Belle-Rose

Chapter 41

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--Ah! je me souviens! Ne s'agissait-il pas de l'incendie d'un couvent et de l'enlèvement d'une religieuse?

--Non, sire. Des personnes qui haïssent Belle-Rose parce qu'il m'est dévoué ont dénaturé les faits aux yeux de Votre Majesté. Belle-Rose a délivré sa fiancée qu'on avait cloîtrée contre son gré, et il en a fait sa femme aussitôt qu'elle a été libre.

Louis XIV savait admirablement son métier de roi, il posait éternellement en face de la cour, en face de l'Europe, en face de lui-même. Une occasion se présentait d'accomplir un acte de justice en faveur d'un officier qui avait fait bravement son devoir, et auquel l'armée devait sa première victoire; sa grâce était donc, à tout prendre, un acte de réparation publique, émané du trône, et qui faisait jouer à la royauté le rôle de la Providence qui récompense les bons. Louis XIV profita de l'occasion.

--C'est bien, dit-il; l'officier qui a si bien combattu sous mes yeux ne peut être coupable. Demain vous nous l'amènerez.

Un murmure flatteur parcourut le cercle des courtisans, et le roi put lire sur tous les visages l'expression d'un vif contentement. Belle-Rose, averti par M. de Luxembourg, se tint prêt à paraître devant le roi. C'était la première fois qu'il allait se trouver en présence d'un souverain dont le nom remplissait l'Europe de crainte, et si son coeur ne battait pas beaucoup au moment d'une bataille, il battit très fort quand il suivit le duc à la résidence royale. Ce grand air de majesté dont Louis XIV était toujours paré éblouit Belle-Rose; il fléchit le genou et attendit dans un respectueux silence.

--Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi; vous vous êtes bien conduit hier, et nous voulons, afin de récompenser vos bons services, que toute trace du passé soit effacée. Ce que vous avez été vous ne l'êtes plus; vous saurez à Paris ce que j'ai fait de vous.

--A Paris! s'écria M. de Luxembourg. Votre Majesté s'est-elle souvenue que M. de Louvois hait Belle-Rose?

--Peut-être auriez-vous dû l'oublier, monsieur le duc, et vous souvenir seulement que Louis XIV le protège, répondit le roi. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en portant ses regards vers Belle-Rose, vous allez partir sur-le-champ pour Paris; je vous ai chargé d'instruire M. de Louvois des premiers succès de notre campagne. Les dépêches vont être scellées et vous seront remises par un officier de notre maison. Allez et revenez, monsieur, votre place est parmi nous.

Personne dans le royaume ne savait séduire et fasciner autant que Louis XIV, quand il le voulait; la grâce et la dignité s'alliaient en lui dans une égale proportion, et il avait naturellement cette noblesse qui donne du prix aux moindres choses.

--Sire, s'écria Belle-Rose, vous m'avez rendu cette place dans l'armée où j'ai combattu pour Votre Majesté: ma vie est à vous.

Une heure après cette entrevue, Belle-Rose reçut les dépêches et monta en chaise de poste, après avoir fait ses adieux à M. de Luxembourg et à M. de Nancrais.

--Ne vous endormez pas dans les délices de Sainte-Claire d'Ennery, lui dit en souriant M. de Nancrais.

--Oh! ne craignez rien, s'écria la Déroute, je pars avec lui.

On laissa Cornélius au camp avec Pierre, et l'on partit. Le rendez-vous était devant Utrecht. Si la Déroute n'avait pas pu quitter Belle-Rose, Grippard, de son côté, n'avait pas pu se séparer de la Déroute. Celui-ci était piqueur, celui-là était postillon; quand ils étaient ensemble, il n'y avait plus ni caporal ni sergent: ils étaient comme l'ombre et le corps. On mit une grande diligence à franchir la distance qui s'étend des bords du Rhin à Paris. Bien que Belle-Rose y retournât dans des conditions aussi belles qu'il les pouvait souhaiter, il ne laissait pas d'être saisi d'une tristesse invincible, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, elle revenait toujours s'étendre comme un voile sur son esprit. La mort de M. de Pomereux était pour beaucoup, sans doute, dans cette tristesse. Ce brave gentilhomme lui avait donné tant de preuves d'un dévouement chevaleresque, que Belle-Rose s'était pris d'une sincère amitié pour lui. Cependant il ne se rappelait pas que la mort de M. d'Assonville l'eût rempli d'un si grand accablement; il en avait éprouvé une douleur profonde et durable, mais non cette sorte de malaise qu'il ne pouvait surmonter. Il en arriva à penser que c'était un pressentiment, et sa mélancolie s'en augmenta. Les caractères les plus fermes sont sujets à des abattements qui puisent leurs causes dans les replis les plus intimes du coeur; mais Belle-Rose était de ceux qui sacrifient tout à l'accomplissement d'un devoir; il laissa Sainte-Claire d'Ennery, où étaient toutes ses affections, sur sa droite, et poussa tout d'un trait jusqu'à Paris. La chaise, précédée de la Déroute, entra à fond de train dans la cour de l'hôtel de M. de Louvois. Belle-Rose en descendit, et pria un huissier de l'introduire auprès du ministre.

--Son Excellence travaille avec M. de Charny, lui dit l'huissier.

--Dites alors à Son Excellence que c'est de la part de Sa Majesté Louis XIV, répondit Belle-Rose.

A ce nom sacré l'huissier disparut et revint bientôt après.

--Qui faut-il que j'annonce? dit-il.

--Le capitaine Belle-Rose.

A ce nom, M. de Louvois tressaillit comme un lion surpris dans son antre.

--Le capitaine Belle-Rose! répéta-t-il en couvrant l'officier de son regard étincelant. Et vous êtes venu chez moi, vous! Vous êtes bien imprudent, monsieur.

--Je ne crois pas, monseigneur, dit Belle-Rose froidement.

--Avez-vous perdu la mémoire, et faut-il que je vous rappelle le compte que nous avons à régler ensemble?

--Il serait plus à propos, je crois, de parler de l'affaire qui me ramène. Ne vous a-t-on pas dit, monseigneur, que je venais de la part de Sa Majesté le roi?

M. de Louvois fronça le sourcil.

--Le roi est en Hollande, monsieur, répliqua-t-il.

--J'en arrive, monseigneur, et voici les dépêches que Sa Majesté a bien voulu me confier.

Belle-Rose tira le paquet de sa poche et le tendit au ministre. M. de Louvois, tout étonné, le prit sans répondre et l'ouvrit. M. de Charny se tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre, attentif et silencieux. A la lecture de la dépêche qui lui annonçait le passage du Rhin, l'homme fit place au ministre. M. de Louvois se leva le visage radieux.

--La Hollande est ouverte! s'écria-t-il, dix villes conquises et le Rhin franchi en un mois! Il faudra bien que la république soit effacée du rang des nations.

--Vous étiez à ce passage, monsieur? reprit-il en s'adressant à Belle-Rose.

--Oui, monseigneur.

--Emmerich et Réez sont à nous?

--M. de Luxembourg les a conquis; l'armée marche sur Utrecht.

--Utrecht sera pris.

--Je le sais.

--De toute la Hollande, il ne restera plus qu'Amsterdam.

--Amsterdam et Guillaume d'Orange.

--On les vaincra, monsieur.

--Je l'espère, monseigneur.

M. de Louvois parlait avec enthousiasme, allant et venant par la chambre; tout à coup il s'arrêta devant Belle-Rose; l'expression du triomphe s'effaça lentement de son visage. A son tour le ministre faisait place à l'homme.

--Les affaires du royaume sont finies; j'imagine, monsieur, que nous pouvons passer aux vôtres, reprit-il.

--Vous n'avez pas tout lu, monseigneur, répondit Belle-Rose en lui montrant du doigt un pli cacheté qu'il avait tiré de la dépêche.

M. de Louvois brisa le cachet et parcourut le papier du regard. Son visage, tout à l'heure empourpré, devint d'une pâleur livide; il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur son fauteuil. M. de Charny quitta la fenêtre et vint à lui.

--Lisez, lui dit le ministre.

M. de Charny termina sa lecture sans que son visage impassible exprimât aucune émotion. Tandis qu'il parcourait la dépêche, M. de Louvois se tourna vers Belle-Rose:

--Allez, monsieur, dans la pièce à côté, lui dit-il d'une voix brève et tremblante de colère; dans un instant vous me verrez.

Belle-Rose salua et sortit.

--Eh bien? s'écria le ministre aussitôt que la porte se fut refermée.

--Eh bien! nous sommes vaincus, monseigneur, dit M. de Charny.

--Colonel et vicomte au titre de Malzonvilliers! Tous les honneurs ensemble! A lui, à Belle-Rose, un grade et des lettres de noblesse!

M. de Louvois frémissait de la tête aux pieds, et ses lèvres étaient toutes blanches.

--Pourquoi l'avez-vous laissé fuir? s'écria-t-il tout à coup avec violence.

--Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur, répondit M. de Charny. Je l'ai fait chercher à Paris, aux environs, partout; il avait disparu sans laisser de trace. Quant à l'armée, c'est un océan.

--Il m'a bravé en face, je l'ai tenu en mon pouvoir, et il m'échappe. Elle aussi, tous deux ensemble!

--La marquise, dont le bon plaisir du roi fait une vicomtesse, n'est-elle pas toujours à Sainte-Claire d'Ennery?

--Fût-elle au milieu de la place Royale, l'autorité du roi la protège!

--Oh! il y a le chapitre des accidents, reprit M. de Charny.

M. de Louvois frissonna; la manière dont son confident avait prononcé ces paroles leur donnait un sens clair et terrible.

--Certes, je ne peux rien contre le hasard, dit le ministre à demi-voix.

Un sourire sinistre éclaira le visage de M. de Charny.

--C'est une puissance aveugle, reprit le confident, et vous êtes un ministre clairvoyant.

--Vicomte de Malzonvilliers! murmura M. de Louvois; colonel! maître à présent de la faveur de la cour!... Voilà bien l'écriture du roi Louis. Il veut le pousser et se charge de sa fortune.

Le ministre relut cinq ou six fois les lignes tracées par la main du roi.

--Monsieur de Charny, reprit-il en se tournant d'un air impératif vers le pâle gentilhomme, le hasard ne peut rien contre celui-là.

--Rien aujourd'hui, répondit froidement le favori. Il est chez vous.

M. de Louvois agita une sonnette et donna ordre de ramener Belle-Rose.

--Sa Majesté vous veut du bien, monsieur, pour votre belle conduite en Hollande, et notamment au passage du Rhin, lui dit le ministre. Vous êtes colonel; il doit vous tarder beaucoup sans doute d'apporter cette heureuse nouvelle à Sainte-Claire d'Ennery, mais avant de vous rendre votre liberté, permettez-moi de réclamer de votre obligeance un nouveau service.

--Parlez, monseigneur.

--Vous avez assisté à cette dernière victoire de Sa Majesté, vous y avez eu même une grande part; plus que tout autre vous êtes en état de rédiger la relation que je me propose d'envoyer aux gouverneurs des provinces. Il faut qu'elle parte bientôt; mettez-vous là et commencez.

Belle-Rose n'avait aucun motif pour refuser; il prit la place que lui indiquait M. de Louvois et se mit en devoir d'écrire.

--Cependant, reprit le ministre, si vous aviez quelque lettre à faire tenir à votre femme, écrivez-la, on la lui portera sur-le-champ.

Belle-Rose accepta la proposition. Tandis qu'il traçait quelques mots à la hâte, les yeux de M. de Charny suivaient les rapides mouvements de sa main avec une expression diabolique. Quand la lettre fut cachetée, un sourire étrange effleura sa bouche. M. de Louvois prit la lettre et M. de Charny sortit. Un moment après, un laquais se présenta avec le pli de Belle-Rose. M. de Charny, qui guettait dans l'antichambre comme un chat avide et patient, se dirigea vers le laquais:

--Donne-moi cette lettre, je m'en charge, dit-il.

Le laquais, qui connaissait M. de Charny, la lui remit sans hésiter. Cependant la Déroute et Grippard étaient restés dans la cour de M. de Louvois, attendant le retour de Belle-Rose. La Déroute triomphait; plus fier qu'un capitan, il allait et venait, le poing sur la hanche et la tête haute, dans cette cour où quelque temps auparavant on l'avait vu, triste et rêveur, fureter de porte en porte sous mille déguisements. Volontiers il aurait conté les exploits de son maître à toutes les personnes qui passaient par là, et il regardait les gens sous le nez de l'air d'un homme qui se sent protégé par la faveur du roi. Quant à Grippard, si un instant il avait cédé aux fumées de l'orgueil qui étourdissaient la Déroute, il n'avait pas tardé à ressentir l'influence de la fatigue unie à la chaleur. Il s'assit dans un coin sur une borne, glissa tout doucement de là par terre, s'étendit sans prendre garde, cligna de l'oeil et s'endormit bravement au soleil. Une heure après, M. de Charny parut dans la cour. La Déroute avait toujours sa mine triomphante; de temps à autre il regardait Grippard et haussait les épaules, trouvant que c'était un homme qui n'avait pas le sentiment de sa dignité. A la vue de M. de Charny, la Déroute fronça le sourcil, mais il lui sembla que cet homme trois fois vaincu n'était pas digne de sa haine, et il sourit de l'air magnifique d'un triomphateur. M. de Charny ne prit pas garde à la Déroute et sauta dans un carrosse qu'on avait préparé.

--Barrière Saint-Denis, dit-il.

L'attelage partit au grand trot.

LIII

LA RUE DE L'ARBRE-SEC

Cependant, au bout d'une heure ou deux d'attente, la Déroute commença à trouver le temps fort long, le retard que mettait Belle-Rose à reparaître lui semblait inexplicable; il fit vingt fois le tour de la cour, éveilla deux ou trois fois Grippard pour se distraire, mais Grippard n'avait pas plus tôt ouvert les yeux qu'il les refermait; enfin, n'y tenant plus, il prit le parti de monter lui-même dans les appartements de M. de Louvois. Un huissier qu'il interrogea lui apprit que Belle-Rose était dans le cabinet du ministre en train d'écrire la relation officielle du passage du Rhin. Comme il redescendait presque tranquillisé, la Déroute se rappela tout à coup l'ordre qu'avait donné M. de Charny en montant en voiture.

--La route de Saint-Denis, pensa-t-il, est aussi la route de Sainte-Claire d'Ennery.

Le front de la Déroute se rembrunit.

--Mon maître n'a-t-il rien écrit? demanda-t-il vivement à l'huissier.

--Il a écrit une lettre, répondit un laquais qui était dans l'antichambre, et qui était le même que M. de Charny avait arrêté.

--Cette lettre, où est-elle?

--M. de Charny l'a prise, me disant qu'il s'en chargeait.

La Déroute fronça le sourcil; le visage de M. de Charny avait, au moment où le gentilhomme était monté en voiture, une expression de gaieté lugubre dont le fidèle sergent se souvint. Sans savoir pourquoi, il eut peur, et bientôt sa propre émotion l'effraya; c'était un homme, on le sait, qui croyait aux pressentiments et qui subissait leur influence. Quand il fut dans la cour, il n'y résista plus; il poussa Grippard d'un coup de poing. Grippard, réveillé en sursaut, bondit sur ses pieds.

--Lorsque Belle-Rose descendra, dit le sergent, tu lui diras que je suis parti pour Sainte-Claire d'Ennery.

--Tu vas à l'abbaye! pourquoi faire? répondit Grippard en se frottant les yeux.

--Je n'en sais rien, c'est mon idée... Maintenant, ne dors plus.

--C'est bon, on est debout, reprit le caporal, qui secouait ses jambes; le service avant le sommeil.

La Déroute se procura un cheval de main et partit. M. de Charny avait, comme la Déroute le prévoyait, poussé du côté de Sainte-Claire d'Ennery. A Saint-Denis, il relaya et donna un louis d'or au postillon pour qu'il mît les éperons dans le ventre des chevaux. On laissa Pontoise en arrière, mais à une demi-lieue de l'abbaye, M. de Charny mit pied à terre. Il y avait sur le côté de la route une chaumière où l'on vendait du vin et de l'eau-de-vie, et devant la chaumière une espèce de paysan qui faisait sauter des gros sous dans sa main. M. de Charny fut à lui.

--Veux-tu gagner deux écus de six livres? lui dit-il.

--Aussi bien trois, si vous le permettez, répondit le gars, dont les yeux brillèrent.

--Viens donc et fais ce que je te dirai.

M. de Charny conduisit ce manant au carrosse, en tira une corbeille proprement enveloppée d'un linge fin et prit dans sa poche la lettre de Belle-Rose.

--Tu sais où est l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery? reprit M. de Charny, l'oeil sur le paysan.

--Très bien, puisque j'y porte souvent des légumes et du lait.

--Ainsi, l'on t'y connaît?

--Parfaitement.

--Et l'on ne sera pas surpris de t'y voir?

--Mais, dame! puisque c'est un peu mon métier d'y aller et d'en revenir.

--Tu vas donc y porter cette corbeille avec cette lettre, et le plus vite que tu pourras.

--Ce n'est pas difficile; la distance est courte et j'ai les jambes longues.

--Si on t'interroge, tu répondras que la corbeille et la lettre ont été apportées par un valet dont le cheval s'est abattu devant ta porte.

--Très bien.

--Je t'ai promis deux écus de six livres...

--J'ai compris trois, interrompit le drôle.

--Tu en auras quatre si tu es de retour dans un quart d'heure.

--J'y cours.

En huit ou dix minutes le gars, qui avait coupé à travers champs, atteignit la porte de l'abbaye. Au coup de cloche la soeur tourière ouvrit, le paysan remit la corbeille et la lettre, qui étaient toutes deux à l'adresse de Suzanne, et comme on avait l'habitude de le voir, il partit sans être questionné. Au bout d'un quart d'heure, M. de Charny le vit revenir.

--C'est fait, s'écria le jeune gars.

--Voilà ton argent, répondit M. de Charny, dont les yeux brillaient de joie.

Il remonta dans son carrosse et reprit la route de Paris. Comme il arrivait à Franconville, la Déroute, lancé à toute bride, passa comme un flèche à côté du carrosse. M. de Charny se pencha à la portière, suivant de l'oeil le tourbillon de poussière qui volait sous les pieds du cheval.

--Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l'eut perdu de vue.

La Déroute obéissait aveuglément à la secrète influence qui le poussait; la rapidité de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l'augmentait. Il allait passer devant la maison où M. de Charny s'était arrêté, quand la courroie à laquelle l'étrier était attaché se rompit. La Déroute retint la bride de son cheval et mit pied à terre. Le gars était toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des écus au lieu de gros sous.

--Si c'est une commission que vous avez pour l'abbaye de Sainte-Claire, dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous rafistolerez votre étrier; j'en viens, j'y retournerai.

--Tu as été à l'abbaye? s'écria la Déroute, qui, dans la situation d'esprit où il était, attachait du prix aux moindres choses.

--Et ça m'a rapporté vingt-quatre livres, reprit le drôle en faisant sauter les pièces blanches.

La Déroute prit le paysan au collet.

--Qu'es-tu donc allé faire à l'abbaye? s'écria-t-il.

--Ma foi, fit le maraud épouvanté, j'y ai porté une corbeille et une lettre de la part d'un gentilhomme qui était venu en carrosse.

--Un gentilhomme un peu petit, gros, pâle, vêtu de noir?

--Justement, et il est reparti aussitôt que la commission a été faite.

--Et qu'y avait-il dans cette corbeille? Le sais-tu?

--Ma foi, il m'a paru que c'était des fleurs et des fruits; il en sortait une odeur dont j'étais tout réjoui.

--Des fleurs et des fruits, dis-tu?

--Ça doit être quelque galanterie de ce monsieur à quelque nonne.

La Déroute lâcha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bête à cru et se précipita ventre à terre vers l'abbaye. Le coeur lui sautait dans la poitrine. La tourière s'épouvanta en le voyant pâle comme un mort et le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient été reçues par Mme de Châteaufort, qui s'était amusée à défaire le linge, tandis qu'on était allé prévenir Suzanne. Elle trouva sous le voile blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison, fleurs et fruits entrelacés et mêlés avec un goût charmant. Geneviève prit une orange et l'ouvrit. Elle avait reconnu l'écriture de Belle-Rose, et ne doutait pas que le présent ne vînt de lui. Suzanne était en ce moment à l'autre bout du jardin avec Claudine et les deux enfants; il se passa près d'une heure avant qu'on pût la trouver sous le bosquet où elle s'était assise. Quand elle fut accourue, elle décacheta la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et pâle d'émotion.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, il est victorieux et libre! Il a vu le roi, et le roi l'a fait colonel!

Un ruisseau de larmes s'échappa des yeux de Suzanne, qui embrassa Geneviève et Claudine. Geneviève commençait à sentir une chaleur intolérable dans la poitrine; mais la joie lui faisait oublier son mal. Suzanne lisait et relisait sa lettre bien-aimée. C'était la fin de leurs maux à tous. Elle murmurait les expressions une à une, et les redisait à sa fille, qui souriait et tressaillait comme un oiseau, entre les bras de sa mère. La corbeille de fleurs et de fruits était sur un meuble tout auprès. Un clair rayon de soleil tombait par la fenêtre ouverte sur leur masse odorante et les couvrait d'une poussière d'or. Suzanne les caressait du regard et de la main; elle prit une touffe de roses épanouies et les flaira; un fruit splendide suivit les roses, et déjà elle en portait la pulpe éclatante à ses lèvres, lorsque la porte s'ouvrit violemment. La Déroute, blême, effaré et tout poudreux, parut sur le seuil: d'un bond il fut à Suzanne, arracha le fruit de ses mains et le fit voler par la fenêtre.

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne.

La Déroute, sans répondre, renversa la corbeille.

--N'y touchez pas! s'écria-t-il enfin; cette corbeille maudite vient de M. de Charny.

Ce nom terrible fit passer l'effroi dans l'âme de Suzanne. Geneviève pâlit horriblement et tomba sur son siège. Claudine, qui s'en aperçut, s'élança vers l'abbesse.

--Oh! que je souffre! murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine.

Suzanne et Claudine se sentirent froid au coeur.

--De l'eau, donnez-moi de l'eau, répéta Geneviève; j'ai du feu dans le corps.

Son visage devint livide. La Déroute vit par terre l'écorce d'une orange et comprit tout.

--Elle est empoisonnée! dit-il.

Mme de Châteaufort l'entendit.

--Faites monter Gaston, s'écria la pauvre mère qui se sentait mourir.

Ses traits se décomposaient rapidement, elle avait déjà l'oeil plombé et les joues creuses comme une femme que la fièvre aurait dévorée depuis dix jours. Un médecin fut appelé et du premier mot il confirma les craintes de la Déroute. Geneviève était empoisonnée; le mal avait fait des progrès irréparables; les remèdes les plus énergiques pouvaient à peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reçut la nouvelle avec un calme profond.

--Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m'a choisie; Dieu châtie ceux qu'il aime.

Des réactifs puissants calmèrent ses tortures, et quand elle eut reçu les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et résignée. Elle souriait à Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d'une tendresse ineffable. Les cloches de l'abbaye sonnaient, et les soeurs, réunies dans la chapelle, récitaient la prière des agonisants.