Part 7
Si Guirand lui avait dit «Vous êtes un brave cœur, j’ai confiance en vous, épousez ma fille», ce Jean Montchanin, ému, reconnaissant, conquis, serait resté digne de Benjamine. Mais Guirand avait au contraire déclaré: «Je ne connais que mon intérêt: l’intérêt est la loi des intelligents et des forts, ne pensez plus à ma fille: je vous récompenserai de votre trahison d’amour par un avancement rapide et injuste dans la carrière!» Et Montchanin était en train de conclure: «Ah! c’est comme ça!... ah! c’est ça la vie?... Eh bien, allons-y! on va voir, si je suis un imbécile! on va rire!...» Énervé et triste pour commencer, il riait en effet, déjà, d’un mauvais rire. Le sentiment de révolte qui, en d’autres âmes, dans celle d’une Benjamine par exemple, fût devenu une indignation fière, douloureuse, génératrice d’héroïsme,--chez lui devenait une rage folle, inutile, perverse, que l’impuissance exaspérait, que l’humiliation faisait diabolique, et qui ne devait pas tarder à déterminer en lui le scepticisme décisif qui mène gaiement un malheureux à toutes les déchéances!--«Ah! c’est comme ça! Eh bien, ils verront!... Oui, je les méprise et je leur ferai bien voir! Ah! c’est ainsi qu’ils me traitent, les fourbes! les rapaces! eh bien, je les combattrai par leurs propres moyens, les carnassiers!... et j’aurai ma part!» Déjà, une des idées que la petite baronne lui avait suggérées, parlait en lui, malgré lui, de temps en temps: «Elle ne tardera pas à ennuyer son infidèle mari, votre Benjamine... avait dit la baronne... il aura des maîtresses... Et alors, c’est vous, vous la consolerez... C’est ça, la vie, mon cher!» Et pourquoi non?... Ainsi il pourrait se venger quelque jour peut-être de la destinée,--et de Guirand,--et de Benjamine même, qui, après tout, si elle épousait Courcieux, l’aurait trompé, lui, Jean, Jean Montchanin!
Il repoussait encore les suggestions de la petite Lina... et du diable. Elles lui semblaient être encore des idées étrangères à lui-même, venues du dehors, comme soufflées à son oreille, inspirées à ses sens par une puissance maligne qu’il combattait,--mais, tout de même, elles le troublaient... Quoi! Benjamine, mariée à un autre, pourrait être à lui un jour?... Et pourquoi non! à son tour, s’il était quelque jour l’amant de Benjamine, il humilierait, au moins dans le secret de son propre cœur, et le féroce arriviste qu’était Guirand, ministrable ou ministre,--et le gentilhomme impérieux: le futur amiral Courcieux!
Montchanin, déçu dans ses espérances les plus nobles, se mettait à mépriser tous les hommes et s’apprêtait à se mépriser lui-même, avec je ne sais quel sentiment de supériorité où il goûtait une joie d’orgueil satirique.
Il se disait que demeurer honnête, c’était risquer au moins d’être dupe, et c’est là une révélation à laquelle l’honnêteté d’un cœur jeune ne résiste pas souvent.
Guirand, sans trop mentir, puisqu’il devinait l’état d’âme de Montchanin pour l’avoir déterminé lui-même sciemment, pouvait affirmer à Benjamine que son Jean, son cher Jean, était un cœur perverti, indigne d’elle. Et il ne s’en fit pas faute...
Enfin, Amine fut troublée dans son jugement sur Jean. Guirand s’en aperçut et redoubla d’habileté, il inventa les pires histoires sur le compte du jeune homme. Elle fut accablée, affolée, désemparée, par l’insistance quotidienne et savante de son père. Quand son hésitation apparut évidente, on feignit de la considérer comme revenue à la raison. On lui annonça que Courcieux était averti de ses bonnes dispositions, et la bonne petite fille se crut engagée un peu par elle-même; elle trouva que les difficultés de vaincre étaient devenues plus grandes. Elle avoua un jour que le silence de Jean l’étonnait. Il la laissait bien seule dans cette lutte! C’était donc vrai qu’il renonçait à elle?
Alors Céleste vint une dernière fois à la rescousse, sur l’ordre de son mari. Et enfin un beau matin, Guirand annonça le départ de Montchanin en qualité d’attaché à l’une des grandes ambassades de France.
--Tiens, voici une lettre de lui; pas un mot pour toi; tu vois, il est enchanté. C’est un petit ambitieux. Il a raison... Je le pousserai à l’occasion. Il aime mieux ça que tes pauvres beaux yeux qui vont pleurer... ne pleure pas... Tu aimais Montchanin; tu épouses Courcieux; je te l’avais bien dit! Courcieux arrive dans huit jours. Le surlendemain tu seras marquise.
--C’est Jean que j’aime, répéta une dernière fois Benjamine. Épouser un autre homme dans ces conditions, c’est mentir, c’est déjà tromper!
--J’ai annoncé à tout le monde ton mariage. Une rupture à présent serait un désastre; elle est impossible. L’alliance des Courcieux et des Guirand, c’est l’espoir de tout un parti de patriotes. Tu ne peux pas ruiner d’un mot les espérances de tout un parti et l’avenir de ton père!... Allons, viens causer un instant dans ma chambre; il y a des choses qu’il faut dire seul à seul et porte close. Viens, je vais te livrer mon dernier argument, celui que je gardais pour la bonne bouche.
Il la conduisit chez lui, ferma avec soin sa porte à clef et parla tout bas. La petite écoutait, pâle, les yeux fixes, ce dur lutteur, ce colosse, qui la suggestionna.
Au sortir de cette conversation secrète, elle eut une crise de nerfs. L’éther et l’eau fraîche jouèrent leur rôle et tout rentra dans l’ordre. Que lui avait-il dit?
Le mariage eut lieu dans la petite église du golfe Juan. Encore en deuil, Courcieux avait demandé à faire les choses très simplement. Guirand donna à l’événement toute la publicité désirable.
Le mariage de Courcieux n’était, à ses propres yeux, qu’un acte de tendresse suprême, de suprême confiance envers sa mère morte, et un honorable service rendu, croyait-il, à ses amis politiques.
Courcieux n’aimait pas sa femme, c’est vrai; il la connaissait à peine, mais elle lui plaisait et, par elle-même, lui inspirait toute confiance. Résolu depuis quelque temps à abandonner son grade pour vivre auprès de sa mère, il s’était habitué à cette idée, et aujourd’hui il quittait la marine pour goûter enfin une indépendance que le mariage devait lui rendre heureuse. Un marin, généralement appelé, de deux ans en deux ans, à vivre loin de la France, est un mari intermittent. Courcieux n’eût pas volontiers condamné sa femme à de si fréquentes et longues séparations. Mais saurait-il aimer, après une vie si facilement donnée aux aventures légères? Il le croyait; il était sûr de porter en lui, au plus profond de son âme, la fleur des tendresses pures dont il avait donné le parfum à sa mère. Il avait jugé Benjamine digne de cueillir cette fleur mystérieuse. M. Guirand, quand il se surveillait, semblait un beau-père très acceptable. Sa puissance sociale et politique rehaussait tout d’ailleurs. Céleste n’était pas plus ridicule qu’une vieille dame titrée qui serait trop grosse et pas fine du tout. Et le marquis retrouva dans une lettre de sa mère ces quelques lignes soulignées: «Tous les titres de noblesse, mon fils, n’ont pas été créés en une fois. Les origines des blasons s’échelonnent dans le temps. Le roi n’est plus là pour anoblir les bourgeois qui le méritent en servant notre cause; mais nos fils peuvent anoblir leurs filles. C’est une belle prérogative, mon cher enfant, celle que tu as de pouvoir faire une marquise d’une des plus délicieuses jeunes filles que j’aie connues.»
... Les mariés ne souriaient pas. Courcieux était hautain, grave, triste; Benjamine préoccupée et pâle.
Mlle Lireux, ignorant le fond des choses, rayonnait de joie en répétant: «Comme la marquise serait heureuse!» et Céleste confirmait. Guirand, un peu soucieux, se répétait: «Enfin, ça y est!»
Le soir, vers onze heures, après une fête intime chez Guirand, aux Myrtes, les nouveaux époux se retirèrent chez eux, à la villa des Agaves, où tout, meubles et serviteurs, était demeuré comme au temps de la marquise douairière.
A la villa des Myrtes, les Guirand ne purent se coucher tout de suite. Ils bavardèrent plus d’une heure. L’ambition surexcitée de Céleste, lui montrait glorieux l’avenir politique de son mari.
Ils ne parlèrent que de cela, mais, dès qu’il fut seul dans sa chambre, Guirand murmura:
--Peut-être ai-je eu tort! Je suis allé trop loin, Benjamine est une loyale. Elle répétera tout à Courcieux... cette nuit peut-être! Et alors?... Alors, qu’arrivera-t-il?
Il essayait de dormir et n’y parvenait pas.
Mais Benjamine, à partir du moment où elle avait accepté l’idée d’un mariage qu’elle n’eût pas consenti si elle eût été livrée à elle-même, s’était résolue à en souffrir toutes les conséquences. Elle n’était pas femme à signer un engagement pour ne pas le tenir. Son sacrifice était accompli, sans aucune arrière-pensée.
II
M. PAUL GUIRAND NE PEUT PAS DORMIR
Il était deux heures du matin. Le pauvre diable d’ambitieux se mit à la fenêtre pour respirer plus à l’aise; mais ce qui l’oppressait physiquement n’était pas un mal physique; ce qui pesait sur son cœur de chair, c’était une lourde inquiétude morale. De quel nom aurait-il pu la nommer? Était-ce honte ou remords? ou encore pitié pour son enfant sacrifiée? C’était un peu tout cela, mais ces commencements de pitié, de remords, de honte, n’avaient en lui qu’une seule origine, sa peur de n’avoir pas réussi.
D’où venait, chez le fort Guirand, une telle inquiétude, si semblable à un trouble de conscience?... Eh! lui seul savait ce qu’il avait dit à sa fille, comme dernier argument, pour la décider au mariage, et en quoi cet argument suprême était un danger!
Ce Courcieux qu’il n’avait jamais vu qu’aimable, mais qu’il savait d’esprit sceptique et mordant, n’allait-il pas se réveiller terrible, lui demander un compte sévère de sa conduite et rompre brusquement tous les traités?
Cela, depuis le matin, paraissait probable à ce pauvre monsieur Guirand. Et alors? alors, ce serait la ruine de toutes ses ambitions; c’était sa Benjamine--oh! la chère enfant!--sacrifiée sans profit!
C’est l’inutilité du sacrifice qui le lui rendait tout à coup odieux... Guirand commençait donc à se repentir. Il se sentait même prêt à se repentir tout à fait, à se frapper la poitrine... cela pourrait bien attendrir l’époux déçu, trompé par son beau-père.
La mer tranquille respirait largement sous le ciel d’été plein d’astres. De temps en temps une étoile filante décrivait sa parabole sur la courbe du dôme bleuâtre de la nuit. Alors, puéril et superstitieux, le sceptique Guirand se disait machinalement qu’il échapperait aux conséquences de sa faute, s’il avait le temps d’en formuler le vœu avant que l’étoile disparût à ses yeux. Ce libre-penseur, en cette minute, croyait à l’influence des étoiles... Superstition de joueur. Lâcheté secrète des faux esprits-forts.
Sa faute? mon Dieu, oui! ce mot se prononçait en lui. Faute morale? peut-être; de tactique? à coup sûr. Il avait mal joué. Il aurait dû préparer au moins l’esprit du jeune homme par quelque parole à double entente, explicable plus tard... Bah! on verrait bien!... on verrait, quoi? et une peur, toujours la même, revenait. Si le mordant Courcieux allait se fâcher, quitter le ton détaché qui lui était le plus habituel, se montrer un homme nouveau? Ces changements-là se voient. Il y a des élégances qu’on oublie, à l’heure des grandes épreuves. Les circonstances suprêmes font jaillir d’un cœur, parfois, d’inattendues colères, de surprenantes révoltes.
Que ferait Courcieux? Et d’abord contre sa femme? Cela, le saurait-on jamais? Ce qui se passe entre deux êtres, entre l’époux et l’épouse, à l’heure de la première solitude, fixe parfois des destinées tragiques et c’est toujours à l’insu du monde.
M. Guirand avait reçu des confidences d’amis, effrayantes. Il y a des maris qui, aux heures psychologiques, deviennent redoutables. Il arrive que l’homme dépouille, avec la correcte tenue du mondain, tout sang-froid. La passion, les nerfs, commandent à de certaines heures. A quelle sorte d’époux avait-il, lui, le père, livré Benjamine?
Cette question disparut tout à coup devant l’autre,--obstinée à revenir: quel gendre s’était-il donné? Le lendemain de cette nuit de noces, le beau-père ne serait-il pas traité par le gentilhomme comme un vendeur sans probité--qui a trompé l’acheteur sur l’objet du contrat, sur la qualité même du trésor livré?
L’armateur se sentit perdu. Courcieux, décidément, n’accepterait pas sa mésaventure. Il viendrait lui apporter froidement ou violemment, dès le lendemain, le reproche et l’injure. Peut-être attendrait-il d’être en présence de quelque témoin pour faire un éclat, et reprendre sa liberté, brisant ainsi, avec son mariage, l’alliance politique si péniblement conclue.
Le divorce? Guirand n’y songeait pas... Et pourquoi, se dit-il, n’y pas vouloir songer? C’est tout simplement peut-être au divorce que se réduira la vengeance méprisante du marquis de Courcieux... Quelle folie! Et pourquoi non?
Ce malheureux Guirand, le cerveau surexcité, se rappelait des légendes horribles où l’on voit de saints chevaliers, au retour de la Palestine, faire emmurer leur propre mère, coupable d’avoir affligé et humilié leur belle-fille. Se venger d’un beau-père est chose plus facile, et le divorce est un moins grand crime que l’homicide par «emmurement».
A moitié endormi, malgré la surexcitation cérébrale,--il entra dans les terreurs ridicules.
«Comment se fait-il que je m’exalte ainsi? Les choses se passeront probablement d’une façon toute normale. Benjamine n’est pas une sotte. A propos de quoi irait-elle révéler ce qu’il vaut mieux taire?... Eh! mon Dieu, il suffit d’un incident, d’un mot pour tout perdre, d’une expression trop tendre!... Je me suis trop avancé, j’ai commis une imprudence!» Et de nouveau il pensa à sa fille, livrée en ce moment même aux colères du chevalier des légendes.
Décidément il avait peur. Que dirait-elle? Il la savait si loyale, si sincère, si franche, si hardie à dire la vérité, en toute occasion... «Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!...» Le remords d’avoir exposé sa fille à quelque malheur prit un instant le dessus sur toute autre inquiétude égoïste, et Guirand cessa de regarder la vaste mer bruissante. Il chercha à entrevoir, à travers l’ombre des massifs, la blanche muraille de la Villa des Agaves. Il ne vit rien et, quittant le balcon, rentra dans sa chambre.
Il prit un journal et le rejeta; il alluma un cigare et le lança par la fenêtre. Il saisit une chaise et la repoussa violemment en disant tout haut: «--Non! c’est infernal, à la fin!»
A ce bruit, Céleste, dans sa chambre, tout à côté, se réveilla:
--Qu’as-tu, Paul? cria-t-elle.
Il ne répondit pas, il marchait çà et là.
--Paul!
--Eh bien! dit-il.
--Es-tu malade?
--Non.
Elle s’agitait un peu dans la pénombre, sans avoir repris encore conscience de la vie. La veilleuse lui montrait les objets familiers. Ses yeux allaient de l’un à l’autre; et les choses ne lui parlaient pas encore. Enfin, cette pensée s’éveilla la première, brusquement, dans son cerveau ensommeillé:
--Benjamine, marquise de Courcieux!
Céleste sentit son cœur se serrer. Elle se leva, jeta un châle de soie sur ses épaules, entra chez son mari:
--C’est le mariage de Benjamine qui te tourmente, n’est-ce pas?
Il fixa sur sa femme un regard d’angoisse. Ce regard était inexprimable. L’homme, à ce moment, cherchait et ne trouvait plus d’appui en soi-même. Sa défaillance intérieure avait gagné sa chair. Debout, il fléchissait sur ses jarrets. Et il s’étonnait de se sentir lâche. Avait-il peur de ce Courcieux? Non, après tout. Décidément, c’était de sa conscience qu’il avait peur. Il est des coupables qui, cachés et impunis, restent durs, rebelles et fiers; découverts et pris, ils s’écroulent... et parfois s’amendent. Guirand se croyait bien près d’être démasqué. Il se sentait, par avance, anéanti. Il avait le visage terreux.
Elle eut pitié de lui:
--C’est de la folie, voyons!
--Ça n’est pas plus drôle, balbutia-t-il.
--Calme-toi, de grâce.
--J’essaie, parbleu! tu vois bien que j’essaie.
Il prit un cigare et, entre ses doigts nerveux, il se mit à l’émietter.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, je ne t’ai vu qu’une fois dans cet état. C’était le soir du krack d’Ulysse Leverdier... il y avait de quoi... mais aujourd’hui...
Elle s’arrêta, saisie elle-même d’une inquiétude... Elle devina qu’il lui cachait quelque dangereuse imprudence. Puis, habituée qu’elle était à prendre son parti de tout, pour avoir la paix,--à chercher et à trouver l’excuse superficielle, le sophisme, qui arrêtent la réflexion profonde:
--Les femmes, murmura-t-elle, ont raison de tout, en pareille circonstance. La vie est là avec son charme. Crois-tu qu’ils vont s’amuser à faire de la psychologie? Pas si sots!
Elle souriait d’un air entendu. Il la regarda et cet homme, sans délicatesse, trouva grossier, en cet instant, un argument qu’on lui offrait par pure pitié.
Il haussa les épaules. Elle vit ce mouvement et la bienveillance l’abandonna. Son cœur s’irrita contre l’homme, si vain de sa puissance, qui, en cette minute, lui avouait sa défaite morale.
Elle dit aigrement:
--Qu’y a-t-il de changé... depuis hier? Qu’as-tu appris de nouveau? Voilà des scrupules bien tardifs!
Il répliqua avec fureur, à voix basse:
--Ce qu’il y a de changé? depuis hier? tout, parbleu: ils sont ensemble!
--C’était à prévoir! tu as voulu ce mariage. Il est fait.
--C’est bien ce que je dis, gronda-t-il. Il est fait. N’est-ce rien, ça?
Elle haussa les épaules à son tour, et dit, ironique:
--C’est un sujet de contentement. Tu en as assez rêvé, de ce mariage! Tu l’as assez préparée, combinée, voulue, cette alliance diplomatique! Les rois, disais-tu, n’en font pas d’autres. N’es-tu pas un des rois de l’or?
Guirand se mit à tourner dans sa chambre; puis il prolongea sa promenade jusque dans l’appartement de sa femme, d’un côté,--jusque dans le salon, de l’autre. Quand elle le perdait de vue, elle entendait le bruit sourd de ses pas chaussés de pantoufles s’écraser pesamment sur le parquet. Va-et-vient de bête captive, et enragée sous la cravache.
Céleste continuait d’un ton d’ironie satisfaite:
--Tu as voulu donner ta fille à un de Courcieux, dont les parentés, crois-tu, doubleront tes influences dans le monde et à la Chambre. Tu as cru pouvoir te faire, en sacrifiant ta fille, des alliés dans un milieu qui n’est pas le tien. C’est magnifique.
Le nouveau Guirand, le Guirand de la peur, conseillère de remords, eut alors un cri superbe et parfaitement sincère:
--Et c’est toi! dit-il, c’est toi, la mère! qui parles ainsi!
Elle haussa les épaules:
--J’aurais parlé tout autrement autrefois. Tu as employé ta vie à me convaincre que mon devoir est de t’approuver toujours. Je t’approuve. Vas-tu me le reprocher? Tu faiblis aujourd’hui, quand il est trop tard. Je te soutiens de mon mieux en disant ce qu’il faut dire.
--Mon Dieu! mon Dieu! soupira-t-il.
--Ta fille, reprit Céleste, a fini par te sacrifier un amour absurde... qui ne t’aurait conduit à rien.
--Il ne faut pas dire ça, répliqua vivement Guirand, Montchanin était un brave garçon et qui le serait resté.
--Ne l’est-il donc plus?
--Il a mené en ces derniers temps, une vie absurde, une vie de débauché; il y a mangé une partie de son petit patrimoine... c’était visiblement du dépit. Le voilà lancé maintenant! où s’arrêtera-t-il? Tout cela est fâcheux pour moi, je l’ai trop recommandé à la baronne!
--Enfin, dit Céleste, ta fille n’en a pas moins été admirable.
--C’est vrai, dit Guirand, fier de sa victime; elle a été admirable.
Céleste oublia de railler son mari pour louer sincèrement sa petite Benjamine:
--Nous devons être fiers de son courage, dit-elle.
Mais Guirand, lorsqu’il se voyait, comme dans un miroir, reflété en quelque sorte par sa femme, cessait de se plaire.
--Un courage, cria-t-il avec amertume, un courage qui est notre œuvre! que nous lui avons imposé! que nous avons, je dirai, fabriqué de toutes pièces!... Elle a lutté tant qu’elle a pu!
--Et, dit Céleste, elle a cédé par amour pour nous, pour toi!
Cette interprétation doucement hypocrite des sentiments de sa fille contenait beaucoup d’ironie. Elle agaça Guirand qui savait très bien que sa fille le jugeait, qu’elle avait cédé par faiblesse féminine d’abord, et ensuite parce qu’il l’avait leurrée de sophismes et de mensonges. C’est surtout le dernier de ses mensonges, ignoré de Céleste, qui le troublait, l’embarrassait; il lui semblait impossible de le dissimuler longtemps. A l’heure présente, Courcieux peut-être l’avait-il découvert!
Guirand arrêta son va-et-vient enragé; sa main se crispa sur le dossier d’une chaise; il regarda sa femme bien en face, et prononça d’une voix ferme et cassante:
--Ah! tiens! assez! C’est assez nous mentir l’un à l’autre. Tu as agi sur elle avec une politique sournoise de tous les jours,--à mon ordre, je le veux bien, mais aussi--conviens-en,--parce que tu es plus ambitieuse que moi... et que tu veux être la femme d’un ministre.
Il s’allégeait d’une partie de la faute et puis il trompait sa passive et inutile impatience en attaquant sa complice. La solitude est partout pénible; mais nulle part davantage que dans le crime.
Lorsque Adam accuse l’épouse première, c’est peut-être encore de l’amour: «Qu’elle soit damnée avec moi!» Sympathie démoniaque, qui n’en est pas moins la sympathie, l’adoucissement à tous les supplices. Le vrai damné est seul, comme le vrai monstre.
Guirand et sa femme, à cette heure, s’entre-accusaient et ils y trouvaient une manière de consolation.
--Ah! bon! dit-elle, elle est forte, celle-là! Tu ne veux pas devenir ministre! c’est moi, n’est-ce pas?
--Non, c’est moi, dit Guirand, mais pour toi!
--J’ai fait tout le mal, si mal il y a, répliqua-t-elle, c’est entendu!
Il concéda:
--Nous l’avons fait ensemble, nous nous sommes poussés, excités, encouragés l’un l’autre.
--Non, non! je suis la seule coupable de ta fortune! C’est moi qui ai imaginé ce mariage! C’est moi qui fais de la politique! C’est moi qui suis conseiller général et maire! C’est moi qui serai ministre!
--Je suis aussi coupable, plus coupable que toi! dit-il, qu’importe cela! C’est une querelle odieuse et vaine. Seulement...
--Seulement? interrogea-t-elle, pressentant une attaque d’un genre nouveau, et se préparant à la riposte.
--Seulement, je souffre... et tu ne souffres pas!
Elle ne souffrait pas, en effet, pour l’instant. Elle avait dormi un peu. Elle se sentait l’esprit dispos. La grande glace d’une armoire lui montrait une Céleste Guirand très fraîche encore. Comme il faisait fort chaud, elle avait laissé retomber son châle et, avec complaisance, elle jetait de temps en temps un coup d’œil à demi furtif sur l’opulence de sa gorge nue. Elle se trouvait encore très bien. Encore? pourquoi ce mot? Elle se trouvait très bien, tout simplement, et se regardait parler!
--Souffrir! pourquoi souffrirais-je? dit-elle. Parce que ma fille a fait un mariage inespéré? parce qu’elle a épousé un Courcieux, noble, bien fait, beau garçon, jeune à souhait, cousin germain des Chazal, qui font la pluie et le beau temps dans les Académies, au Sénat, à la Chambre, dans les groupes dont tu as le plus besoin? Je souffrirais, parce que tu as combiné et fait réussir un mariage de haute politique, qui assure à ton républicanisme présumé, et déjà sûr d’une partie des voix de la gauche, l’appui des droites ralliées et des catholiques libéraux? Eh! mon cher Paul, la France est à toi! Tu es un des plus grands financiers du siècle. Tu seras un des plus puissants ministres de la République. Il n’y a pas là de quoi souffrir!