Benjamine

Part 5

Chapter 53,883 wordsPublic domain

--Appareillez, et vivement! on dînera au large.

Cinq minutes après, le yacht, qui était sous pression, filait vers la pleine mer.

Montchanin regardait tout d’un air stupide, il croyait rêver.

Il s’était assis avec la petite baronne sur le pont, sous la tente, près de la table blanche, où étincelaient les cristaux et l’argenterie, où des roses, semées à foison çà et là, mêlaient leur senteur émouvante au fort parfum de l’air marin.

--Et surtout, dit en riant la baronne à Montchanin toujours muet, ne parlez pas! Les paroles qu’on prononce dérangent l’admiration... Quel spectacle, hein! moi, j’y suis habituée... regardez!

Accoudés à l’arrière,--sur la balustrade du couronnement, ils regardaient la côte s’éloigner, s’apaiser dans les détails, s’exalter dans l’ensemble.

Elle avait, la petite baronne, une façon toute sensuelle d’admirer la nature.

--Ne dirait-on pas, fit-elle, qu’elle s’éloigne par coquetterie, la terre de France, pour se faire voir toute et dans toute sa beauté?

Elle ajouta:

--Ce Midi est un pays d’amour, et qu’on ne peut comprendre si l’on n’aime pas. A quoi bon toute cette enivrante beauté, si on la regarde seul; est-ce vrai?

Il se taisait, abasourdi, ne sachant plus où fixer ses regards qui allaient du gentil amiral à l’horizon, tour à tour.

--C’est beau! dit-il enfin, et ne trouva pas autre chose.

Cannes, la vieille ville, se hissait sur la colline pour mieux voir au loin. La ville nouvelle, nonchalante et énervée, s’étalait paresseusement sur la plage, derrière ses palmiers, et semblait une coquette qui regarde à travers les branches de son éventail.

Dans l’est de sa plage luxueuse, des caps verdoyants s’avançaient comme pour protéger la cité des oisifs.

A l’ouest de la ville ancienne, une autre plage d’un blanc étincelant s’étalait comme un lit de volupté, sur lequel le flot bleu, plein de tritons et de nymphes cachés par les écumes légères, venait se rouler et s’étendre.

Au fond, l’Estérel se dressait pour abriter cet Éden contre le reste du monde.

Et les mille villas et les palais, aux fenêtres incendiées, pleines des dernières flammes du jour qu’exaspérait l’approche de la nuit, aspiraient l’air salubre du large, répondaient à l’adieu de la lumière, et appelaient en un rêve le retour d’un soleil qui ne se coucherait jamais.

Le _Cygne_, bien nommé, glissait, l’aile fermée, l’hélice ou les pattes actives, sur cette mer pareille à un lac enchanté.

L’eau gardait encore ces tons indéfinissables où le lilas domine; elle se gonflait mollement, sans cassures, de mille gonflements doux comme ceux des gorges de ramiers dont elle avait les couleurs;--puis, à mesure que le soleil tombait, elle devenait rouilleuse, or en fusion, non pas jaune ni rouge, mais feuille-morte. Du métal liquide, elle avait les lourdeurs... Cependant, autour des flancs du yacht, elle se brisait en petites vaguelettes grimpantes, bleuâtres et vertes, couleuvres dressées qui dardaient, avec des baves d’écume, vers les passagers, des langues de flamme aussitôt retombées.

Ils avaient dépassé l’île de Sainte-Marguerite.

Toutes les dentelures de la côte apparurent. Les caps étendaient sur la mer, comme des sphinx accroupis, leurs pattes au repos. Leur poitrail était de terre rouge et les rayons horizontaux du couchant en feu le criblaient de blessures; ces blessures saignaient sous les flèches flamboyantes, mais les sphinx n’y prenaient pas garde et, balançant leurs hautes têtes coiffées de forêts de pins, ils accompagnaient, d’un mouvement insensible, le rythme de la mer éternelle.

L’ombre s’accrut.

Tout contre son bras, Jean sentit se presser un peu le bras de la jeune femme accoudée.

Le premier homme, dans le Paradis terrestre, aurait eu bien d’autres raisons de se défendre! Derrière eux les plis retombants des rideaux qui formaient la salle à manger, avec la tente pour plafond, les dérobaient aux regards du discret équipage... Jean se tourna à demi et s’inclinant, il osa poser ses lèvres sur la nuque de la jeune femme.

--Allons donc! fit-elle en frissonnant, je savais bien, moi, que vous êtes homme à comprendre ce paysage.

Le yacht mouilla au large et l’on soupa aux étoiles, non sans regarder parfois, entre les plis des portières écartées, les feux de la côte, ceux de Saint-Raphaël, ceux de Saint-Tropez, ceux de Nice...

--On est bien ici, n’est-ce pas?

Ah! oui, on était bien!

Et après souper, Jean Montchanin se fit bavard; ils échangèrent mille folies. Tout à coup, un regret vint au jeune homme... Pourquoi pareil bonheur n’est-il pas légitime, sûr et durable? Ces joies, ce luxe, ce charme, il aurait pu avoir un jour tout cela sans inquiétude, dans la paix heureuse, avec Benjamine... Pourquoi non? Il l’avait troublée, aujourd’hui, d’un baiser, la jeune fille, sa petite amie d’enfance, et voici qu’il l’oubliait déjà! Qu’est-ce donc que l’homme, hélas!--Il se prit lui-même en dégoût. N’était-il pas lui-même la preuve de l’inconstance de tous les sentiments humains? Qu’était-ce que la vie, et que fallait-il penser de la fragilité de nos cœurs! N’était-il pas parti, la veille, de Paris, pour venir déclarer son amour à une vierge digne de tous les respects? Devant quels obstacles avait-il reculé? Que penserait-elle à bon droit de lui, si elle le voyait en ce moment!... Il eut tout à coup une envie de fuir... mais on ne quitte pas un bateau en mer. Il s’était fait le captif de sa déchéance.

On a beau être un homme averti par une théorie expérimentale, les pratiques nouvelles n’en ont pas moins une éloquence spéciale et une influence inattendue. Les théories de l’égoïsme et de l’expérience, telles qu’il les avait entendues trop souvent professées par Guirand, ne l’empêchèrent pas de s’étonner de lui-même et de se mépriser un peu.

Il redevint aussi sombre, aussi muet qu’au départ.

--Pauvre Jean! dit tout à coup la petite baronne, je sais bien ce qui vous chagrine, allez!

--Croyez-vous?

--Guirand m’a tout dit, fit-elle. Il devait avoir ses raisons, car il ne parle jamais qu’à bon escient. Eh bien, mon cher, vous êtes un sot.

--Comment cela?

--Mon Dieu, oui! Comment avez-vous pu croire une minute qu’il vous donnerait sa fille? C’est bête.

--J’en conviens.

--Alors?... Alors faites-vous toutes les réflexions sages. Prenez votre parti en homme d’esprit. D’abord, au point de vue amoureux, ça n’est pas une femme pour vous. Vous me regardez? Les épaules trop étroites, la taille trop fine; le regard trop pâle, le teint et les cheveux aussi. Regardez-vous donc: vous avez l’air d’un torero espagnol,--un peu ahuri, mais ça passera!

Elle riait comme une folle.

--Elle épousera Courcieux, reprit-elle, parce qu’elle est incapable de résistance à un violent tel que son père et parce que son amour pour vous était tout entier dans son imagination--et un peu aussi dans son cœur, je le veux bien... Pauv’ bébé, va!

La petite baronne chantonna: _Ce pauv’ bébé_, en imitant Yvette Guilbert dans les _Demoiselles à marier_.

Il ne put s’empêcher de rire.

--Voulez-vous que je vous la chante tout entière?

Elle la chanta. C’était Yvette; la divette, en pleine mer. Cela était d’un piquant irrésistible. Jean se leva et lui baisa la main. Elle releva un peu sa manche, pour qu’il baisât le poignet.

--Bon, dit-elle. Après cela, elle sera une épouse modèle qui comprendra ses devoirs... à la manière antique. Et alors, je connais Courcieux, il s’ennuiera; il sautera par-dessus bord et lui donnera des concurrentes en ville.

--Pauvre Benjamine! dit Jean.

--Pourquoi? dit la baronne. Pourquoi, puisque, grâce aux légèretés de son mari, il est écrit que vous reviendrez à elle, et que, si elle a deux sous de constance... (son mari ayant des torts envers elle!) elle fera bien de s’en venger avec vous! Ça n’est pas plus malin que ça. C’est ça la vie, mon cher. Ça se voit tous les jours. Le reste n’a jamais existé que dans les livres qu’on ne lit pas.

Jean eut un mouvement d’indignation.

--Je ne veux pas vous offenser, ni elle. Je parle d’après les leçons de l’expérience. Elle est honnête, c’est entendu. Le sera-t-elle moins quand elle appliquera la loi de Lynch de l’amour,--œil pour œil? Voyez la grosse Guirand, comme nous l’appelons. Elle était faite pour donner l’exemple d’une honnêteté flamande; Guirand l’a dégourdie, son honnêteté. Il l’a trompée, elle s’est... _revanchée_, comme une cuisinière, c’est vrai, mais carrément. Il n’y a que l’allure qui nous rend différentes--mais nous faisons toutes les mêmes choses, dans les mêmes circonstances, avec plus ou moins d’élégance ou d’esprit, voilà tout. Appelez caprices les amours des femmes spirituelles, appelez vices les amours des sottes, appelez fautes les amours des naïves sentimentales,--les faits restent les mêmes; et, la plupart du temps, aussi excusables mais aussi certains... Moi qui vous parle, mon petit,--j’étais un joli et tendre gamin de jeune fille; j’étais toute franchise; j’espérais la fidélité et le bonheur. Mon seul défaut, c’était d’aimer à rire. Je voyais les ridicules et je riais... je riais!... des rires fous, qui me rendaient malade! Cela même, paraît-il, était un charme... J’épouse Triancey. Je ne le connaissais pas. Les trois quarts des mariages se font ainsi. On ne s’est jamais vu que déguisé... correct, apprêté... déguisé enfin. Il semblait spirituel, il semblait honnête, il semblait sobre. On me le donne. Je l’accepte, comme j’aurais accepté un sac de bonbons au jour de l’an. Du reste, nous brûlons toutes de nous marier. Dame! c’est la vie. Sans le mariage,--quoi, alors? et puis sans le mariage, le moindre bond de gaîté nous jette dans les marges du monde. Il faut donc être mariée. Je le suis. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Peu de jeunes filles le savent; aucune théorie, même perverse, ne nous prévient. Mon mari entre chez moi, je dirai, pour être convenable, en... veston de nuit. Que croyez-vous qu’il arriva? Il arriva un fou rire. Je pensai en mourir. Il était furieux, ma gaîté redouble. Ça devient nerveux. Je sonne. Il fallut me soigner, toute la nuit, d’avoir tant ri. Le lendemain le baron avait un nez! et j’apprends, ce même lendemain-là, par un billet impertinent mais drôle--très spirituel vraiment, qu’il n’a pas congédié sa maîtresse en titre, une demi-mondaine à qui il a eu la bêtise de conter sa mésaventure conjugale... J’étudie alors mon mari. Et je m’aperçois que j’ai épousé un fou... oui, mon cher, un fou, vous le verrez demain. Et joueur! et fêtard! et tout! et qui a la manie de donner à tout le monde des renseignements intimes sur sa femme. Si bien qu’un soir, au bal de l’Opéra, un inconnu me dit: «Je vous connais, vous avez un signe, ô Léda, juste sous le saphir qui agrafe...» Une mélancolique en serait morte. Je pris le parti d’en rire--et je ris comme vous voyez. Franchement, est-ce que c’est ma faute? Moralité, mon petit: «Ne laissez jamais échapper une _occasion_ de rire. La vie est si courte! ou bien alors, ma foi, tuons-nous! Voyez-vous, mon cher, il n’y a pas de milieu: il faut ou mourir--ou dire _zut_! J’aime mieux _zut_.

Le petit Montchanin écoutait rêveur.

L’heure vint d’aller dormir, pendant que le yacht, doucement berceur, filait sur Monte-Carlo.

Les chambres du yacht étaient aménagées avec une voluptueuse élégance... On y dormait peu, généralement.

A Monte-Carlo,--on retrouva, le lendemain avant midi, Triancey. Il avait gagné trente mille francs. Il en avait plein les poches et plein les doigts.

--Oh! oh! monsieur Montchanin! fit-il dans son langage habituel qui semblait un perpétuel défi à toutes les convenances. Oh! oh! monsieur Montchanin! Vous en tenez pour ma femme?... Eh bien, marchez, mais je veux admettre que vous en serez pour vos frais...

Il se tourna vers la baronne et d’un air tragicomique:

--Quant à vous, madame, si vous ne connaissez pas encore les joies âpres de l’adultère--je vous engage à continuer.

Il ajouta sans transition:

--La princesse Desabrowski est ici, je l’ai invitée à déjeuner. Nous déjeunerons tous les quatre, mais ce soir, je vous en préviens, je prends le yacht, je dois être à Cannes demain matin. Je vous le ramènerai demain soir. En attendant, jeune homme... je vous confie ma femme.

La petite baronne regarda Montchanin en clignant de l’œil. Avec un tel professeur, on va loin et on y va vite. Au bout de huit jours, Jean Montchanin était une manière de roué sceptique. Il savait trop de choses, de celles que cache le mensonge des apparences, et il en tirait les meilleures raisons du monde pour douter de tout. Il y avait, dans ce gavroche qu’était la baronne, un Asmodée qui ôtait les toitures des palais comme des couvercles. Elle lui avait montré ce qui bout dans la marmite sous laquelle le diable entretient son feu.

XI

UN MOMENT ARRIVE OU LES THÉORIES EXPÉRIMENTALES SONT A LA PORTÉE DES JEUNES FILLES

De la surprise dont Céleste avait parlé à Benjamine, il n’avait plus été question.

Qu’était-ce donc que cette surprise? Les Guirand comptaient rencontrer Courcieux à Cannes. Et il y vint en effet. Ils le virent.

Ils avaient projeté de le présenter, le soir même, à leur fille, mais, le lieutenant de vaisseau, chargé d’une mission urgente par le préfet maritime de Toulon, dut les quitter pour se rendre auprès de l’amiral commandant l’escadre de la Méditerranée, mouillée au Golfe Juan.

--Cela vaut peut-être mieux ainsi, lui avait dit Guirand. Il ne faut pas effaroucher les petites filles. Et voici ce que je propose. Trouvez-vous demain, comme par hasard, chez Clément Massier, le céramiste, vers quatre heures. Nous y serons, admirant ses collections. Je vous rencontre, je vous présente, je vous emmène dîner. Cela aura une jolie couleur romanesque qui enchantera ma petite pensionnaire, acheva-t-il en riant. A demain.

Et les Guirand étaient rentrés chez eux.

Le soir, après dîner, Guirand dit à Mlle Lireux:

--Nous avons à causer un instant avec notre fille, mademoiselle. Elle ira tout à l’heure vous rejoindre. Je suis sûr de vous et vous voudrez bien servir nos projets qui étaient ceux de la marquise de Courcieux... Vous les connaissez.

Mlle Lireux se retira et, pendant que Céleste brodait sous la lampe, Guirand attaqua le sujet brûlant, en ces termes:

--J’ai vu Montchanin, aujourd’hui, à Cannes. Je lui ai dit mes intentions. Il les respecte et les respectera.

Il s’attendait à un cri de révolte. Benjamine, qui travaillait aussi à quelque ouvrage de broderie, ne broncha pas. Elle se disait, timide et réfléchie:

--C’est aujourd’hui leur premier jour d’attaque. Ils ont des forces toutes fraîches. J’ai tout le temps de protester... attendons. Je suis sûre de moi, cela suffit.

Guirand fut étonné. Debout devant elle, il la regarda attentivement.

--Tu m’entends! fit-il.

--Oui, papa.

--Montchanin ne veut pas t’épouser.

--Il me l’a dit, fit doucement Amine.

--Ah! vous avez causé de ça? dit Céleste.

--Oui, maman.

--Alors c’est entendu, tu épouseras Courcieux?

--Je ne crois pas!--dit Amine, avec calme, en coupant un fil de soie avec des ciseaux fins, fins... comme un bec de roitelet.

Guirand demeura pétrifié. Céleste posa sa broderie et regarda les deux protagonistes d’un drame qui commençait.

--Tu ne le crois pas? mais, moi, j’en suis sûr.

--Vous ne voudrez pas me rendre malheureuse. Je ne connais pas M. de Courcieux, tandis que Jean m’aime. Et je l’aime. Me marier dans ces conditions à M. de Courcieux, ce serait de ma part une faute grave, un péché mortel; et si je ne me trompe, mon père, dans la liste des péchés que nous apprend notre livre de prières, c’est cela qui s’appelle un adultère!

Céleste, debout d’indignation, comme si elle n’eut jamais conçu seulement l’idée que sa fille pût prononcer un pareil mot, s’écria avec douleur:

--Oh! ma fille!

Guirand désarçonné et sentant, avec son intelligence aiguë, que, sur le terrain des délicatesses, il serait battu par la jeune fille, rusa, avec brutalité:

--Quel enfantillage! dit-il. Pendant que tu t’amuses à ton roman de pensionnaire, sais-tu ce que fait Montchanin, ce soir? Eh bien! il soupe--à bord du yacht, le _Cygne_, que tu connais bien,--avec la petite baronne, dont le mari est à Monte-Carlo. Ne doute pas qu’après le souper...

--Paul! murmura Céleste pudiquement.

Guirand imperturbable continua:

--Ils regarderont les étoiles ensemble... Je n’aime pas les hypocrisies. Amine va se marier. Elle doit tout savoir... Il a longtemps résisté, le petit Montchanin, aux agaceries de notre coquette amie, et, s’il t’aimait, comme tu le crois, il n’aurait pas choisi le soir même d’un jour où vous avez causé ensemble de mariage et d’amour, pour accepter les galanteries d’une assidue de Casino... Voilà ce que j’ai à te dire... Je les ai laissés ensemble.

Benjamine pleurait en silence.

Guirand reprit:

--Tu pleures; lui, il rit, il fait le beau, il baise le bout des doigts de la baronne; ils sont seuls et bien servis. Le cuisinier du yacht est un maître coq. Jean, s’il t’aimait, m’aurait prié, supplié,--fléchi, peut-être,--ajouta habilement l’homme politique. Rien de tout cela. Il était pressé de me voir filer, pour rester seul avec sa baronne. Comme c’est délicat! En quittant une jeune fille, tomber dans les bras d’une... je ne dirai pas le nom qu’elle mérite... c’est notre amie.

Benjamine sentait le baiser de Jean sur ses lèvres; elle eût voulu l’effacer; il la brûlait... Il ne lui vint pas à l’esprit de dire: «Mon père ment», ou: «Il mêle un mensonge à la vérité», ou: «C’est pour m’oublier, pour lutter contre lui-même que Jean va vers une autre femme.» Cette dernière pensée ne l’eût pas consolée d’ailleurs, au contraire. Elle ne lui aurait pas semblé une excuse... Elle voyait Jean baiser les lèvres de l’effrontée baronne. Elle les voyait comme s’ils eussent été là, sous ses yeux. La jalousie, l’amour, sont visionnaires. Elle se sentait jalouse. L’amour, elle l’apprenait, elle le comprenait maintenant de mieux en mieux, par la douleur cette fois.

--Voyons! voyons, ma fille! dit Céleste qui se rassit près d’Amine.

--Je te dis ce que je dois, reprit Guirand. Cela me déchire; mais je dois parler. Je sais la vie, que diable! et tu ne la sais pas! et je ne veux que ton bonheur... un père! Eh bien, tu t’étonnes de la conduite de Montchanin?... mais c’est ça, c’est bien ça! _c’est ça la vie_, vois-tu. Les jeunes hommes comprennent tous l’amour comme ça. Ils ne sont pas méchants, ils sont légers. Les jeunes hommes oublient. Les jeunes filles seraient bien bêtes de ne pas oublier. L’amour n’a aucun rapport avec le mariage, d’ailleurs.

--Par exemple! protesta Céleste.

Mais Guirand avait résolu, pour en arriver sûrement à ses fins, d’attaquer de front les idées de Benjamine, celles qu’on «fait donner à prix d’or aux enfants», qu’on ne pratique pas soi-même, et qui vous gênent si souvent en eux. Il poursuivit, répondant à Céleste:

--Pourquoi ne pas la mettre en présence de la réalité vraie? Il n’est que temps. Je sais bien que je paraîtrais odieux à tout le monde si l’on m’entendait parler ainsi à ma fille, mais, outre que personne n’est là pour m’entendre, il faut se dire que Benjamine n’est plus une enfant. Elle sera femme avant un mois, si elle veut être sage, et il ne faut pas qu’elle entre désarmée dans la vie. L’ingénuité, l’ignorance ont fait leur temps. Il faut savoir le mal, tout le mal, pour l’éviter... ou pour s’en accommoder! Les imbéciles diraient que je te corromps... Il n’est que temps, à mon avis, de tuer en toi, ma fille, les idées vagues, romanesques, sentimentales. J’y porte le fer et le feu. Rien n’est plus sain. Ça te fait crier, mais je te sauve. Prends une vue nette, positive, des choses. Tous les pères aujourd’hui pensent comme moi. Certes, il y a encore de nobles créatures, comme Mlle Lireux, qui enseignent un tas de bonnes et belles choses, mais chimériques, à nos filles. Pourquoi? affaire de routine; mais tout ça va changer. Le vrai, avant tout; la dure vérité; les méthodes scientifiques; constater ce qui est, voilà la seule sagesse et je ne m’appelle pas pour rien le député expérimental. Le sentiment trompe toujours. L’observation ne trompe pas. Eh bien! ma fille, depuis que le monde est monde, les jeunes gens troublent les jeunes filles et ils préfèrent les femmes. Quant aux maris, ils deviennent quelquefois amoureux de leurs femmes après le mariage, mais ils cessent de l’être bientôt s’ils l’étaient avant. Et les femmes de même. Épouse-t-on un homme qu’on aime? on ne tarde pas à s’en dégoûter. Épouse-t-on un inconnu? On ne tarde guère à l’aimer. Il faut savoir cela. Ce n’est pas matière à enseignement pour un professeur, parbleu! Il ferait beau voir que Mlle Berthe, la pauvre fille, t’enseignât ces choses, en supposant qu’elle les sût! mais elle les ignore. Ce n’est donc pas matière à leçon de professeur; mais, moi, je suis ton père et je te dois toute la vérité... Je dirai, si tu veux, ton roman à Courcieux. C’est un homme d’esprit et d’expérience: il sourira. Écoute... Tu feras sa connaissance un de ces jours... Suspends, jusque-là au moins, ton jugement et tes résolutions. Dans son monde à lui, t’imagines-tu, d’ailleurs, qu’on aime bourgeoisement? Dans ce monde-là, à la science des réalités, on joint, comme corollaire, un mépris des entraînements, un art du maintien qui s’appelle correction, dignité, et qui sauve tout. Jaloux, un ouvrier bat sa femme; un bourgeois la tue; un gentilhomme se détourne d’elle... sans en avoir l’air, en pirouettant sur ses talons ci-devant rouges. Et il se garde d’espionner par le trou des serrures, comme un goujat.

--Paul! dit Céleste effarée.

--D’où je conclus, reprit Guirand doctoral, qu’un mariage avec un gentilhomme, pour être privé de l’issue du divorce--contraire aux lois de l’Église--n’est pourtant pas une prison sans fenêtre... La largeur d’intelligence et la courtoisie d’un grand seigneur permettent à sa femme de reconquérir, en certains cas... et dans une certaine mesure... une liberté...

--Paul! c’est de la folie! s’exclama Céleste toute rouge.

--Je reviendrai, dit Guirand, sur ces sujets-là, plus à fond, en temps et lieu. Là-dessus, va te coucher, et dis-toi bien qu’à cette heure, ton ami Jean ne s’embête pas.

A ce mot, Benjamine jeta un grand cri, repoussa sa mère qui s’efforçait de la retenir, et courut s’enfermer dans sa chambre où elle pleura toute la nuit. Il lui semblait que son amour d’enfant pour Jean devenait une passion de femme. La science horrible du député expérimental troublait déjà la sainte paix, aux sources limpides de sa conscience.

--Le premier coup est porté, dit Guirand. La prochaine fois, j’espère pouvoir lui annoncer que son Montchanin part pour Constantinople ou pour Pétersbourg et qu’il y restera deux ans.

XII

COMMENT MADAME GUIRAND INTERPRÈTE LE VASE BRISÉ

--Comment oses-tu dire ces choses à ta fille, Paul? fit la pudique Céleste.

--Aimes-tu mieux que ce soit la petite baronne qui les lui dise? Elle n’y manquerait pas, dans un mois, elle ou une de ses pareilles; car si Courcieux refuse sa porte à la baronne, il l’ouvrira nécessairement à d’autres femmes plus hypocrites mais aussi averties; bref, il entrera toujours chez lui une baronne de Triancey, fût-elle masquée, et plus dangereuse encore par conséquent.

--Ces choses-là s’apprennent peu à peu, dit Céleste en soupirant.

--Est-ce qu’on apprend le mariage peu à peu? fit Guirand. Aujourd’hui jeune fille, presque séquestrée, demain femme dans un salon. Un salon! quasi une place publique à notre époque, du moins quand le mari touche aux affaires, ou à la politique. Soyons de notre époque, que diable! Tout arrive en son temps. Mlle Lireux a fait le sien. Je la congédierai demain, poliment.

Céleste protesta:

--C’était l’amie de Mme de Courcieux...

--Tu as raison; après demain alors. Elle nous servira sans le savoir... A propos, amène-la avec nous demain, pour l’entrevue.

--Je l’amènerai.

--Et pas de scrupules bêtes. Songe toi-même que Jean Montchanin est avec la baronne à cette heure-ci.

--Quelle horreur! dit Céleste rêveuse.