Benjamin Constant

Chapter 3

Chapter 31,113 wordsPublic domain

Le journal _la Presse_ a commencé la publication des lettres de M. Benjamin Constant à Mme de Récamier. Mais cette publication n'a pas été continuée. Un procès l'a interrompue.

Le peu que nous connaissons de ces lettres est éclairé d'une belle flamme amoureuse, d'un style pareil à une flambée de sarments.

Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce foyer pétillant de toutes les étincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer.

L'amour et la politique, c'est trop à la fois. La politique est le dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des émotions comme il en demandait aux cartes et aux dés.

Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur confiance aux hommes célèbres, devraient s'enquérir jusqu'à quel point ils en sont dignes!

Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde croulerait, que je ne songerais qu'à vous.»

Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur une proie, épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.

Mme de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans s'émouvoir cette manoeuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès (de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.»

Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation était à peu près la même.

L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse. Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je l'expose pour une cause que vous aimez.»

Après l'article, il parle de _gaieté sur l'échafaud_, pourvu qu'_on_ l'aime.

Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à l'acte additionnel.

Dans ses _Mémoires sur les Cent-Jours_, M. Benjamin Constant expliqua sa conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui peut-être le méprisait un peu plus que le public.

Alors, l'amant éconduit parle de _sombre carrière_. On dirait qu'il a flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme--ce qu'il y a de plus réel en lui--se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu viril!

Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à Mme de Récamier, ce que seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!»

Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner. Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un sceptique de cette force.

Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.

Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'_Adolphe_, il rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.

La carrière politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les rangs de l'opposition constitutionnelle.

Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être, _Cours de politique constitutionnelle_.

Il écrivit un _Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier les partis en France_, vaste sujet toujours élaboré, toujours inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple à la _Minerve_.

En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la dénomination de _Cercle des Étrangers_, voyait chaque nuit apparaître ce grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or.

Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir une redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,» lui écrit M. de Lafayette.

Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à porteurs à l'Hôtel-de-Ville.

Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il les avait empruntés.

Quelque sincérité qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa à Louis-Philippe, en le prévenant que dans sa pensée la liberté passait avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'État réduit par ses vices à de pareilles extrémités.

M. Benjamin Constant mourut la même année, le 8 décembre, dans sa soixante-troisième année.

Malgré ses fautes, son nom est resté presque populaire. Il aimait la jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne détestait ni les viveurs, ni les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'éloquentes paroles n faveur de la liberté. Elle se plaisait à contempler cette tête encadrée avec je ne sais quelle négligence d'artiste et de grand seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur lequel toutes les passions avaient laissé comme un reflet de nos agitations publiques.

Ces hommes du monde révolutionnaire rappelaient à la France, humiliée sous le joug clérical et monarchique, de grands jours écoulés. Elle leur passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la Révolution!

FIN.