Chapter 2
En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin 1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air natal dans le plus pittoresque pays du monde.
Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au retour par une brouille avec Mme de Charrière. Elle était à cet âge où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect.
Au printemps de la vie, l'Amour, alors même qu'il est prêt à choir, s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait d'atteindre Mme de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite avec une secrète confusion.
La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux esprits bien plus que commerce amoureux.
La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins.
La famille atténue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M. Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M. Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.»
Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer les bonnes gens du canton.
C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la connaissance de Mme de Staël. Chacun sait que les _bleues_ se détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix _bleues_ enfermées dans une même cellule.
Mme de Charrière, sans se douter qu'un jour Mme de Staël lui succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté sur lui des préventions contre celle qu'elle nommait _l'ambassadrice_. Mais les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors d'un extrême à l'autre.
À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Staël, le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que Mme de Charrière a jugé _un peu sévèrement_ cette femme remarquable. Ce n'est pas _uniquement une machine parlante_, comme l'a charitablement insinué sans doute Mme de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.
Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et l'explosion éclate. De quel visage Mme de Charrière en dut-elle recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui adressait le 21 octobre à propos de Mme de Staël:
«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»
Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est conquis. C'est un amoureux.
Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se trouve le salon mobile de Mme de Staël, la politique occupe une large place[1].
[Note 1: Voir notre portrait de Mme de Staël.]
Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant, saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à Mme de Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit le correspondant de Mme de Charrière.
M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la publication de sa première brochure.
On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14 octobre 1794, écrivait à Mme de Charrière: «Je suis devenu tout à fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la moralité des Thermidoriens.
Le correspondant de Mme de Charrière nous dépeint M. Benjamin Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme à Lausanne il est fort silencieux. «On ne le prend pourtant pas pour un sot.» Il est lié avec l'auteur des _Mémoires d'un détenu_, Riouffe, un des hableurs qui se vantaient d'avoir rétabli l'ordre social, parce qu'ils avaient ramené la France aux mauvaises moeurs du règne de Louis XV.
Ses autres amis sont Chénier, Daunou et le petit Louvet; _Adolphe_ et _Faublas_.
Au salon de Mme de Staël, Talleyrand, de retour en France, occupait le premier rang et tendait les fils de ses intrigues.
C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant. Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Français en vertu de la loi du 15 décembre 1790, qui accordait les droits civiques aux protestants issus de famille expulsées jadis pour cause de religion.
Ce grand monde parisien, et surtout le salon de _l'ambassadrice_, le correspondant de Mme de Charrière a le courage de le lui écrire: «lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.»
Il s'en excuse et ajoute: «Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà...» Adolphe se voûte, pense à la retraite et soupire après les heures paisibles des petites principautés allemandes. Il s'endort à déjeuner en mangeant des cerises avec Riouffe.
La première brochure avait pour titre: _De la Force du Gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier_. Le _Moniteur_ l'imprima avec un éloge mêlé pourtant de quelque réserve. M. Benjamin Constant était trop assidu auprès de Mme de Staël, pour qu'on ne le soupçonnât pas d'appartenir à la faction qui s'opposait à la réélection des deux tiers de la convention.
M. Loëve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publiées dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er février 1844, prétend que M. Benjamin Constant écrivit trois articles contre ces décrets. M. de Loménie met ces articles en doute et déclare n'avoir pu les retrouver s'ils existent.
La situation politique de M. Benjamin Constant nous paraît mieux expliquée dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pagès (de l'Ariége)[2].
[Note 2: Voir _le Dictionnaire de la Conversation_.]
La faiblesse du Directoire donnait naissance à des situations mal définies: «Le club de Clichy luttait contre la révolution tout entière. Le club _constitutionnel_ de Salm luttait à la fois contre les hommes de la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimèrent.» Les Jacobins avaient le club du Manége.
À ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la réélection des deux tiers de la convention citée plus haut. Cette nuance créait un schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le secrétaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que d'appoint aux réactions, sont promptement emportées par le courant contre-révolutionnaire.
Le club constitutionnel de l'hôtel de Salm, essayait de réaliser au profit de la République la politique du juste-milieu. Dans le fond, par leurs moeurs, par la tournure de leur esprit, les républicains de l'hôtel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie constitutionnelle.
En publiant des brochures portant pour titre: _Des effets de la Terreur_, dans un moment de réaction politique, il est évident qu'on contribue soi-même à accélérer le mouvement de ces réactions.
Personne, aujourd'hui, excepté les historiographes consciencieux, ne feuillette ces écrits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour des lieux communs. Le style de tribune (défaut ordinaire des écrivains orateurs) dans lequel ils sont conçus, n'est point de nature à les sauver de l'oubli.
Ces divers opuscules ont été publiés en 1829 sous le titre de _Mélanges littéraires et politiques_.
Le coup d'État du 18 fructidor permit de juger le caractère politique de M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour les caractères, dans la vie publique, que les événements de ce genre.
Dans un discours prononcé au club de Salm, il articula des paroles qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son approbation au coup d'État. Cela n'était pas très-conséquent avec le libéralisme de ses opinions. Rien de plus fréquent d'ailleurs que cette inconséquence chez les libéraux. La haine de la révolution, si mal comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances périlleuses du côté du despotisme.
Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par cela même qu'elle était douteuse, l'exposait aux récriminations et aux attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nommé Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il reparaît de temps en temps en France dans le monde politique et littéraire, où il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que l'amour-propre est plus développé dans les classes intellectuelles qu'ailleurs.
La réaction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce rôle de frondeur qui n'a peut-être pas été sans utilité en France à diverses époques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins considérer comme un ingrédient politique dangereux aussi peu conforme au génie de la monarchie qu'à celui d'une démocratie égalitaire et gouvernementale comme la démocratie française.
Au tribunat, dont il fit partie après le 18 brumaire, M. Benjamin Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il eût été à la chambre des communes ou à l'assemblée constituante. Mais les temps étaient changés. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber, Bonaparte épura (Mme de Staël disait _écréma_) le tribunat.
Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte, qu'au point de vue individuel, ils sont restés crime pour celui qui les a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles ont été créées.
La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant.
Le salon de Mme de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables. Les idées se développent sous la loi d'une harmonie pareille à celle qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider, ne les guident pas plus que le boeuf qui prend la tête du troupeau ne guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire l'homme.
Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa régularisation, que certains hommes prennent les devants et se précipitent les premiers dans les voies de la Providence.
Dans le salon de Mme de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés, on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant réuni autour d'une cheminée de boudoir.
Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée, s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Staël fut dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest.
M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée _les Suites de la contre-révolution de_ 1660 _en Angleterre_, s'aperçut, mais trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de Weimar.
La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs, était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de dépense d'écritures et de paroles.
Là, M. Benjamin Constant traduisit _Wallenstein_ en vers détestables. Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin d'activité que la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les choses de la vie intime.
Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle.
Il voulut épouser Mme de Staël malgré elle. Épouser Corinne, quelle fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est loin du sens commun!
Après les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illégitimes, M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il épousa en 1808 Mme de Hardenberg avec laquelle il a vécu à Goettingue en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec Mme de Staël ne fussent pas encore terminés.
Pendant ce temps de repos et de convalescence du coeur, M. Benjamin Constant travailla à son grand ouvrage sur la religion. Ce livre, qui l'occupa toute sa vie et que la postérité lira peu, lui fut du moins fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il était souffrant, lorsqu'il avait éprouvé des revers en amour ou au jeu. M. Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanité des passions, rentrait alors chez lui et disait: «Travaillons à mon livre sur les religions.»
Cet ouvrage se ressentait lui-même des passions de l'auteur. Versatile, sec et bien inférieur à ce que le génie littéraire moderne a créé en ce genre sous la plume éloquente des Lamennais, des Châteaubriant ou sous la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du passé, un livre de l'ancien régime mal accommodé au régime nouveau. Ce livre commencé le front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en finissant, d'un vieux libertin qui cherche à se convertir.
À côté de ces graves travaux, se succèdent vers la même époque de la vie de M. Benjamin Constant plusieurs oeuvres littéraires; notamment le roman d'_Adolphe_.
Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est cependant pas, selon nous, digne du succès considérable qu'il a obtenu. Le style en est clair, mais décoloré. L'impression générale qui résulte du livre n'est pas de nature à élever l'esprit ou le coeur. Un sentiment d'aride tristesse est à peu près tout ce qui reste au lecteur à la dernière page de ce livre. Son mérite le plus positif est purement moral. L'auteur déduit avec une expérience visible le danger des unions illégitimes, particulièrement entre personnes d'âge disproportionné.
Dans la préface de la troisième édition d'_Adolphe_, M. Benjamin Constant parle avec un dédain plus apparent que réel de ce livre dont il n'a pas révélé le secret. «Sans la presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique pensée de convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»
Si tel était l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne valait pas la peine d'écrire.
D'autres personnes prétendent qu'_Adolphe_ est une manière de confession dans laquelle M. Benjamin Constant a versé le secret de ses douleurs et de ses fautes à propos de sa rupture avec Mme de Staël.
Ici s'établit une petite controverse entre les biographes et les commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prétendent que le personnage d'Ellenore n'est autre que Mme de Staël. D'autres font observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut Mme de Staël et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua une rupture; ce qui ne serait guère conforme au personnage d'Ellenore.
M. de Loménie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, Mme Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère.
Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de _Wallenstein_, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers intitulé: _Florestan ou le sage de Soissons_. C'était une satire contre ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas oublier sa prose.
Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: _De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne_.
En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire appliqué aux affaires civiles, et sur l'impossibilité de rien fonder sur l'usurpation.
La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée, satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il existait encore en France des publicistes sérieux.
Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de France.
Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le _Journal des Débats_.
À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant était une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna Nantes et revint à Paris neuf jours après.
En moins d'un mois le serment fut oublié. _Adolphe_ n'avait pas plus de fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à l'égard des femmes.
L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État.
Dans une lettre écrite à un de ses amis, M. Benjamin Constant explique sa conduite par la magie du retour de Napoléon Ier, par l'assentiment universel du peuple et de l'armée, par la mansuétude du maître envers ses adversaires les plus animés, par son retour sincère aux principes libéraux.
Ceci n'explique pas grand'chose.
Faut-il, d'un autre côté, s'en rapporter à M. Loëve-Weimar? Est-ce par amour pour Mme de Récamier et pour vaincre les résistances de la belle royaliste, que M. Benjamin Constant se compromit d'une façon aussi éclatante? Hélas! il n'est guère permis d'en douter.
À quarante-huit ans, _Adolphe_ n'était pas guéri des maladies de l'imagination; quoique chez lui le coeur n'ait peut-être jamais été bien sérieusement engagé; le besoin de désespoir, le goût de l'excessif qui tourmentaient cet homme blasé, le trompaient sur ses propres sentiments.
S'il a, d'ailleurs, été sérieusement épris, sa passion, pour arriver sur le tard de la vie, n'en dut être que plus ardente. L'infortuné Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouvé.