Chapter 4
Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de l'arbre.
--De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les entrailles!
Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours. Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un maréchal des logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.
--L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire transporter à l'ambulance pour qu'il reçoive les soins que réclame son état?
M. d'Assonville regarda Jacques.
--Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de l'Artois! C'est bien, mon garçon, va.
Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut placé sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid. Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.
--Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier.
--Le coeur de tout le monde.
--Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je rencontre.
Les yeux du Hongrois brillaient et s'éteignaient tour à tour; quand il les ouvrait, il regardait Jacques.
--Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme... Le hasard a eu raison...
Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif l'agita, et ses yeux se voilèrent; tout à coup il les tourna vers Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire.
--Crois-tu qu'il y ait quelque chose là-haut? lui dit-il en montrant le ciel du doigt.
--Il y a Dieu.
--Veux-tu me donner la main?
Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement blessé, puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se plaindre, se pencha vers lui.
--Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il.
--Moi, mon ami? très bien.
Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut arrivé à l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l'abbaye de Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de bon coeur et on mangeait de bon appétit. Si l'on plaignait les blessés, on oubliait les morts; les vivants se félicitaient les uns les autres, et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une chambre de l'abbaye où une table était dressée.
--Assieds-toi là, lui dit-il.
--Moi! près de vous?
--Après le combat, il n'y a plus ni maître ni serviteur, il n'y a que des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.
M. d'Assonville n'était déjà plus le brillant officier dont les yeux lançaient des éclairs au moment de la bataille; la tristesse était revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albâtre; à l'ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l'impatience téméraire dont les flammes coloraient tout à l'heure son beau visage, un doux et mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la naïve histoire de sa jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d'Assonville l'écoutait; un instant ses yeux s'humectèrent au récit des amours innocentes de Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre à sa bouche.
--Je bois à tes espérances, dit-il.
Jacques soupira.
--C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur honnête et sincère, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des espérances trahies sont comme des épines qui déchirent.
--J'espère, parce que je crois, répondit Jacques.
--Tu as dix-huit ans! s'écria M. d'Assonville.
Et un éclair d'ironie amère passa dans ses yeux; puis il reprit tout doucement:
--Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de la jeunesse; malheur à ceux qui n'ont pas cru! ceux-là n'ont pas aimé; ceux-là mourront sans avoir vécu!
M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un trait.
--A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire?
--Je vous l'ai dit: me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que vous ne consentiez à me garder avec vous.
--C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un instant que tu sois arrivé à Paris, qu'y feras-tu?
--Franchement, je n'en sais rien; je frapperai à toutes les portes.
--C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque argent?
--Oui, cinquante livres qu'on m'a volées et que j'espère bien rattraper avec ma valise.
--Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.
--Eh! mais, ça fait...
--Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est perdu.
--Ah!
--Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de Paris pendant deux mois; après quoi, tu auras la ressource de te faire laquais.
--J'aimerais mieux me jeter dans la rivière.
--Ce n'est pas le moyen d'épouser Mlle de Malzonvilliers.
--C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.
--Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes.
--C'est peu.
--Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui répugnent aux honnêtes gens.
--Le peu de tout à l'heure se réduit maintenant à rien.
--Ah! mon ami, tu t'es chargé d'une rude entreprise dans laquelle le courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où le hasard se met de leur côté.
--En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous?
--C'est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les choses les plus extravagantes, et il n'y a guère que celles-là qui vaillent la peine d'être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il faut songer à devenir général.
--Général! s'écria Jacques tout étourdi.
--Certes, si j'étais assez fou pour goûter à l'amour, je me risquerais aux princesses du sang.
--Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-légers? qu'en dites-vous?
--Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'éviter la mitraille, les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux; si tu n'es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'éclat, et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un lieutenant s'avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester brigadier jusqu'à la soixantaine.
Jacques laissa tomber son verre.
--Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce n'est pas ta faute si ton père n'était pas chevalier tout au moins. Un père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou baron.
--Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s'écria Jacques effaré.
--A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs abondent; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garçon, on a une chance nouvelle. Ma foi, oui! Où diable avais-je l'esprit de n'y pas penser? On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses affections, juste entre son épagneul et son confesseur; le matin, on sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d'un mois, on est le commensal de la maison en qualité de secrétaire; on a le teint fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer!
Jacques fit un geste de dégoût.
--Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier! Sais-tu voler, Jacques?
Jacques pâlit et se leva.
--Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.
M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds. Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.
--Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père là-bas.
--Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris. Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille.
Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l'abbaye.
--Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon ami.
Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà l'orgueil du soldat.
V
UN INTÉRIEUR DE CASERNE
Jacques arriva sans encombre à Laon. Le premier soldat qu'il rencontra lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il reconnu l'écriture de son frère, qu'il donna l'ordre d'introduire le voyageur. M. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux; ses yeux gris, enfoncés sous d'épais sourcils bruns, séparés à leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d'un feu extraordinaire; une longue moustache fauve coupait en deux son visage amaigri par les fatigues de la guerre; il avait, en parlant, l'habitude d'en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard la personne qu'il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe d'acier, semblait descendre jusqu'au fond des consciences, et les plus endurcies se sentaient troublées par sa fixité. M. de Nancrais avait deux ou trois ans de moins que son frère, et paraissait être son aîné de trois ou quatre. L'habitude du commandement, et surtout son caractère naturellement impérieux, donnaient à toute sa personne un air d'autorité qui imposait au premier coup d'oeil. Il fallait s'arrêter aux traits du visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frères. Il n'y en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre de M. d'Assonville à la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux ou trois minutes en silence.
--Tu arrives de Saint-Pol? dit enfin le capitaine.
--Il y a juste un quart d'heure.
--D'après ce que mon frère me marque, tu as l'intention de te faire soldat?
--Oui, capitaine.
--C'est un métier où il y a plus de plomb que d'argent à gagner.
--C'est aussi le plus honorable pour un homme de coeur qui veut se pousser dans le monde.
--Ça te regarde; mais je dois te prévenir que dans l'artillerie, et dans ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la première faute, on met le maladroit au cachot; à la seconde, on le fait passer par les verges; à la troisième, on le fusille.
--Je tâcherai de ne pas aller jusqu'au cachot, afin d'être toujours loin du mousquet.
--C'est ton affaire. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il toujours d'y entrer?
--Oui, capitaine.
--M. d'Assonville me parle de toi comme d'un garçon déterminé. Tu as vu le feu, dit-il, et tu t'y es bien conduit.
--J'ai fait mon devoir.
--C'est bien. A partir d'aujourd'hui, tu es soldat dans ma compagnie; souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m'oblige pas à te punir; je le ferai sans pitié, d'autant plus que m'étant recommandé par mon frère, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de ton père m'engage d'ailleurs à redoubler de sévérité à ton égard; je prétends lui prouver que tu mérites d'être son fils.
Jacques s'apprêtait à répondre; M. de Nancrais l'arrêta d'un geste.
--Tu t'appelles Jacques! continua-t-il.
--Oui, capitaine.
--C'est un nom de bourgeois: il n'en faut pas au régiment. Tu t'appelleras...
--Comme vous voudrez.
--Parbleu! c'est bien ainsi que je l'entends! Tous les soldats ont un nom.
--Oui, un nom qui n'est pas le leur.
--Mais c'est le mien! Crois-tu, par hasard, que j'aie besoin de leur consentement pour les baptiser?
--Est-ce encore de la discipline? demanda Jacques en rougissant.
--Oui, mon garçon, répondit M. de Nancrais, qui ne put s'empêcher de sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom: il est écrit sur ton visage!
--Ah! Ainsi, je m'appelle?...
--Belle-Rose.
M. de Nancrais agita sa sonnette; un soldat de planton dans l'antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots à l'oreille, le soldat sortit et revint cinq minutes après avec un caporal de sapeurs.
--Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voilà une recrue que je vous confie; vous le mènerez à la chambrée, l'instruirez dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez.
Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose.
--Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui dit-il; il ne m'en a jamais dit si long à propos d'un soldat.
--Si long! un pauvre bout de phrase d'une douzaine de mots...
--Eh! c'est tout juste trois fois de plus qu'il n'a coutume d'en débiter! Quand une recrue arrive à la compagnie, M. de Nancrais l'interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l'homme, il lui dit: «Voilà un soldat, inscrivez-le», et il tourne le dos. Oh! c'est un terrible homme que le capitaine.
--Bah! dit Belle-Rose, je l'ai vu sourire.
--Il a souri?
--Mais comme tout le monde! Ça ne lui arrive donc jamais?
--Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la compagnie, je sais qu'il a le coeur meilleur que le visage, mais il a pour les recrues un diable d'air qui épouvante les plus têtus. S'il vous veut du bien, vous arriverez vite à l'épaulette.
--L'avancement est donc rapide chez vous?
--Ça dépend. Quand les sièges tuent beaucoup d'officiers, il faut bien les remplacer; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les soldats les plus habiles et les plus vaillants.
--Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l'ennemi nous jette des boulets.
--Il ne s'en fait pas faute.
--Ces bons Espagnols!
--Oh! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de brûler un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est à la tête du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix capitaines et trois commandants, ç'a été l'affaire de trois ou quatre boulets et d'une demi-douzaine de grenades.
--Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier!
--Très beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente soldats perdent la tête.
--Ah!
--C'est un calcul que je me suis amusé à chiffrer dans mes heures de loisir. Vous en pourrez faire la preuve à la première rencontre.
Belle-Rose ne dit mot et se gratta l'oreille; au bout de la rue, il se tourna vers le caporal.
--Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une question?
--Deux, si vous voulez.
--Vous m'avez dit, je crois, que dans l'artillerie on avance ou on meurt?
--Oui, mon camarade; la mitraille sert d'éclaireur.
--Depuis combien de temps servez-vous?
--Depuis huit ans.
--Diable!
--Voilà une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se livrer à une opération d'arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis huit ans à devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il pour devenir capitaine? C'est ce que nous appelons une règle de trois. Ai-je deviné?
--Parfaitement.
--Ici la règle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-être que six mois à monter au grade de sergent. Quant à moi, je mourrai caporal. Cela tient à une circonstance particulière. J'ai été piqueur; or, un de nos jeunes officiers, M. de Villebrais, qui m'avait vu sous la livrée, m'a reconnu. On ne fait pas un officier d'un piqueur. Si, grâce à la protection de M. de Nancrais, j'arrive à la hallebarde, j'y resterai.
La Déroute fit cet aveu d'un air simple et résigné qui toucha Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra; puis tous deux arrivèrent à la caserne. La chambrée où Belle-Rose fut incorporé se composait de huit hommes, tous soumis à une sévère discipline. On donna au nouveau venu un habit d'uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa première garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d'un quart d'heure, le caporal s'aperçut que sous ce rapport-là la recrue donnerait des leçons à l'instructeur. Le surlendemain, on le mit aux premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre règles et arriva tout d'un coup dans des régions où chaque chiffre était une lettre. Il répondait aux problèmes par des équations. Le jour suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu'il lui enseignait les principes du dessin linéaire, s'évertuant à lui démontrer la différence qui sépare un parallélogramme d'un trapèze, Belle-Rose barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal rit de bon coeur en reconnaissant les mèches de ses cheveux plats collés sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus à la chinoise.
--Ah çà! vous êtes fils de prince! s'écria le caporal en jetant son crayon.
--J'ai toujours tenu ma pauvre mère pour une très honnête femme, et mon père était fauconnier.
Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu au hasard, comme il avait pu; mais la Déroute ne savait que tout juste ce qu'il fallait pour être caporal de sapeurs. Quand la Déroute était embarrassé, il commençait par réfléchir; mais quand l'embarras était extrême, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant par-dessus la réflexion. Le cas était grave.
--Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il; vous m'aviez chargé d'instruire Belle-Rose, et c'est Belle-Rose qui instruit son caporal. Que faut-il faire?
--Envoyez-moi Belle-Rose.
Après un court entretien, M. de Nancrais engagea le protégé de son frère à continuer ses études en mathématiques, et à y joindre l'étude des langues.
--Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il; quand tu sauras bien la trigonométrie et l'espagnol, tu ne seras pas loin de l'épaulette. Tu commenceras les leçons demain.
Quatre ou cinq jours après, Belle-Rose reçut une lettre de M. d'Assonville, qui, tout en le félicitant de son zèle, lui envoyait quinze louis pour payer ses professeurs.
Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer à M. de Nancrais. M. de Nancrais fronça le sourcil.
--Je voudrais bien savoir, s'écria-t-il en tordant sa moustache, si vous êtes sapeur ou chevau-léger? Je ne me mêle point des affaires de la cavalerie et n'entends point qu'on se mêle de celles de l'artillerie!
--Mais...
--Paix! Vous êtes soldat dans ma compagnie; si je trouve bon de vous donner des maîtres, c'est qu'apparemment il me plaît de les payer. M. d'Assonville vous a envoyé quinze louis, c'est bien; je ne les lui renverrai pas, parce que c'est mon frère; mais tu me feras le plaisir de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l'or que j'ai mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va maintenant.
--Oh! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant; qu'il est bon et qu'il se donne du mal pour paraître méchant!
Ce jour-là, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l'hypoténuse, et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette. Quelquefois l'image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l'effet d'un chemin couvert; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siège, en se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette, mêlant dans son esprit l'amour aux mathématiques, un soldat le heurta vivement dans l'escalier.
--Au diable le maladroit! s'écria le soldat.
--Il me semble que c'est vous qui m'avez poussé, dit Belle-Rose; je passais à droite, vous montiez à gauche, et vous vous êtes jeté sur moi. Lequel est le maladroit, s'il vous plaît?
--Tiens! je crois qu'il raisonne! T'aviserais-tu de me contredire, par hasard, mauvais blanc-bec?
--En effet, j'ai eu tort, ce n'est pas maladroit que j'aurais dû dire, c'est insolent.
Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l'air, et sautant à la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l'escalier. Au bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui se passait s'élancèrent sur les combattants pour les séparer. Il était temps; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui râlait sous son étreinte furieuse.
--Tu vas me suivre; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir une épée, dit le soldat après qu'il se fut relevé.