Part 1
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CLAUDE FARRÈRE
Bêtes et gens qui s'aimèrent
ERNEST FLAMMARION
26, Rue Racine, 26
Quinzième mille
* * * * *
_Il a été tiré de cet ouvrage:_
_trois cent cinquante exemplaires sur papier de Hollande,_
_soixante-cinq exemplaires sur papier de Chine,_
_cinq cent quarante exemplaires sur papier vélin pur fil Lafuma,_
_tous numérotés,_
_et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,_
_hors numérotaqe,_
_tous signés et parafés de la main de l'auteur,_
_imprimés spécialement pour ses amis et lui._
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Bêtes et gens
qui s'aimèrent
CLAUDE FARRÈRE
Bêtes et gens qui s'aimèrent
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
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Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1920,
by ERNEST FLAMMARION
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I
LES BÊTES
1.--UNE VIE
_A Guy de Maupassant._
Le commencement de l'histoire, je ne le sais pas. Rien ne m'oblige, d'ailleurs, à confesser mon ignorance, sauf ma loyauté d'historien. Mais je préfère en vérité perdre la face qu'abuser impudemment mes lecteurs et trancher au hasard le problème des sept villes qui pourraient se disputer l'honneur d'avoir donné le jour à mon héroïne, encore qu'elle ne soit en aucune façon descendante d'Homère. Je suppose qu'elle naquit à Paris; je suppose même que ses père et mère devaient loger dans l'aristocratique arrondissement numéro sept; non loin de ces Invalides qui groupent encore, autour de leur dôme splendide, tous les plus vieux noms, toutes les plus vieilles demeures de notre noblesse de France... Je suppose tout cela; mais ce ne sont que des suppositions. Et je n'affirme rien, sauf que la dite héroïne arriva chez moi, par une belle matinée de juin ou de juillet, dans une litière,--comme il sied à toute personne de qualité;--et que cette litière était un panier: parce que la susdite héroïne était une chatte.
Une chatte ... j'exagère! Disons plutôt qu'elle le devint. Car, dans ce premier instant qui vit les sentiers de nos deux existences s'approcher l'un de l'autre et se prolonger parallèlement, la chatte en question n'était qu'un petit, petit, tout petit chat, qu'un avorton de chaton. Et bien malin qui l'eût affirmée chatte plutôt que chat, ou le contraire! Cela n'était qu'une boule de poils. Et cela venait d'arriver chez moi, ainsi que j'ai dit, dans un panier. Oté le couvercle du contenant, je vis le contenu. C'était vivant, cela remuait. Et, tout de suite, cela s'escrima des quatre griffes pour sortir; et, ma foi, cela y parvint.
En ce temps-là, je venais d'éprouver trois pertes les plus douloureuses du monde: ma grande chatte noire _Messaline_; sa fille _Tigresse_, dont le nom révélait la robe; et son fils _Petite Vierge_, une bestiole tricolore qui avait débauché coup sur coup tout ce que l'immeuble comptait de jeunes chattes bien nées, avant que lui-même eût eu l'âge légal de jeter sa propre gourme ... trois charmantes bêtes qui se partageaient mon cœur, comme a dit le poète: _tous l'ayant tout entier!..._ Tout cela était mort, dans le temps que je prends pour l'écrire. _Tigresse_ et _Petite Vierge_, sorties ensemble un matin du logis, le soir n'y étaient pas rentrées; et voilà pour elles; on n'en entendit plus parler, jamais. _Messaline_, qui rachetait par un étalage perpétuel de toutes les plus chastes vertus maternelles le souvenir un peu léger de sa marraine, _Messaline_, privée de son fils et de sa fille, en était morte immédiatement, comme il sied.
En ce temps-là donc, plus aucun chat dans ma maison. Et mon cœur en était attristé.
J'avais ordonné qu'on y pourvût. J'avais offert aux divinités domestiques un sacrifice: plusieurs drachmes en offrande; et la Lucine des chats, à qui la chose avait été probablement transmise, m'octroyait à n'en pas douter cette petite chose neuve qui, prudemment risquée hors cette litière qui était un panier, allongeait maintenant une à une, sur le tapis de ma chambre, des diminutifs de pattes...
(Certes! à n'en pas douter, la Lucine des chats, elle-même: la grande mouinoutte de la concierge n'avait-elle pas tout récemment fait ses couches? sept jumeaux, beaux comme le jour!... Cette coïncidence valait une certitude.)
Seulement, une difficulté, dans le premier instant, surgit:--Les diminutifs de pattes déjà nommés apparaissaient maintenant dans leur entier. Et c'étaient quatre touffes d'une peluche de soie très fine, mais noire et blanche. Noire et blanche. Or, feu ma dernière chatte _Messaline_ était noire. Toute noire. Et toute noire pareillement, ou plutôt tout noir avait été son prédécesseur, feu mon avant-dernier chat _Karakédy_[1]. La dynastie s'enorgueillissait d'être, depuis les temps les plus reculés, depuis des huit ans, des dix ans!... des douze ans, peut-être!... être!... couleur de nuit, sans tache. Un chat noir et blanc, vous m'avouerez que ce n'est pas du tout un chat noir!
J'allais donc, sans hésitation, signifier à l'intrus sa sentence, et prononcer l'exclusion perpétuelle: _Vous qui vouliez entrer, quittez toute espérance!_ quand l'intrus lui-même, oui, ce chaton malencontreux, ce rien du tout, ce mal-noirci de quatre sous émit tout à coup la prétention de plaider sa cause! Oui bien: péremptoirement il leva le minois, une houppette à poudre de riz où luisaient deux cabochons de saphir; il ouvrit la bouche, une coquille de corail d'où pointaient quatre quenottes d'ivoire tout neuf; et il miaula...
Oh! il ne miaula guère: un seul miaou. Mais, dans ce miaou, que de choses! et comme c'était dit! Il plaidait magistralement, le chaton mal-noirci! avec sobriété, précision, pathétisme, grandeur, éloquence! Je ne parle pas chat couramment, vous pensez bien. Mais je sais tout de même, comme disait Figaro, le fond de la langue. Et je compris très bien: la harangue était claire!
--Quoi! parce que la pauvre ignorante, ma mère, a cru que je serais plus joli comme cela ... parce que, sans que j'en sois responsable en rien, mon poil ... ici ... là ... et là encore ... n'est pas de la même couleur que partout ailleurs,--vous auriez l'affreux courage de me rejeter dans les ténèbres extérieures après m'avoir admis une minute à goûter la douce lumière du foyer, l'intimité tiède du chez-soi! Et moi, chaton innocent, qui déjà me croyais élu à ce paradis des chats qu'est une maison paisible, féconde en pâtées savoureuses et en caresses et câlineries si chères à toute âme de chat bien né, je n'aurais plus qu'à repasser ce seuil de bon augure et à retrouver, hors le logis déjà aimé, l'exil, l'indigence, la faim et la pluie!»
Mon cœur en chavira dans ma poitrine. Je ne prononçai pas la condamnation. Tout au contraire, j'accueillis le suppliant, séance tenante:
--Puisque tu es venu, ne t'en retourne pas, chat,--lui dis-je.--Demeure tel que tu es, chat, comme cela! Et que tel soit désormais le nom dont tu seras nommé: _Chat-Comme-Ça!_
Quelques-uns de mes amis, à l'imagination un tantinet snobinette, nommèrent par la suite le _Chat-Comme-Ça_, _Shah-Khom-Cah_. Et d'autres, constatant par la suite encore que le _Chat-Comme-Ça_ était une chatte, l'appelèrent _Minette._ Peu importe. Et pour ce qui va suivre, chacun peut assurément faire choix du nom qu'il aime le mieux.
Ainsi succéda sous mon toit, l'an du Seigneur dix-neuf cent dix et quelques, à feu la respectable _Messaline_, chatte toute noire, récemment morte de la même maladie qu'anciennement le bon roi Jacques V d'Écosse, à savoir de chagrin; ainsi donc à feu la très respectable _Messaline_, chatte toute noire, succéda l'irréprochable _Chat-Comme-Ça_, chatte noire six fois tachée de blanc: au museau, au jabot et aux quatre bouts de ses quatre pattes.
Je viens de citer, à propos de mon chat, un roi. J'en demande bien pardon à mon chat: ç'a été faute d'objet de comparaison qui fût moins inconvenant. Il est bien clair que l'homme est supérieur aux autres bêtes. Mais il est bien clair aussi que le chat est supérieur à l'homme. La preuve la plus immédiate réside en ceci: que, des deux animaux vivants et libres qui vivent dans ma maison: à savoir de mon chat et de moi, un seul travaille, peine et gagne pour la communauté, et que les fruits de son labeur, sans être toutefois confisqués au seul profit de l'autre, sont partagés entre tous les deux, en sorte que mon chat mange, boit, dort et se chauffe aussi confortablement que je fais, sans s'être donné pour cela tracas ni fatigue. Ce qui démontre bien que je suis à peu près son esclave, et qu'il n'est en tout cas nullement le mien. Laissons d'ailleurs ces mots solennels de maîtres et d'esclaves, assez incompréhensibles à l'heure qu'il est. Je consens que je ne sois le serf ni de mon chat, ni de quiconque. Mais qu'on accorde à mon chat qu'il est pour le moins libre autant que moi. Si n'importe qui s'y refuse, je l'invite à la plus simple expérience. Voici le _Chat-Comme-Ça_, je vous le présente. Appelez-le, histoire d'essayer votre supériorité sur lui, et son assujettissement à vous. Et vous verrez avec quelle placide ironie, vous ayant très bien entendu et compris mieux encore, il ne vous obéira pas du tout, et restera où il est, immuablement.
Tout cela, pour que les hommes mes congénères m'excusent, et acceptent de bon cœur que je puisse ici retracer les primes aventures d'un bébé de chat plus complaisamment que je ne ferais, s'il s'agissait des premières enfances d'un bébé d'homme. J'estime que ceci n'est point supérieur à cela, soit en intérêt, soit en importance. Et peut-être estimerez-vous vous-mêmes qu'en pittoresque, l'histoire du bébé de chat vaut plusieurs histoires de bébés d'hommes?
C'est par une belle matinée d'été que le _Chat-Comme-Ça_, à la faveur d'une harangue subtile, avait pris possession de l'héritage échappé des pattes défaillantes de feu _Messaline_. Et le _Chat-Comme-Ça_ était encore un bien, bien petit chat. Sa mère, quelle qu'elle fût,--chatte de la concierge de l'immeuble, comme je l'avais cru d'abord, ou peut-être, comme je le soupçonnai plus tard, chatte mystérieuse d'une mystérieuse dame dont je ne sus jamais rien, sauf qu'elle habitait entre les Invalides et la Tour Eiffel,--la mère du _Chat-Comme-Ça_, donc, avait choisi, pour ses poétiques amours, le premier mois du printemps, dont les effluves chargés de l'odeur des fleurs d'acacia troublent si fort et si profond l'âme des chattes. La portée qui s'en était suivie avait donc vu le jour au joli mois de mai. Et maintenant que juillet n'en était encore qu'à sa deuxième semaine, le _Chat-Comme-Ça_, qui ouvrait tant larges qu'il pouvait ses cabochons de saphir sur le spectacle de la vie, ignorait encore le premier mot de son rudiment, et ne savait notamment pas qu'il est cinq éléments, et qu'ils sont l'eau, le feu, l'air, la terre, et celui que j'oublie. (Vous savez, on oublie toujours le septième péché capital, le douzième César de Rome et la Troisième République française.) Un jour vint, que dans la même heure, deux des cinq éléments se révélèrent au _Chat-Comme-Ça_.
C'était le matin. Allant, venant, tournant, trottant, galopant, tournoyant, tourbillonnant, courant après sa queue et courant après son ombre, le _Chat-Comme-Ça_ venait d'engager une formidable partie de cache-cache avec le balai mécanique. Le balai d'ailleurs s'y prêtait de mauvaise grâce, étant lui-même en train de jouer, et de jouer le vrai jeu des balais, avec la poussière du salon. Les petits chats sont d'ailleurs tous comme cela: ils veulent toujours jouer avec les grands chats, ou avec les grandes personnes, ou avec les grandes choses. Et le résultat fut, cette fois encore, comme il est toujours: le balai, excédé par trop et trop de cabrioles, fit un geste brusque, et le _Chat-Comme-Ça_, caressé sous le menton d'une bonne tape de bois de frêne, cessa le jeu tout net, et s'en fut, mélancolique, rêver à la brutalité de la vie en général, et des balais mécaniques en particulier, dans la salle de bain.
... Dans la salle de bain, où, par un piège paternel de la Providence, le bain, tout juste à point, attendait d'être pris...
C'est joliment joli, un bain tout préparé, dans une belle baignoire blanche! L'eau là-dedans paraît verte, d'un vert léger, léger comme feuille de bouleau au premier printemps; et les robinets argentés du chauffe-bain s'y reflètent et dansent sur la surface oscillante. Des gouttes tombent une à une, et font des ronds qui vont s'élargissant un à un, et vous n'avez jamais songé, je suis sûr, combien ce serait amusant de s'asseoir, tout près, sur le rebord de grès émaillé, et d'attraper au vol, d'une patte en cuillère, ces gouttes qui dégringolent du robinet dans la baignoire et qui ont l'air de ricocher...
Plouf!
Je n'étais pas dans la salle de bain. Mais en entendant ce plouf-là, je compris tout de suite le cas.
Dans le temps qu'ayant glissé, puis chu, puis s'étant enfoncé, le _Chat-Comme-Ça_ disparut tout entier, pour la première fois de sa vie, au sein de l'aquatique empire, sa sensation exclusive fut une terreur épouvantable. L'eau du bain n'était ni froide ni chaude. Je veux dire qu'elle était juste à la température de la bestiole vivante qui venait d'y faire plongeon. Le _Chat-Comme-Ça_ n'eut donc ni chaud ni froid. Il eut peur tout court. Et n'ayant rien d'autre à faire qu'à avoir peur, il eut peur tout son saoul, tant qu'il put, à s'évanouir, et de la pointe des poils de sa naissante moustache de chat jusqu'à l'extrême bout de ses quatre pattes recroquevillées d'horreur.
Par chance, un miracle survint. Comme les quatre pattes recroquevillées se convulsaient et battaient, comme font toutes pattes de chat agonisant, lesquelles ramènent à soi les draps d'un lit fictif, l'eau fouettée réagit et le _Chat-Comme-Ça_ nagea. Un miracle, je vous ai dit; un miracle, obligatoire et réglementaire: tous les chatons nagent d'instinct et le mieux du monde. Le _Chat-Comme-Ça_, toutefois, qui n'en savait rien, en fut éberlué; mais pas moins content, au contraire.
--Ouf!--se dit-il, soulagé d'un monde:--voilà qui va déjà beaucoup mieux ... je me suis cru noyé, sinon pis. Mais n'importe: je n'avais sûrement pas le droit de tomber là-dedans, et je me suis mis dans un cas pendable...
(Ce disant, il nageait de toutes ses pattes.)
»... Dans un cas pendable, oui!... et la plus simple prudence m'engage à me tirer de là par mes propres moyens, si faire se peut et sans tapage...
Il nageait de plus belle, longeant patte à patte le bord d'émail vertical et lisse, tout blanc, très beau à voir mais absolument inaccessible.
--Diable!--jugea le _Chat-Comme-Ça_, inquiet.
Il avait fait le tour presque complet: nul débarcadère possible. C'était partout la même falaise de grès, glissante comme glace. Un miroir qui reflétait sinistrement cette pauvre tête de chaton, anxieuse, et, petit à petit, reprise par sa terreur première.
Finalement, ayant achevé son circuit et bouclé sa boucle, le _Chat-Comme-Ça_ se retrouva sous les gouttelettes, cause première de la catastrophe. L'une lui tomba dans l'oreille! il ne put douter: point d'issue. La baignoire était une prison, et cette prison allait devenir un tombeau. Le cœur du _Chat-Comme-Ça_ défaillit. C'est une terrible épreuve que d'avoir à regarder en face, deux fois dans une minute, la mort. Le _Chat-Comme-Ça_ en oublia tous ses raisonnements de prudence et de silence. Et il se prit, sous le robinet à gouttelettes, à miauler sans nager plus avant. Tout effort personnel étant vain, valait-il pas mieux renoncer sur l'heure, et crier au secours?
Il valait mieux: il y eut encore miracle! preuve qu'il avait encore raison. Une main secourable l'empoigna par la peau du cou, et, après diverses brutalités qui lui ôtèrent même le souffle pour s'en plaindre, le _Chat-Comme-Ça_ se trouva tout roulé, ficelé et emmailloté dans plusieurs grosses serviettes-éponges et déposé non loin d'une chose inconnue, flamboyante et qui dégageait une surnaturelle chaleur.
Tout cela se passait au mois de juillet, je l'ai dit. Il s'en suit logiquement que je n'avais pas encore, depuis que le _Chat-Comme-Ça_ logeait chez moi, jugé utile d'allumer même des radiateurs à gaz qui constituaient le principal mode de chauffage de la maison. Le _Chat-Comme-Ça_, au sortir de son bain forcé, m'était apparu sous les traits d'un des plus lamentables chatons qui soient, maigre comme un manche à balai, hérissé comme un chapeau de soie brossé à rebours, et ruisselant d'eau comme une éponge qu'on serre. Rouler cette calamiteuse infortune dans du linge sec n'était pas assez. Il eût fallu du linge chaud que je n'avais point. A son défaut, j'allumai donc en hâte le radiateur, et mis à chauffer, devant, tout ensemble les serviettes dans quoi séchait le chat, et le chat dans les serviettes. Voilà pour elles et voilà pour lui.--Dans ma candeur décourageante, il ne m'était pas venu en tête de penser que, quelque jolies que soient des gouttes d'eau tombant d'un robinet dans une baignoire, le coup d'œil n'en est tout de même pas comparable à celui de bougies devenant radiantes, de grises comme cendre qu'elles étaient d'abord, tout à coup et miraculeusement, bleues comme flamme et rouges comme braise...
Mais oui! la chose arriva, comme elle devait arriver. _Mektoub_, pardi!
Tout ébouriffé encore d'humidité, mais déjà chaud et confortable, le _Chat-Comme-Ça_, les yeux ronds, considérait l'étrange objet nouvellement offert à ses regards.
Ça se tenait droit; c'était carré; ça ressemblait à une dizaine de petits bâtons tous percés à jour; ça paraissait rouge en bas, bleu en haut; et ça brillait, ça brillait, ça brillait...
--Si c'était bon à manger, qui sait?
Depuis sept ou huit semaines qu'il était au monde, le _Chat-Comme-Ça_ s'était déjà posé bien des fois cette alléchante question. Et la réponse avait été très variable. Neuf fois sur dix, évidemment, non! ce n'était pas bon à manger... Mais, souvent, c'était au moins amusant à mordre. Et, même, rien, en allant au fond des choses, rien, sauf le poivre et la pelote d'aiguilles, n'était absolument mauvais à manger ... surtout pour qui savait s'y prendre, et, prudemment, goûtait d'abord en y mettant la patte avant d'y mettre, comme dans la chanson, le menton...
Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce qu'y mit le _Chat-Comme-Ça_. J'entendis, à travers deux portes fermées, qui me parurent ouvertes, tellement le son les perça vigoureusement. Un cri: pas un miaulement; ce n'était point articulé, ni modulé. J'entendis donc un cri, tout nu, qui me fit mal par contagion. Je courus. Et je trouvai dans une chambre un peu bouleversée deux serviettes-éponges éparses, l'une trop près du radiateur allumé, qui la roussissait; et, dans le coin le plus noir, sous la plus grosse bibliothèque, un débris hérissé qui pleurait très fort, et que je finis par reconnaître pour mon chat, le _Chat-Comme-Ça_, avec seulement trois pattes, la quatrième quasi-amputée par le radiateur.
Chat échaudé craint l'eau froide, affirme la Sagesse des Nations. Jusqu'au jour qui lui avait révélé coup sur coup, et sans douceur, d'abord l'eau et le feu ensuite, le _Chat-Comme-Ça_ s'était en toutes occurrences montré brave, hardi, voire un brin téméraire. Témérité qui lui seyait à ravir, les taches blanches et noires de son minois évoquant assez bien un bonnet de police qu'il eût porté crânement sur l'oreille. Mais, au lendemain de ce jour effroyable, fini courage et finie témérité. Le _Chat-Comme-Ça_, du soir au matin, fit volte-face comme une crêpe qu'on retourne et fut le plus poltron chaton d'entre tous les chatons poltrons.
... Somme toute, il avait été brave tant qu'il avait ignoré le danger. Sitôt qu'il le connut, il s'en sauva toujours au plus loin et à toutes jambes. Exactement, mon Dieu! comme la plupart des hommes...
Il fut même parfois pittoresque de mesurer l'énormité de cette couardise, née d'une baignoire d'eau tiède et d'un radiateur à bougies réfractaires. Voici comment:
Quand vint la Noël de cet an-là, le _Chat-Comme-Ça_, quoique devenu mieux qu'un chaton ... comptez qu'il entrait dans son huitième mois, et c'est bien quelque chose!... le _Chat-Comme-Ça_, ce nonobstant, demeurait encore un chat très jeune, à maint égard, autant dire un simple chaton. Il n'y avait pas trop de sa faute: vivant en mon logis comme en un couvent cloîtré, n'en sortant jamais, n'y recevant personne, et n'ayant encore de toute sa vie aperçu la queue d'un autre chat, le _Chat-Comme-Ça_ ignorait forcément mille et mille choses que l'on sait couramment dans la plus bornée des gouttières. Il ignorait même qu'il fût des gouttières. Et, pour concrétiser le cas par un exemple, il ignorait ce qu'est un merlan frit. Il fallait bien qu'il l'ignorât, puisqu'il n'en avait jamais vu.
... Il en vit un, pour la première fois, ce jour de Noël que j'ai dit.
Vu la magnificence d'un déjeuner trop plantureux servi pour moi tout seul, un merlan frit d'assez belle taille, grand peut-être comme la moitié d'un chat, ne m'avait ce matin-là inspiré d'autre envie que de n'en pas manger. Je déjeunais, comme de règle, dans ma salle à manger. Et le _Chat-Comme-Ça_, qui avait, comme de règle aussi, déjeuné une heure plus tôt dans la sienne, (la sienne était ma cuisine à moi), faisait sa sieste, à mes pieds, couché en rond sur son coussin favori. Tout allait selon la norme, donc pour le mieux d'après Candide, quand je m'avisai de déranger l'ordre naturel des choses, en posant par terre, dans son assiette, le merlan frit intact encore, et en éveillant le _Chat-Comme-Ça_ pour le lui montrer.
Le premier mouvement du _Chat-Comme-Ça_ fut un réflexe. Je m'y attendais d'ailleurs. Face à face avec ce monstre inconnu: le merlan frit, le _Chat-Comme-Ça_ n'eut pas un éclair d'hésitation: il se sauva éperdu jusqu'à la porte, tout le poil hérissé et la queue en mât de cocagne.
La porte passée, il s'arrêta pourtant, le temps de souffler: on ne le poursuivait pas; le merlan frit n'avait pas fait acte d'hostilité. Demi-rassuré, le _Chat-Comme-Ça_ prit son courage à quatre pattes, et fit demi-tour; oh! prudemment: tous les muscles bandés, prêt au saut en arrière, et le regard de ses yeux flamboyants ne lâchant pas d'une ligne l'œil, fixe aussi, mais terne, du merlan. D'honneur! si le merlan avait bronché, je n'eusse pas revu le _Chat-Comme-Ça_ d'une semaine. Mais le merlan frit ne broncha pas, et le _Chat-Comme-Ça_ n'eut pas à s'enfuir plus outre. Lors il reprit courage, et s'enhardit enfin jusqu'à risquer un retour offensif. Pour couper court l'anecdote, le merlan frit fut au bout du compte mangé. Mais qui n'a pas vu le _Chat-Comme-Ça_ marchant sur son merlan frit n'a jamais vu poltron luttant contre sa poltronnerie.
Tout cela n'est qu'historiettes de chaton plus ou moins chatonnant. Et je serais fâché qu'on prit en mépris ma pauvre bestiole de _Chat-Comme-Ça_ sous ce pauvre prétexte que, sa mauvaise éducation aidant, il n'était encore à sept mois passés qu'un animal bien simplet,
_qu'un mistigri tout neuf et qui n'avait rien vu..._
bref, qu'une simple mécanique vivante, idoine à sentir le froid, la faim, la peur, et rien d'autre. Que, dans la dite mécanique, habitât néanmoins quelqu'un d'un peu mieux qu'existant, quelqu'un qui comptait, un être, une personnalité, une âme; quelqu'un qui était votre égal et le mien, sinon davantage, voilà ce dont on ne pouvait pourtant pas douter; voilà ce que je dus bel et bien, par la suite, toucher du doigt; et voilà ce que vous prouvera la fin de cette histoire.
Car, peu après sa rencontre avec le fameux merlan frit du matin de Noël, le _Chat-Comme-Ça_ prit sa toge virile de chat; j'entends cessa d'être chaton; le cessa tout-à-fait. Il devint donc chat, et chat fort beau: le poil long et lustré, la moustache en aigrette; chat tout de bon enfin; chat sérieux; grand chat; et même un peu plus encore: chatte.