Belle-Rose

Chapter 9

Chapter 93,530 wordsPublic domain

Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien. Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.

--Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que le fer du cheval n'atteignît la tempe! _Adonis_ a été adroit dans sa maladresse.

Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.

--Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'êtes point en état de remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu'on vous a faite au bras.

Belle-Rose s'aperçut seulement alors qu'il avait le bras gauche entouré de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois ou quatre endroits, était tacheté de sang; elle-même portait le bras en écharpe; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune sous-officier que ce n'était pas la première fois que le son de cette voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose, elle répondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses lèvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de dédaigneux qui en altérait la grâce.

--Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée, ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie.

Belle-Rose rougit légèrement.

--Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si brusquement fait pirouetter Adonis?

Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ, sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où sa vie venait d'être plongée.

--Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice: vous m'avez sauvé la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit de garder le silence. Mais, sur mon âme, l'homme qui a failli causer ma mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double compte à me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile venait de chasser la pâleur.

--M. de Villebrais! s'écria Belle-Rose en se soulevant.

--Le connaissez-vous? reprit l'inconnue.

--Un officier d'artillerie? ajouta le blessé.

--Précisément. Un officier d'artillerie que j'attendais au château; son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre où qu'il se cache.

--C'est donc à sa vie que vous en voulez, madame?

--Certes! après le crime, il faut le châtiment.

--Prenez-la donc! s'écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est moi!

--Vous! mais vous l'avez donc frappé par derrière!

--J'ai frappé M. de Villebrais de face, l'épée froissant l'épée, et, si je l'ai frappé, c'est parce qu'il avait insulté une femme.

--Quelque grisette!

--Ma soeur, madame.

--Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur?

--Madame! s'écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous ai pas livré l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble, mais ne m'insultez pas.

Belle-Rose était debout: une émotion extraordinaire animait son visage; sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang; l'éclat de ses yeux, l'autorité de son geste, l'expression hardie de sa voix, imposèrent à l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu'au fond du coeur, et s'étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au téméraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila, et s'inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité:

--Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma soeur contre votre colère, mais j'abandonne le frère à votre vengeance.

Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clartés ondoyantes; tout son être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle murmura:

--Jeune et brave et beau tout à la fois!

Puis elle reprit en souriant:

--Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que M. de Villebrais n'ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui s'épandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'était certainement pas l'espérance d'échapper à une condamnation inévitable: il était résolu à l'aller chercher lui-même. N'était-elle pas plutôt occasionnée par l'intérêt soudain que l'inconnue semblait prendre à lui? Belle-Rose aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient encore trop confuses pour qu'il songeât à les analyser.

--M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main?

--J'avais le bon droit de mon côté, madame.

--Si vous défendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour une maîtresse?

--Je ferais de mon mieux.

--Bien gardée alors sera celle que vous aimerez!

A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en aperçut.

--Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brève en jetant au blessé un coup d'oeil rapide et profond.

En ce moment, une camériste entra dans l'appartement. En voyant Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses lèvres.

--La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la camériste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces; il chancela et s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

--M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse.

La duchesse s'était avancée vers la porte; en se retournant pour jeter un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle repoussa la camériste et s'élança vers lui.

--Je reste, dit la duchesse.

XII

LES RÊVES D'UN JOUR D'ÉTÉ

Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal; mais il dut céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brisée par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange! dans ces heures où l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le visage de l'inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d'une robe blanche, était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras à l'image trompeuse de son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne.

--Je ne suis pas Suzanne, dit l'étrangère.

Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Belle-Rose reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste éclaira son visage.

--C'était vous? dit-il.

--C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous, répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de vous imposer silence. Obéissez.

La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu'elle s'était chargée de faire exécuter.

--Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

--L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire.

--Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est un aveu.

Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose, à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien confessant sa foi, il reprit:

--Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné, il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli.

--Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres.

--Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée, ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère, se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux, donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité; la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie, de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme, une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement. A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées, peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.

--Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule, cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement, son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt, mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées, eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise. Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait, et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort. Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert. Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans patron au paradis.

--Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat.

--Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine... Jacques quoi?

--Jacques Grinedal.

--Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas traduire en français?

--Très aisément: _Grinedal_ signifie tout juste _vallon vert_ ou _verte vallée_. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une prairie, entre deux collines.

--Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de Verval?

--Eh! madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout propos?

--J'ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon désir.

--J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs?

--Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de l'épaulette, vous l'êtes à présent par le droit du caprice. Cette autorité n'en vaut-elle pas une autre?

--Elle vaut mieux.

--Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme.

--Je me tais et mets M. de Verval à vos ordres.

--C'est un moyen de sauver Belle-Rose.