture de la robe chinoise, joua sur ma poitrine.
La pipe fumée, je restai sur place. Nous étions presque enlacés comme des amants.
Elle murmura:
--Pourtant je ne vous connais pas du tout... Si vous m'aviez rencontrée tout à l'heure, dans la rue, et si vous m'aviez seulement effleuré la main, je vous aurais souffleté...
Elle murmura ensuite:
--Vous me plaisez...
La fumée grise était maintenant opaque. Entre les murs rouges, il faisait tout à fait obscur. Et l'amant, toujours debout au fond de la fumerie, se dissolvait peu à peu dans l'opium épars.
Quand même, on le sentait là, profane. Lotus, parfois, regardait vers cet intrus.
Après la neuvième pipe, elle souleva la tête:
--Allez-vous-en!--dit-elle.
Il remua. Sa voix arriva jusqu'à nous, balbutiante d'étonnement:
--Mais ... comment ... vous?...
Elle répéta:
--Allez-vous-en!
J'entendis la porte de la fumerie; puis, plus lointaine, mais également distincte à mes oreilles affinées, la porte de la grille.
Alors, Lotus appuya profondément sa bouche sur ma bouche...
_1907._
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
I.--LES BÊTES
1.--Une vie
II.--LES GENS
I.--_Ici_
2.--La preuve
3.--L'homme qui le savait
4.--Mon duel à mort
5.--Cas de conscience
6.--Les trois verdicts
7.--Le sac à fermoir d'or
8.--Le cas de mademoiselle Amorosa
9.--Cinq à sept
II.--_Ailleurs_
10.--La grande muraille
11.--Une demi-minute
12.--Manon
13.--L'intacte vertu
14.--La redoute azur et rubis
15.--Un féministe
III.--_Nulle part_
16.--La _Dame bleue_
17.--La baguette de Circé
End of Project Gutenberg's Bêtes et gens qui s'aimèrent, by Claude Farrère