Chapter 32
La troupe de Bouletord piétinait derrière eux; mais les ténèbres étaient si profondes qu'ils atteignirent bientôt la rue de Sèvres sans être inquiétés.
--Où me conduis-tu? demanda Belle-Rose à Cornélius.
--Viens toujours, dit l'Irlandais qui avait son idée.
Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent à la rue du Roi-de-Sicile. Cornélius heurta à l'hôtel du comte de Pomereux. L'intendant fut appelé, et à la vue de la bague de son maître, il introduisit les deux étrangers dans un appartement confortable, où, par son ordre, un souper fut servi.
--Où diable sommes-nous? dit Belle-Rose.
--Chez notre ennemi, M. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez notre ami M. Mériset, répondit gravement l'Irlandais.
Cette nuit-là, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut visitée du haut en bas par M. de Charny, qui s'excusa très honnêtement auprès de M. Mériset.
--Les oiseaux sont venus, dit-il à Bouletord, mais ils ont déniché.
Le lendemain, on pouvait voir la Déroute rôder, une serpe à la main, dans les vergers du couvent; ses yeux se tournaient incessamment vers la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La Déroute sapait les branches autour de lui.
--Eh! mon neveu, que fais-tu là? s'écria le vieux Jérôme; tu massacres cet arbre.
--Je le tue, répondit froidement le neveu; cet arbre prenait la nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers n'ont pas de fruits, c'est la faute de ce prunier?
L'aplomb de la Déroute étourdit Jérôme, qui s'inclina devant la science de son neveu. Vers midi, Claudine parut. Le bras de la Déroute était las de couper. Claudine était fort pâle. Elle jeta les yeux autour d'elle; Jérôme jardinait dans un coin; elle s'approcha de la Déroute.
--Tendez votre tablier comme si vous étiez envieuse de cerises, et nous causerons, lui dit-il.
--As-tu entendu ce coup de fusil? dit Claudine au pied de l'arbre.
--J'en ai eu froid dans le dos, mamzelle.
--Penses-tu que l'un d'eux ait été blessé?
--Non; j'étais sous le mur à rôder. Bouletord a juré comme une âme damnée, et ça m'a fait comprendre qu'il n'a rien attrapé.
--Quelle nuit terrible, mon Dieu! je n'ai fait que prier et pleurer! Mais, hélas! tout n'est pas fini!
--Qu'y a-t-il donc encore?
--On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais où; à la Bastille peut-être.
--Cette nuit?
--La mère Évangélique le lui a dit tout à l'heure. M. de Louvois a été instruit des aventures de cette nuit, et bien qu'elles aient échoué, il ne veut pas qu'elles se renouvellent.
--Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc! voilà le père Jérôme qui nous regarde.
Claudine avala une ou deux cerises, et reprit:
--Il m'est impossible à présent d'avertir Cornélius ou Belle-Rose. Que faire, mon Dieu?
--Je les avertirai, moi, dit la Déroute, dont l'excellente physionomie prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu'il le faut, autant vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d'alerte, tenez-vous prête.
Claudine partit le coeur plus léger. La Déroute descendit de l'arbre, courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu'il attacha à la plus haute branche du cerisier.
--Que fais-tu là? demanda le père Jérôme.
--Ma foi, dit-il, les moineaux ont mangé la moitié des cerises, c'est pour sauver le reste.
--Tiens! tu as une bonne idée, mon neveu.
--Oui, j'en ai quelquefois comme ça.
Belle-Rose et Cornélius avaient quitté de bonne heure l'hôtel de Pomereux et s'étaient travestis de telle sorte que Bouletord lui-même ne les eût pas reconnus, les eût-il regardés en face. Belle-Rose monta jusqu'au grenier après avoir observé les abords de la place. Cornélius était allé à l'auberge du _Roi David_ attendre Grippard. Aussitôt que Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il tressaillit et descendit l'escalier quatre à quatre. En trois sauts il gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel.
--La Déroute agit, dit-il tout bas à l'oreille de Cornélius et de Grippard, j'ai vu le signal.
--Le mouchoir rouge? s'écria Cornélius vivement.
--Oui.
--La Déroute est un garçon ferme et prudent; il faut que le péril soit imminent.
--Il nous trouvera prêts.
--Tu as entendu, Grippard, c'est pour ce soir, reprit Cornélius.
--Eh bien! nous jouerons du pistolet; la partie n'est pas belle, mais il m'est arrivé d'en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement l'ex-caporal.
Christophe, que l'alerte de la nuit précédente avait rendu plus circonspect en lui apprenant le danger de s'ouvrir aux gens de la maréchaussée, promit de tenir les chevaux sellés et bridés à l'entrée de la nuit dans un lieu qu'on lui désigna proche du couvent, et chacun se prépara à payer de sa personne. Cependant, la Déroute coula dans ses poches deux pistolets dont il était sûr comme de lui-même, et passa sous son habit un poignard qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de manier. Il était un peu pâle et ses sourcils étaient froncés.
--Au demeurant, se dit-il, il faut en finir; le véritable Ambroise Patu peut revenir d'un instant à l'autre; la place n'est plus bonne pour personne.
Le soir vint. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en bois vermoulu qui servaient de hangars et où l'on serrait toutes sortes de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait là de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s'y rendit tout droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons; deux minutes après, une flamme vive s'élança du milieu du foyer; la Déroute poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'était pas au bout de l'avenue que la fumée sortait par toutes les issues; le pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se retourna, il vit un jet de flammes s'élancer du toit calciné; la porte se fendit, l'air s'engouffra dans le bâtiment, et l'incendie serpenta le long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers le couvent en criant à tue-tête:
--Au feu! au feu!
Jérôme, qui l'entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices au moment où l'incendie éclata; l'une d'elles vit une étrange clarté luire par les vitraux, une autre s'arrêta, la mère Scholastique mit le nez à la fenêtre et reconnut le feu.
--Bénédiction de Dieu! le couvent brûle, s'écria-t-elle.
A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l'esprit tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention en le voyant courir sur la terrasse d'un air effaré. Elle s'élança vers la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'étant enveloppée le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de les reconnaître; toutes les religieuses parlaient à la fois: celles-ci pleuraient, celles-là criaient; chacune d'elles appelait du secours et donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu, regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout. La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs, accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu'on n'ouvrit les portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C'était là ce que la Déroute voulait. Aussitôt qu'il vit le peuple, armé de perches, d'échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se glissa comme une anguille vers l'endroit où ses yeux de lynx avaient aperçu Suzanne et Claudine.
--Suivez-moi! leur dit-il.
Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement pas à les regarder; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu de gens affairés; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple; ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était là; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.
--La Déroute! cria Bouletord qui comprit tout.
Il voulut s'élancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux. Bouletord écumait de fureur. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur manteau, soulevèrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras; la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blessées qu'on transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.
M. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux: c'était l'heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout sans avoir l'air de rien regarder; au moment où M. de Charny levait la main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher le poignard à M. de Charny; les doigts du sergent le serraient à l'étrangler; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba lourdement.
--Place aux pauvres soeurs, répéta tranquillement la Déroute en sautant par-dessus le corps de M. de Charny.
On arriva à la porte, qui fut franchie sans obstacle; Grippard s'esquiva un instant.
--Allez! dit-il, je ne serai pas long.
Et il prit sa course du côté de la rue Saint-Maur.
La petite troupe gagna l'endroit où Christophe gardait les chevaux. On sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essoufflé un instant après, et, jouant de l'éperon, il eut bien vite rejoint les fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir des milliers d'étincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout à coup derrière eux; ils tournèrent la tête et virent un immense tourbillon de flammes monter vers le ciel embrasé de clartés rouges, puis le tourbillon tomba.
--Les baraques se sont effondrées, dit tranquillement la Déroute; je savais bien que l'incendie leur ferait plus de peur que de mal.
--Je te dois tout! lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras étaient roulés autour de son cou.
--C'est bon! c'est bon! courez toujours, répondit la Déroute. Hé! Grippard, restons derrière. J'imagine que nous n'en sommes pas quittes avec Bouletord.
XLII
LE MENDIANT
Bouletord, livré à ses seuls efforts et pris dans la multitude effarée et grouillante comme dans un étau, mit plus d'un quart d'heure à se dégager. Ses hommes allaient et venaient çà et là sans rien comprendre à tout ce qui se passait; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu'ils ne prenaient plus garde à rien et attendaient des ordres pour agir. Au moment où il avait vu disparaître M. de Charny et partir la Déroute, Bouletord avait poussé un cri de rage et s'était élancé vers la porte du couvent; un mouvement de la foule l'avait poussé du côté de M. de Charny, auprès duquel plusieurs personnes s'empressaient. Bouletord vit le favori du ministre étendu sans connaissance et le souleva; M. de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui s'était passé, et bondit sur ses pieds.
--Où sont-ils? demanda M. de Charny.
Bouletord lui montra la porte par un geste désespéré.
--Aux chevaux! cria le gentilhomme.
Quand ils parvinrent à sortir de la cour, M. de Charny était blanc et Bouletord pourpre de fureur. L'un était muet et menaçant; l'autre roulait mille imprécations dans sa bouche.
--A cheval! hurla Bouletord aux premiers archers qu'il rencontra.
Tous coururent vers la rue Saint-Maur, où était l'écurie. Comme ils se précipitaient, Bouletord à leur tête, M. de Charny aperçut M. de Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l'incendie.
--Que diable se passe-t-il donc par là? demanda le gentilhomme au favori.
--Peu de chose, en vérité; on enlève votre fiancée.
--Mme d'Albergotti?
--Ma foi, oui. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a joué, monsieur le comte.
M. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose d'amour-propre; la pensée qu'on avait pu se moquer de sa personne et de ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de son cheval qui se mit à piaffer.
--Ah! ils sont partis! dit-il d'une voix brève.
--La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour éclairer ses secondes noces! Ce sont là d'éclatants adieux, reprit en ricanant M. de Charny.
M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son aventure, et, s'il était homme à ne pas craindre un boulet de canon, il avait une peur horrible du ridicule.
--Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous? ajouta-t-il en fouettant les flancs de son cheval du bout de sa houssine.
--C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre, répondit M. de Charny, ravi de voir M. de Pomereux au point où il voulait l'amener.
Quelques gens du peuple interrogés, répondirent qu'ils avaient vu une troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du côté des quais. Sur un signe de M. de Pomereux, l'un des laquais offrit son cheval à M. de Charny, et ils s'élancèrent sur les traces des fugitifs. Mais il fallait s'arrêter à tous les coins de rue pour interroger les passants, et cela faisait perdre un temps énorme. Cependant Bouletord et ses camarades, étant arrivés à l'écurie de la rue Saint-Maur, se jetèrent aux crinières des chevaux; mais en mettant le pied à l'étrier, tous tombèrent sur la paille, entraînant la selle avec eux. Les sangles étaient coupées. Bouletord jura comme un païen. Avant qu'on eût trouvé d'autres sangles et qu'on les eût ajustées, il se passa dix minutes. Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent près des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d'arrêt. On avait à peu près fait aux brides ce qu'on avait fait aux sangles. Ces deux accidents, qui se succédaient coup sur coup, éveillèrent les soupçons de Bouletord; tandis qu'un de ses hommes entrait dans la boutique d'un corroyeur, il chercha des yeux autour de lui.
--Où donc est Grippard? s'écria-t-il.
--Il n'est pas avec nous, répondit un des archers.
--Quelqu'un l'a-t-il vu?
--Moi! reprit un autre archer; j'étais de garde à l'écurie quand il y est entré, il y a une heure à peu près.
--Double traître! hurla Bouletord; si je ne lui fends pas le coeur en quatre, que je sois damné!
Les brides réparées, toute la troupe s'ébranla, le pistolet aux fontes et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornélius avaient pris leur course par la rue du Four; au carrefour de Buci, ils trouvèrent un soldat du guet qui voulut s'opposer à leur passage; le cheval de Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l'entrée du pont Neuf on vit une escouade de la maréchaussée qui tenait le milieu du pavé. La Déroute l'aperçut le premier. Il piqua des deux et se jeta en avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes.
--Cours sur eux, dit la Déroute, et crie à tue-tête: Service du roi!
--Pourquoi? dit Grippard en renfonçant ses pistolets.
--Va, et crie d'abord, mordieu!
Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus forte:
--Service du roi!
La troupe s'ouvrit, et les fugitifs passèrent comme la foudre.
--Ah çà! demanda Grippard tout émerveillé de l'effet qu'il avait produit, si la maréchaussée avait voulu voir ce que c'était que le service du roi, comment aurions-nous fait?
--Les loups ne se mangent pas entre eux; regarde ton habit.
--Tiens, c'est vrai! s'écria l'ex-caporal.
Après le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l'hôtel de ville. La nuit était profonde; les boutiquiers avaient fermé leurs volets, les bourgeois se hâtaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course précipitée, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez à la fenêtre, et voyant, dans l'ombre, des cavaliers emportant en croupe des femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient que c'était quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa camériste, et gémissaient sur la perversité du siècle. On arriva à la rue Saint-Denis; les groupes d'artisans qui rentraient du travail s'écartaient du passage des fugitifs; mais au moment de toucher à la porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de quatre ou cinq drôles armés d'épées et de mousquetons, vint à leur rencontre. C'était une espèce de sacripant, qui portait les moustaches en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapière au côté et une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge à son feutre gris.
--Eh! eh! dit-il, ce sont des filles qu'on enlève, j'en veux.
Cornélius mit la main à la garde de son épée, mais la Déroute était déjà entre le sacripant et l'Irlandais. Il lui paraissait que l'homme au plumet rouge avait trop dîné.
--Laissez, dit-il à Cornélius en passant, ce n'est point votre affaire.
Et il court vers l'officier de fortune, le chapeau bas.
--Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parlé, qu'y a-t-il pour votre service?
--Parbleu! reprit l'officier en frisant ses moustaches, j'ai quelque idée que ces deux filles sont jolies; et comme il n'est point juste que tes maîtres aient tout pour eux, j'en voudrais ma part.
--La voilà! dit la Déroute; et soulevant un de ses pistolets par le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur d'aventures, qu'il le jeta par terre tout étourdi.
Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers qui n'avaient pas eu le temps de remuer:
--Et je brûle la cervelle au premier qui bouge! leur cria la Déroute.
Grippard imita cette manoeuvre, et les quatre ou cinq drôles, voyant leur maître par terre, se gardèrent bien d'intervenir.
La petite troupe franchit la barrière et on poussa sur la route de Saint-Denis au galop. Au bout d'un quart d'heure on arriva à un endroit où le chemin bifurquait. La Déroute s'arrêta.
--Je n'aime pas cette route, dit-il; une fois déjà, tout au commencement, mon capitaine a failli être arrêté par Bouletord; une autre fois, et à l'autre bout, il a failli y perdre la vie. Tirons à gauche.
--Est-ce encore un pressentiment? dit Cornélius en riant.
--C'est au moins une précaution, reprit la Déroute; peut-être même ferions-nous bien de nous séparer ici.
--Nous séparer! s'écria Belle-Rose.
--Sans doute: Grippard et moi prendrions le droit chemin.
--Celui que tu n'aimes pas?
--Bouletord et M. de Charny ne manqueront pas de s'y engager; s'ils nous atteignent, nous tâcherons de leur donner assez d'occupation pour vous donner le temps de gagner un lieu où vous soyez en sûreté.
--C'est une fameuse idée! s'écria Grippard, qui trouvait merveilleux tout ce que la Déroute disait.
--Si bien que vous vous exposez à être tués pour nous sauver, dit Belle-Rose.
--Oh! pour être mort on ne l'est pas encore, murmura le sergent.
--Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de périls ensemble, que nous n'avons plus le droit de nous séparer. S'il plaît à Dieu de nous en envoyer d'autres, ils nous trouveront réunis. Toi avec nous, ou nous avec toi: choisis.
--Allons! s'écria la Déroute; et, pressant la main du capitaine, il engagea son cheval dans le chemin qui s'ouvrait sur la gauche.
Le projet des fugitifs était fort simple; ils comptaient, au bout d'une dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit, et rentrer le lendemain dans Paris, où l'on ne songerait pas à les chercher; puis, à la première bonne occasion, ils auraient joint M. le duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immédiate. Le chemin qu'ils suivaient devait les conduire à Pontoise. Les chevaux étaient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le coeur de Suzanne s'ouvrit à l'espérance. Elle jeta un long regard vers l'horizon, du côté de Paris, où s'allongeait la flèche dentelée de la cathédrale de Saint-Denis, et sourit à son fiancé. Une joie sans bornes inondait l'âme de Belle-Rose.
--Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre! dit-il en pressant Suzanne contre son coeur.
--Ne tentez pas Dieu, dit-elle d'une voix grave.
--Oh! s'écria-t-il, nous sommes libres et vous m'aimez!
Les chevaux broyaient la route de leurs sabots; on poussa jusqu'à Franconville.
A Franconville, la Déroute frappa à la porte d'une auberge, et demanda un sac d'avoine, qu'il paya sans marchander.
--Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont du feu et du nerf; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volonté. Qui diable sait ce qu'il leur reste à faire!
On fit une halte sous des arbres, à trente pas de la route, et l'on mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent à belles dents. Tandis que Belle-Rose et Cornélius fuyaient à toute bride, Bouletord se lançait à leur poursuite: M. de Pomereux et M. de Charny l'avaient précédé, accompagnés de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du soldat du guet renversé sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue Dauphine; au pont Neuf ils trouvèrent un archer de la maréchaussée qui leur raconta l'exploit de Grippard; malgré sa colère, M. de Pomereux sourit de l'invention.
--Ce n'est pas si bête! dit-il à M. de Charny.
--Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus, répliqua froidement M. de Charny.
Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrèrent l'officier de fortune qui prenait tous les saints du paradis à témoin du serment qu'il faisait d'éventrer le coquin qui avait failli l'assommer. Les quatre ou cinq drôles qui s'empressaient à ses côtés jurèrent sur leur salut que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre à dix ou douze, étaient sortis par la porte Saint-Denis. L'un d'eux prétendit même qu'il les avait poursuivis l'espace d'une lieue.
--Sur mon âme! le maraud ne ment pas si l'intention est réputée pour le fait! s'écria M. de Pomereux.
--Mordieu! mon gentilhomme, s'écria tout à coup le capitaine d'aventure qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, êtes-vous par hasard lancé à la poursuite des brigands qui ont failli me tuer?
--Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crève.
--Eh bien! mon gentilhomme, je suis des vôtres, et vous verrez ce que le capitaine Roland de Bréguiboul peut faire dans l'occasion.
Le capitaine Roland de Bréguiboul sauta en selle, s'affermit sur ses étriers et partit ventre à terre, suivi de ses estafiers.
--Nous voilà dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant, c'est un peu beaucoup.
--Il faut que je me venge! cria le capitaine, vous regarderez et je les tuerai.
--A vous tout seul?
--Parbleu!
M. de Charny observait le comte du coin de l'oeil, pour voir si sa colère ne diminuait pas; mais la rapidité de la course, qui fouettait le sang du jeune homme, le maintenait dans un état satisfaisant d'irritation. Au point où la route bifurquait, M. de Charny s'arrêta brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu'éperonnait M. de Pomereux.
--Avant d'aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de quel côté ils ont pris.
--Ah! diable! fit M. de Pomereux; voilà une chose à laquelle je n'aurais point pensé.