Chapter 36
Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé, dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout son coeur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise.
--Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prît pas fantaisie de se réveiller, j'ai mêlé une infusion de pavots à mon petit vin d'Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n'aura garde d'entendre.
Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher était à peu près de sa taille et blond comme lui; il s'enfonça le chapeau jusqu'aux yeux et descendit l'escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'évêque, et grimpa sur le siège comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute.
--C'est fini, lui dit-il.
La Déroute le remercia et disparut. L'évêque était monté dans son carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit. On allait grand train; des valets armés de torches couraient au-devant de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye, Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d'assez mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses chevaux et passa sans être inquiété; la livrée de monseigneur l'évêque le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes. La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de piqueur.
--C'est encore toi! s'écria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou gronder.
--C'est toujours moi. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n'y ont pas tenu; elles sont entrées toutes seules dans de grosses bottes qui étaient par là; mes bras, de leur côté, se sont fourrés dans la souquenille d'un piqueur qui dormait à la façon du cocher que vous savez; je me suis trouvé son chapeau sur la tête sans savoir comment il y était venu, et tandis que je réfléchissais à cette métamorphose, mes pieds se sont dirigés vers l'écurie où était le cheval du brave garçon. Je les ai laissés faire, si bien qu'au bout d'un instant je me suis vu en selle; le cheval est parti tout seul; j'ai pensé que c'était la Providence qui le voulait ainsi, et voilà comme j'ai galopé jusqu'à Mantes.
A mesure que le récit de la Déroute s'avançait, la colère de Belle-Rose, qui, à vrai dire, n'était pas bien grande, s'en allait.
--Et le piqueur? demanda-t-il.
--Oh! il dort à côté du cocher.
Suzanne avait trouvé la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu de mots. Belle-Rose la prévenait qu'un devoir, dont l'accomplissement ne pouvait pas être plus longtemps retardé, l'appelait à dix ou douze lieues de l'abbaye.
«Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger; notre amour me protège, et vous me reverrez d'ici à trois ou quatre jours.»
Suzanne communiqua cette lettre à Cornélius, qui ne put lui donner aucune espèce d'explication sur le motif de cette absence. Cornélius regrettait seulement de n'avoir pas été averti.
--Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui.
Une heure après, on s'aperçut de l'absence de la Déroute.
Suzanne remercia le sergent dans le fond de son coeur et attendit, mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Déroute abandonnèrent le palais épiscopal dans la nuit, changèrent de vêtements, se procurèrent des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour.
--Maintenant que je suis de l'expédition, dit la Déroute, au moins me direz-vous bien où nous allons?
--Nous allons dans un petit pays qui est à trois ou quatre lieues de Rambouillet.
--Comment nommez-vous ce petit pays?
--Rochefort.
--Un joli coin de terre tout entouré de bois et de prés; là où il n'y a pas d'arbres il y a des herbes; les poulets y sont dodus, les filles point farouches et le vin du cru pas trop mauvais.
--Tu connais Rochefort?
--J'y suis allé en recrutement, il y a de ça quelque cinq ou six ans.
--Si bien que tu as conservé tout à la fois la mémoire du coeur et de l'estomac.
--Quels souvenirs en rapporterai-je à présent?
--Pour cette fois, mon pauvre garçon, tu n'auras guère le loisir de continuer tes études sur le caractère des filles de Rochefort; tu mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du vin du cru qu'autant qu'il t'en faudra pour te maintenir en bonne santé.
--Eh! eh! ça m'a tout l'air d'une expédition.
--C'est en effet quelque chose d'approchant: nous sommes partis deux, nous reviendrons trois.
--Ah! diable! fit la Déroute en attachant sur Belle-Rose un regard curieux.
--Ce troisième-là n'est peut-être pas, à l'heure qu'il est, beaucoup plus haut que ta botte.
--Un enfant?
--Tout juste.
La Déroute avait une question au bout des lèvres, mais cette question, il n'osait la faire; Belle-Rose la devina à l'air de son visage et sourit. Ce sourire donna du courage à la Déroute, qui l'observait du coin de l'oeil; il ouvrit la bouche:
--Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m'a tout à fait la mine d'être un petit canonnier?
--Ce petit bonhomme est un chevau-léger.
Pour le coup, la Déroute n'y était plus; il se gratta le front et chercha par la pensée quel rapport il pouvait y avoir entre son maître et le petit cavalier. Il aurait cherché longtemps sans rien trouver, si Belle-Rose ne l'eût tiré d'embarras.
--Mon camarade, reprit-il, ce chevau-léger est un neveu de M. de Nancrais.
--Un neveu du colonel! s'écria la Déroute qui bondit de joie sur sa selle.
--Tout bonnement.
--Eh bien, capitaine, nous en ferons un maréchal de France!
--Certainement; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des armes.
Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l'Amaury; c'était à la fois le plus court et le plus sûr. La route était peu fréquentée, et il n'était pas probable que les agents de M. de Charny eussent poussé de ce côté-là. On coucha à Rambouillet, et dès le matin, au soleil levant, on se rendit à Rochefort. A l'instant de partir, la Déroute s'absenta quelques minutes; quand il revint à l'hôtellerie, Belle-Rose lui demanda la cause de son éloignement.
--Voici, répondit le sergent: il m'a semblé que pour des gens qui vont en expédition, nous sommes médiocrement armés, vous d'une houssine, moi d'une branche de coudrier. J'ai conclu une petite affaire tout à l'heure.
--Quelle affaire?
--Un cadet de famille qui va je ne sais où, a perdu cette nuit tout son argent comptant au lansquenet contre un maltôtier; je lui ai offert vingt pistoles de son équipement, qu'il m'a tout de suite cédé, et le voilà: il y a l'épée et les pistolets; quant à moi, j'ai pris la défroque du valet. Les armes sont en bon état, et si les gens de M. de Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront à qui parler.
Belle-Rose passa l'épée à sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes et l'on s'engagea dans la forêt des Ivelines. Au bout d'une heure, on traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il était à peu près dix heures quand on vit les premières maisons du bourg éparpillées dans les champs. Un petit garçon rôdait le long d'une haie, cueillant des mûres sauvages.
--Hé! mon ami! lui cria Belle-Rose, indique-moi, s'il te plaît, le logis du vieux Simon le garde; tu auras une pistole pour ta peine.
--Suivez-moi d'abord et gardez votre pistole après, répondit l'enfant, qui se tourna du côté de Belle-Rose.
C'était un bel enfant, fier et souriant; ses yeux étaient humides et doux, ses joues fraîches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme une cerise. Il secoua sa tête toute chargée de longs cheveux plus fins que la soie, et prit un sentier dans les prés. Belle-Rose le regardait marcher d'un pas ferme et rapide, s'arrêtant parfois pour cueillir une marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil; sa taille souple et délicate se ployait comme un jonc; il bondissait parmi les herbes et franchissait les ruisseaux comme s'il avait eu des ailes aux pieds. Belle-Rose pensa à l'avenir et demanda à Dieu de lui envoyer un enfant qui fût semblable à celui-là. De temps à autre, le petit garçon se retournait pour regarder si les deux étrangers le suivaient, et l'on voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d'un quart d'heure de marche à travers champs, on arriva devant une maisonnette dont la façade était ornée de grands lierres qui lui faisaient une cuirasse verte et gaie; les hirondelles avaient leurs nids aux coins des fenêtres, et les giroflées mêlées aux liserons et aux pariétaires fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers derrière la maisonnette, un petit pré devant où paissaient deux ou trois belles vaches, et tout à côté un jardinet tout rempli d'arbres fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l'enfant, fouettant l'air de sa queue, grattant l'herbe du pied, joyeux et frémissant; mais à la vue des étrangers il s'arrêta court, hennit, tendit son cou et partit comme un trait.
--Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l'enfant, qui se mit à siffler pour rappeler le poulain.
A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas avancer, mais n'osant déjà plus reculer. Les vaches paisibles tournèrent leur tête pesante vers l'enfant et firent quelques pas jusqu'à la lisière du pré; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins, accoururent en caquetant; la maisonnette semblait se réveiller. Ce tableau rappela à Belle-Rose le temps où il vivait dans la maisonnette voisine du faubourg de Saint-Omer; c'était la même paix, la même grâce et la même innocence. Une voix le tira de sa rêverie; cette voix était celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la chaumière.
--Voilà, père, dit l'enfant, deux étrangers qui désirent te parler.
Le garde s'approcha et salua Belle-Rose.
--Qu'y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme? dit-il.
Belle-Rose jeta la bride de son cheval à la Déroute, et pria Simon de le suivre dans la chaumière.
--L'affaire qui m'amène, reprit-il, a quelque importance; il s'agit d'un enfant dont la garde vous a été confiée.
Simon pâlit à ces mots et regarda fixement Belle-Rose.
--Qui vous envoie? demanda-t-il.
--Une personne qui a toute autorité sur cet enfant, la seule qui puisse efficacement le protéger; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le tendit au garde.
Simon prit la lettre et l'ouvrit en tremblant. Elle était de Mme de Châteaufort et priait le vieux garde d'obéir en toute chose à Belle-Rose, à qui elle transmettait tous ses droits sur l'enfant.
--Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine à parler.
--Est-il ici? demanda Belle-Rose.
--Il y est.
--Ainsi, je puis l'emmener dès aujourd'hui?
--Vous le pouvez.
--Il faut alors qu'il se tienne prêt à partir dans quelques heures.
Le vieux garde hésita, les paroles mouraient sur ses lèvres; il fit un violent effort sur lui-même et ouvrit la bouche:
--Vous enlevez avec l'enfant toute la joie et tout l'espoir de cette maison; je me suis habitué à l'aimer, et maintenant que je n'ai plus que peu d'années à vivre, je ne puis me faire à l'idée de le perdre. Ne le reverrai-je plus?
Belle-Rose prit la main du garde et la serra.
--Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il.
--Que faut-il que je fasse? s'écria Simon.
--Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d'Ennery.
Le garde tressaillit.
--A l'abbaye de Sainte-Claire! reprit-il. Eh bien! je vous y suivrai, et je trouverai bien, avec l'aide de Mme de Châteaufort, une maisonnette comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston.
--Vous l'appelez Gaston? s'écria Belle-Rose qui se souvint de M. d'Assonville.
--C'est la duchesse qui l'a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et qu'il porte bien. Hé! Gaston! continua le garde en ouvrant la porte de la chaumière, viens par ici; voilà un brave soldat qui va te faire faire ton premier voyage.
Le bel enfant qui avait servi de guide à Belle-Rose entra.
--Après mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma première campagne, dit-il.
XLVII
UN LOUVETEAU
Avant de retourner à Sainte-Claire d'Ennery, Belle-Rose devait se rendre à Paris, où il avait laissé les papiers que la duchesse de Châteaufort lui avait confiés, et qui constataient l'état de Gaston. Belle-Rose les avait remis à M. Mériset, qui s'était empressé de les serrer tout au fond d'une armoire secrète où il cachait son argent. Ces papiers étaient cachetés et scellés aux armes de la duchesse; M. Mériset ne les voyait jamais sans penser aux nombreuses aventures de Belle-Rose, et il en tirait, comme toujours, cette conséquence que Belle-Rose était certainement un des personnages les plus considérables du pays.
--Quand il sera premier ministre, disait-il en forme de péroraison, je lui demanderai une place de concierge dans un château royal.
L'air ouvert et franc de Belle-Rose avait charmé le petit Gaston, qui s'était pris tout de suite d'une grande amitié pour lui. Une part de cette amitié avait rejailli sur la Déroute, qui se prêtait de la meilleure grâce du monde à tous les caprices du bonhomme, se sentant, disait-il, d'excellentes dispositions pour gâter le neveu de M. de Nancrais. Il ne fallait pas vivre plus de trois heures avec le petit Gaston pour comprendre l'affection qu'il inspirait au vieux garde. C'était un enfant prompt, alerte, souriant, hardi comme un coq là où il y avait du péril, et caressant comme une petite fille à la moindre complaisance. Au bout d'un quart d'heure, la Déroute l'adorait, et quand il fallut songer au départ, Gaston savait déjà charger et décharger un pistolet, et se servir comme une recrue d'un mousquet de bois que le sergent lui avait façonné. Gaston voulut à toute force monter à cheval pour aller à Paris; l'idée de voyager comme un soldat lui faisait un plaisir extrême; Belle-Rose hésitait à le contenter, craignant pour lui les fatigues du chemin; mais la Déroute, qui tenait à gagner les bonnes grâces du petit bonhomme, leva toutes les objections: tandis qu'on discutait encore, il trouva dans le pays un petit cheval à la fois vigoureux et doux sur lequel il installa Gaston, le fouet en main. Le vieux garde embrassa son cher enfant et jura à Belle-Rose qu'il serait avant lui à Sainte-Claire d'Ennery, et la cavalcade se dirigea vers Paris par Chevreuse et Sceaux. Il était près de minuit quand Belle-Rose entra dans la grande ville; il n'y avait personne dans les rues si ce n'est çà et là quelques galants qui gagnaient le logis de leurs maîtresses, le manteau sur le nez; on voyait encore de distance en distance luire des lumières derrière les jalousies, mais les bruits étaient rares et les clartés discrètes. C'était l'heure de Vénus.
--Le moment est propice, dit Belle-Rose à la Déroute, je puis sans risque frapper chez notre ami M. Mériset. On n'a garde de me croire à Paris, et si, par hasard, on pouvait se douter de ma présence, ce n'est pas à cette heure qu'on me chercherait.
--Et d'ailleurs, vous rencontrât-on, comment pourrait-on vous reconnaître, en compagnie de ce petit bonhomme? C'est notre providence à nous que cet enfant.
Mais la providence dormait de tout son coeur. La Déroute l'avait assise devant lui et la soutenait entre ses bras. Quand on fut proche de la barrière du Maine, Belle-Rose descendit de cheval.
--Tu vas te rendre à la rue du Roi-de-Sicile, chez M. de Pomereux, dit-il au sergent; quoi qu'il arrive, vous y serez en sûreté.
--Et vous?
--Moi, je vais chez l'honnête M. Mériset.
--Seul?
--Non, avec mon épée.
--A pied?
--Sans doute! les fers d'un cheval sont indiscrets: ils diraient d'où je viens et où je vais à tout le quartier.
La Déroute regardait tour à tour le capitaine et l'enfant.
--Si nous nous y rendions tous trois, dit-il enfin.
--Mon brave sergent, répondit Belle-Rose, ce serait exposer le petit sans profit pour les grands.
Il jeta la bride de son cheval aux mains de la Déroute, et tandis que l'un se dirigeait vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue Saint-Jacques, l'autre prenait du côté de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. La nuit était noire; il faisait un grand vent qui chassait de lourdes nuées dans le ciel; les girouettes criaient sur les toits, et les ais mal ajustés des vieilles portes grinçaient sur les gonds tremblants. Parfois on voyait d'immobiles étoiles scintiller entre les déchirures des nuages dont les pans échevelés semblaient raser les grandes tours de Notre-Dame. Belle-Rose serra son manteau autour de ses épaules, s'assura que son épée et son poignard jouaient facilement dans leur gaine, et s'enfonça dans le faubourg Saint-Germain. Il arriva à la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice par la rue de Vaugirard. Comme il en tournait l'angle, il vit un homme caché sous un porche, qui dormait roulé dans une cape de gros drap, le chapeau sur les yeux. Belle-Rose pensa que c'était un laquais qui était tombé là en sortant du cabaret, et il passa outre. La maison de l'honnête M. Mériset semblait, à cette heure avancée de la nuit, la plus silencieuse de toutes les silencieuses maisons du quartier; les volets en étaient bien clos, et pas une lumière ne brillait par leurs fentes et leurs jointures. Belle-Rose souleva le marteau et frappa. Au troisième coup, le volet d'une fenêtre percée au-dessus de la porte s'ouvrit lentement, et l'on vit la tête patriarcale du père Mériset qui se penchait, protégeant de la main la flamme d'une chandelle.
--Qui va là? dit-il d'une voix un peu inquiète.
--Descendez vite! murmura Belle-Rose, on vous le dira quand vous serez plus près.
A l'accent de cette voix bien connue, M. Mériset ferma précipitamment le volet, et courut à l'escalier. Mais en même temps que c'était un homme tout dévoué, M. Mériset était un propriétaire très prudent. N'étant pas bien sûr de la finesse de son ouïe, et voulant éviter toute surprise fâcheuse, il fit jouer la charnière d'un judas taillé dans la porte et regarda son interlocuteur. C'était à quoi s'occupait un troisième personnage, dont Belle-Rose ne soupçonnait pas la présence dans cette partie de la rue du Pot-de-Fer. Ce personnage n'était autre que le laquais qu'il avait vu endormi sous un porche. Au premier coup de marteau, le dormeur secoua ses oreilles et ouvrit les yeux; au second, il se dressa pour savoir d'où venait le bruit; au troisième, il marcha du côté de la maison de M. Mériset. A la manière dont il posait son pied par terre, rasant la muraille, il était clair que le prétendu laquais avait quelque intérêt à n'être pas aperçu. Le bout d'une longue rapière dépassait sa cape, et au moment où il s'était levé, une paire de pistolets avait brillé en compagnie d'un poignard à sa ceinture de cuir. De porte en porte, cette espèce de sacripant gagna un angle obscur d'où il lui fut aisé de tout voir sans être vu. Quand la lumière tomba d'aplomb sur le visiteur nocturne, l'espion pencha sa tête et l'examina curieusement. Mais Belle-Rose lui tourna le dos, il ne put distinguer que sa grande taille.
--Est-ce bien vous? demanda le propriétaire soupçonneux.
--Regardez vite et ouvrez vite, lui répondit Belle-Rose en découvrant son visage.
M. Mériset sourit, repoussa le judas et tira les verrous. L'espion n'avait rien entendu, ces quelques paroles ayant été prononcées tout bas; mais le sourire et l'action de M. Mériset ne lui échappèrent pas. Il en conçut fort judicieusement que le visiteur était un des habitués de la maison, et qu'il fallait qu'il eût quelque affaire urgente pour arriver à cette heure. La porte s'entr'ouvrit et Belle-Rose passa; mais en voulant la repousser, il se tourna vers la rue, et la lumière, que M. Mériset tenait à la main, éclaira subitement le visage de Belle-Rose, dont le manteau n'avait pas été relevé. Ce fut comme une apparition; mais l'espion, qui avait tout vu, tressaillit dans son coin.
--C'est lui! murmura-t-il.
La porte se referma et il s'élança dans la rue. En trois bonds il eut atteint l'angle de la rue du Vieux-Colombier, et regarda autour de lui; la rue était noire et silencieuse. On n'y entendait pas d'autre bruit que les plaintes du vent qui sifflait entre les cheminées. L'espion tira un sifflet de sa poche et siffla doucement une première fois, puis un peu plus fort une seconde, puis enfin très fort une troisième, mettant une minute ou deux d'intervalle entre chaque coup de sifflet. Personne ne répondit à cet appel. L'espion frappa du pied.
--Le misérable, dit-il, sera sans doute allé se griser dans quelque cabaret!... A moins qu'il ne se soit endormi comme moi dans quelque coin, reprit-il.
L'espion fureta de tous côtés en marchant à tâtons; il ne trouva personne. Il revint au coin de la rue du Pot-de-Fer, et piétina quelques minutes indécis; tantôt il faisait une trentaine de pas en courant du côté de la rue du Vieux-Colombier, tantôt il retournait à la hâte vers la maison de M. Mériset. Son esprit irrésolu se livrait à un monologue intérieur.
--Si je vais chercher main-forte, pensait-il, pour investir la maison et saisir Belle-Rose, il peut très bien, durant mon absence, sortir et disparaître. C'est une hirondelle, que ce gaillard-là; mais si je reste, il est clair qu'à moi tout seul, adroit et fort comme il l'est, je ne parviendrai jamais à m'emparer de sa personne. Pourquoi, diable, Robert n'est-il pas à son poste?
L'espion reprenait son instrument et sifflait. Mais Robert n'apparaissait pas davantage. L'espion mit le sifflet dans sa poche, craignant, s'il en usait encore, d'attirer l'attention de Belle-Rose, et se décida à rester en observation dans le coin sombre qu'il avait quitté au moment de l'entrée du capitaine dans son ancien logis.
--Quand il sortira, se dit-il, si personne n'est encore venu, je le suivrai, et je trouverai bien en route quelqu'un des nôtres qui pourra m'aider à le prendre ou à le tuer.
L'espion se colla contre le mur et resta dans une complète immobilité. Cependant Belle-Rose avait suivi M. Mériset dans la chambre où si souvent il avait dormi.
--Je n'ai pas longtemps à rester chez vous, lui dit-il, ne faisant que traverser Paris...
--Quoi! pas même cette nuit? s'écria l'honnête propriétaire dont nous connaissons le faible pour Belle-Rose.
--Pas même une heure; je viens seulement pour retirer de vos mains certains papiers que je vous ai confiés il y a déjà quelque temps.
--Ils sont dans ma chambre ici près.
--Vous allez donc, s'il vous plaît, les prendre et me les apporter.
--Au moins, reprit M. Mériset en se levant, me ferez-vous l'honneur d'accepter une tranche de pâté de gibier que mon neveu Christophe a payé de ses économies pour m'en faire présent, et de boire un verre de vieux vin de Bourgogne dont je n'use qu'aux grandes occasions.
La marche et le grand air avaient ouvert l'appétit de Belle-Rose, il accepta l'offre de M. Mériset, qui courut chercher le pâté, la bouteille et les papiers. Belle-Rose serra les papiers dans sa poche, fit une brèche au pâté, but un verre de vin et embrassa cordialement le vieux bonhomme, qui, ayant tenu tête au capitaine, se sentait tout attendri.
--Maintenant je pars, mon cher monsieur Mériset, lui dit Belle-Rose.
--Pour longtemps?
--Je l'ignore.
--C'est juste; quand on a tant d'affaires!...
--C'est moins la quantité que la qualité, mon cher hôte, et les miennes sont d'une espèce très délicate.
M. Mériset hocha la tête d'un air grave et mystérieux et prit le flambeau pour éclairer Belle-Rose, qui descendait l'escalier. Le petit souper auquel le propriétaire avait invité le capitaine avait retardé la sortie de Belle-Rose d'une petite heure. La pluie était tombée pendant le repas, et l'espion grelottant n'avait pas remué du coin où il s'était blotti.
--Si j'attrape la fièvre, disait-il en tourmentant le manche de son poignard, au moins faudra-t-il qu'il me la paye!