Chapter 31
Ayant ainsi parlé, M. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous les crus. Le maître en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un oeil sur le verre et l'autre sur l'épée. M. de Pomereux fit sauter le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l'oeil.
--Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.
La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de l'autre. Cornélius avait moins d'appétit que de curiosité; cependant, comme l'heure était avancée, que le souper était bon et que c'était d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement tête à son compagnon.
--Où en étais-je donc? dit M. de Pomereux après avoir mis en pièces un lièvre et deux perdrix.
--Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine.
--Ah! oui. Voilà que la colère me reprend; il faut que j'assomme un garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Holà!
--Laissez donc, vous le tuerez en sortant.
--Eh bien! vous m'y ferez penser.
--C'est convenu.
M. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fenêtre, cassa le goulot d'une bouteille pleine et continua:
--Mme d'Albergotti s'imaginait d'abord qu'il n'y allait pour elle que du voile de religieuse ou du voile de mariée. Il m'a fallu lui confesser la vérité tout entière; il y va du fort l'Évêque ou de Vincennes.
--Diable! mais c'est beaucoup d'honneur qu'on lui fait! La voilà traitée en criminelle d'État.
--Cela vient de ce que, grâce à M. de Charny, mon gentil cousin, monseigneur de Louvois, a eu vent des manoeuvres de M. Belle-Rose.
--Voyez-vous ça!
--Or le ministre est un ministre très prudent, qui s'imagine qu'on est plus sûrement dans une prison que dans un cloître, dans un cachot que dans une cellule.
--C'est aussi l'avis des geôliers.
--Ah! si Mme d'Albergotti consentait à prononcer ses voeux, il la laisserait fort à l'aise dans la pieuse maison des dames bénédictines, bien sûr qu'elle n'en sortirait plus. Mais c'est une femme qui est, dans sa taille mignonne, plus forte qu'un chêne. On la tuerait avant qu'elle articulât le oui sacramentel.
--C'est de l'entêtement!
--Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle ça de la constance. Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai proposé de l'épouser et de la conduire après où bon lui semblerait, dans quelque château à moi, s'il m'en reste un, ou dans l'une de mes terres, lui promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n'y jamais retourner sans sa permission? Si Mme la marquise se fût regardée dans un miroir pendant que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice. Mais point!
--Elle vous a refusé?
--Tout net. M. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que l'amour a fini par m'ensorceler. Que diable! on n'est pas mal tourné cependant, on a de la naissance et l'on n'est point sot, après tout!
--Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des caprices féminins. On accepte et l'on refuse comme il pleut et comme il vente, sans qu'on sache pourquoi.
--Ce qu'il y a de curieux, c'est que ne pouvant pas être le mari de Mme d'Albergotti, je deviendrai son tyran.
--Vous!
--C'est une idée à M. de Louvois. D'ici à trois jours, parbleu! je me mettrai à la tête de l'escorte qui la conduira je ne sais où, et jusque-là on m'a commis à sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi une espèce de Barbe-Bleue. «Monsieur le comte, m'a-t-il dit, en s'armant de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enlevée après s'être jouée de vous. Repoussé et trompé, ce serait trop pour votre renom.» Ça m'a piqué, et, d'honneur, je sens que je vais devenir impitoyable. Il ne me manque rien que d'avoir le casque en tête et la lance au poing pour ressembler à ces cavaliers des contes de fées qui défendaient leur belle.
--C'est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement Cornélius.
--Oh! je ne chicanerai pas sur le mot; mettons que je suis un ogre qui surveille ma victime.
Le souper touchait à sa dernière bouteille; M. de Pomereux se leva, donna un grand coup de pied à la table, qui s'écroula avec un affreux cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de plats cassés l'avait mis en gaieté, si bien qu'il oublia d'assommer un garçon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son côté, l'un vers l'hôtel de M. de Louvois, l'autre vers le logis de M. Mériset; mais au moment de se séparer, M. de Pomereux, ôtant de son doigt une bague, la passa aux mains de Cornélius.
--Prenez ceci, monsieur d'Irlande, lui dit-il; je ne sais quelle entreprise vous poursuivez, mais, en cas de mésaventure, frappez hardiment à l'hôtel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile; cette bague vous en ouvrira toutes les portes et vous serez en sûreté.
Cornélius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s'étant pressé la main, se séparèrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose en conférence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for intérieur que l'entreprise ne laissait pas d'être très périlleuse. Bouletord était en permanence autour du couvent avec sept ou huit drôles armés jusqu'aux dents, qui s'amusaient à regarder tous les passants sous le nez. Il y avait dans une écurie de la rue Saint-Maur une demi-douzaine de chevaux tout sellés et bridés en cas d'alerte, et le guet ne se reposait ni jour ni nuit.
--S'il ne s'agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat en forme de péroraison, mais j'ai peur des galères.
--Bah! dit Cornélius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de coeur est toujours le maître de se faire tuer.
Cet argument parut péremptoire à Grippard, qui ne dit plus mot.
--Allons! dit Belle-Rose, nous agirons bientôt.
--Nous agirons demain, reprit l'Irlandais.
Et il raconta ce qu'il avait appris de M. de Pomereux. Belle-Rose bondit comme un lion.
--Si j'échoue, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'irai chez M. de Louvois et je lui ouvrirai le coeur avec ce poignard.
Et d'une main crispée il tourna vers le ciel la lame d'un poignard qu'il portait sous son habit. On décida sur-le-champ que l'on tenterait l'enlèvement dans la soirée du lendemain. Cornélius et Belle-Rose étaient convenus avec la Déroute d'un signal qui le préviendrait du jour fixé pour l'évasion; ce signal devait partir de la mansarde louée naguère par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les yeux d'heure en heure. Belle-Rose s'était muni d'une échelle de corde. Tandis qu'ils discutaient, M. Mériset entra dans l'appartement, son bonnet à la main. Il était un peu pâle, et toute sa personne avait un air de mystère qui sautait aux yeux.
--Pardon, messieurs, si je vous dérange, dit-il, mais je croirais manquer à tout ce que je dois à mes locataires si je ne les prévenais de ce qui se passe.
--Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mériset? dit Belle-Rose.
--Voici: des personnes dont la tournure m'est suspecte ont rôdé tantôt à la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n'est pas moi qu'elles sont chargées de surveiller; d'où j'ai conclu...
--Que ne rôdant pas pour vous, elles rôdaient pour nous, interrompit Cornélius.
M. Mériset s'inclina en signe d'aveu.
--C'est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n'est pas dépourvu de vérité.
--C'est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit le propriétaire. Il n'y a pas un bien loin trajet de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la Bastille; ainsi, méfiez-vous.
--Nous nous méfions, mon digne hôte, gardez-vous d'en douter, et c'est à cette fin d'éviter un nouveau dérangement aux gens du roi que je vous prie de me rendre un service.
--Parlez, monsieur, dit en s'inclinant bien bas M. Mériset, à qui personne n'aurait ôté de l'esprit que son interlocuteur était pour le moins duc et pair.
--Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre héritier? reprit Belle-Rose.
--Toujours.
--C'est un garçon qui doit se connaître en chevaux, étant aussi bon écuyer qu'il l'est. Je me souviens de quelle façon gaillarde il a galopé de Paris à Béthune.
--Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu'on n'achète pas un cheval dans le quartier sans le consulter.
--Priez-le donc de me procurer d'ici à demain quatre chevaux de bonne race, ayant du nerf et du souffle. Voilà Grippard qui les conduira au lieu où ils seront attendus. Quant au prix, je n'y regarde pas, et votre neveu aura dix louis pour la peine.
M. Mériset promit qu'on serait content et se retira. Grippard s'esquiva pour rejoindre Bouletord; Cornélius et Belle-Rose sautèrent par-dessus les murs du jardin et gagnèrent le logis déniché par le sergent. En tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperçurent dans l'encoignure d'une porte cochère deux hommes de mauvaise mine qui s'en détachèrent aussitôt. Mais à la vue des épées qui luisaient au clair de la lune, les drôles déguerpirent.
--M. Mériset ne s'était point trompé, dit Belle-Rose.
Cinq minutes après, trois lumières formant les pointes d'un triangle brillaient à la lucarne du grenier. La Déroute, qui faisait sa ronde dans les jardins du couvent, s'arrêta court.
--Allons! c'est pour demain, dit-il, et il s'en alla philosophiquement rejoindre Jérôme Patu.
Le lendemain, Cornélius, enrubanné, se rendit au couvent des dames bénédictines; il était suivi ce jour-là d'un grand laquais porteur de deux beaux chandeliers d'argent pour l'autel de sainte Claire, en qui la mère Évangélique avait une dévotion toute particulière. Le présent fut le bienvenu, et Cornélius eut le temps d'entretenir Claudine au parloir. Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles, se chargea d'en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglément les indications de la Déroute. Elle profita de la nouveauté des chandeliers pour obtenir de la supérieure la permission de parcourir les jardins au clair de lune et s'arrangea de manière que Suzanne eût avec elle, dans la matinée, une longue conférence. Une inquiétude profonde agitait leur âme, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prière. Vers midi, Claudine rencontra la Déroute, qui marchait une serpe à la main, mutilant les abricotiers. Personne n'était autour d'eux.
--Soyez à la brune derrière les noyers, à l'endroit où le mur fait le coude. C'est là.
--Nous y serons, dit Claudine.
Une religieuse passa. La Déroute se mit à tailler en plein bois, et Claudine chercha par terre des fleurs qui n'y étaient pas. A la tombée de la nuit, Claudine et Suzanne se jetèrent à genoux par un mouvement instinctif et levèrent leurs mains vers Dieu. C'était l'heure décisive. Elles se levèrent plus fortes et se tinrent prêtes. La cloche de la chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient à l'office du soir, et bientôt les chants retentirent. De grands nuages blancs s'étendaient comme une écharpe de gaze sur l'horizon, où flottait la lune voilée. Les vitraux de la chapelle étincelaient dans la nuit; Suzanne prétexta d'un grand mal de tête pour ne pas descendre à la chapelle, Claudine lui ayant recommandé de l'attendre dans sa cellule. Suzanne entr'ouvrit sa porte et compta les minutes, le coeur plein de trouble. A sept heures, Claudine sortit; les prières remplissaient de leurs murmures pieux les longs corridors du couvent; la tourière, qui connaissait l'ordre de la supérieure, laissa passer la jeune pensionnaire, mais Claudine n'avait pas fait trois pas qu'elle rentra.
--J'ai oublié ma mante et vais la chercher; veuillez, ma soeur, laisser la porte ouverte, dit-elle.
Et comme un oiseau, elle s'élança dans la sombre allée.
Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l'entendit et pencha la tête hors de sa cellule.
--Viens! dit Claudine, et toutes deux descendirent l'escalier.
En passant devant la pièce étroite où la tourière se tenait, Claudine se pencha vers elle, masquant ainsi la porte.
--Merci, ma bonne soeur, dit-elle.
Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s'enfoncèrent toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s'embrassèrent aussitôt qu'elles furent à l'abri, sous le couvert des arbres.
--Encore quelques minutes et nous sommes libres! dit Claudine.
Leurs petits pieds couraient sur le sable des allées; l'espérance leur avait mis des ailes. Elles arrivèrent essoufflées à l'angle du mur et trouvèrent la Déroute qui trépignait d'impatience.
--Voici deux fois que j'ai donné le signal, on ne m'a pas répondu, dit-il. Attendez-moi là.
Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine. La Déroute marcha le long du mur et, s'aidant de quelques branches, grimpa comme un chat sur l'arête. La nuit était noire, de gros nuages ayant tout à coup voilé la lune. Il prêta l'oreille, et il lui sembla qu'on chuchotait à dix pas de lui. La Déroute enfourcha le mur, et descendit en plantant la lame d'un couteau entre les pierres. Quand il fut par terre, il alla droit du côté où l'on avait parlé, mais tout à coup deux hommes fondirent sur lui.
--Va-t'en au diable! lui cria l'un d'eux qui était Grippard, tandis que Bouletord, de son côté, le frappait d'un coup de poignard.
Le choc sauva la Déroute; il reçut le coup dans ses habits et sauta de côté comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent gagna le coude du mur et disparut dans les ténèbres. Au bout de cent pas, il grimpa sur un arbre, prit son élan, debout sur une gros branche, et tomba dans le jardin du couvent.
--Voilà, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous revaudrai.
XLI
LE SECOURS DU FEU
Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard; ce cri emporta tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une étincelle; elles se serrèrent l'une contre l'autre, tremblant pour Jacques et Cornélius, attentives au moindre bruit et sentant leur coeur battre. On entendait piétiner de l'autre côté du mur. Habitué dès longtemps aux escalades nocturnes et à toute la gymnastique militaire, la Déroute avait si bien mesuré son élan, qu'il était tombé sur le gazon comme un écureuil. En deux bonds il fut auprès des prisonnières.
--C'est une affaire manquée, leur dit-il; rentrez bien vite.
--Jacques? Cornélius? dirent à la fois Suzanne et Claudine.
--- Ils sont sauvés, songez à vous.
La Déroute entraîna les deux femmes; le silence était profond, mais les chiens grondaient en agitant leurs chaînes.
--Le souper est fini, murmura la Déroute; rentrez en cage, mes oiseaux, c'est à recommencer.
Claudine se soutenait à peine; elle puisait son courage dans sa gaieté, et sa gaieté s'était envolée. Suzanne roula ses bras autour de la taille de sa pauvre amie.
--Viens, ma soeur, lui dit-elle, Dieu est là-haut qui nous voit.
--Et moi je vous entends, dit la Déroute; sur ma parole de sergent, je vous tirerai d'ici.
En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna contre la porte, la tourière ouvrit, et la même ruse qui avait protégé la sortie de Suzanne protégea sa rentrée. L'office du soir finissait à peine, les sons de l'orgue remplissaient les corridors de longs murmures, et l'on voyait les religieuses passer dans l'ombre les mains jointes sur le voile blanc. Un quart d'heure avait suffi pour ruiner leurs espérances; quand Suzanne et Claudine tombèrent à genoux devant l'image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux retentissaient dans le parc. Tandis que la Déroute s'empressait de faire disparaître toute trace d'évasion et de réveiller le père Jérôme pour effacer tout soupçon de complicité en cas d'événement, Bouletord et Grippard furetaient le long du mur, l'un jurant, l'autre raisonnant.
--Sangdieu! il faut qu'il soit sorcier! exclamait Bouletord qui écorchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard.
--Laissez donc! reprenait Grippard, il sera allé mourir dans quelque trou, vous l'avez rudement frappé.
--Parbleu! il serait mort sur place si tu n'avais pas crié comme un sourd.
--Ma foi, quand j'ai dit: Va-t'en au diable! je comptais bien le renvoyer d'où il vient; après tout, il y est peut-être à cette heure.
--Et dire que je l'ai tenu au bout de cette lame! As-tu vu, Grippard, comme il a disparu tout d'un coup? C'est un sorcier, bien sûr.
Et Bouletord longeait le mur, les doigts noués autour du manche de son poignard, regardant partout, l'oeil et l'oreille au guet. Au bout de cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couché au coin d'une borne, la tête appuyée contre le mur.
--Le voilà! s'écria le maréchal des logis, et il se pencha vivement.
Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre.
--Mordieu! c'est un des miens qu'ils ont tué, dit-il; le coup est à la gorge.
Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers apostés çà et là accoururent. Ils n'avaient rien vu et rien entendu. Autour du cadavre, le sol était foulé par des pas nombreux, mais les meurtriers n'avaient pas laissé d'autre trace de leur passage. L'un des archers déclara cependant que deux hommes enveloppés de manteaux s'étaient approchés du mur un quart d'heure avant le cri de Grippard; il leur avait demandé le mot d'ordre la main sur la crosse de son pistolet; les deux hommes le lui avaient donné, et il les avait laissé passer, les prenant pour des agents de Bouletord.
--Le mot d'ordre? ils vous l'ont donné? s'écria Bouletord.
--Parbleu! c'est qu'ils l'auront volé, répondit Grippard.
Le silence était profond autour d'eux; il fallut renoncer à toute entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour du couvent, et s'étendit lui-même sous un arbre avec Grippard, son confident.
Voici maintenant ce qui s'était passé. Le matin même du jour fixé pour l'évasion, Bouletord, flânant du côté de la rue de Vaugirard, avait rencontré le neveu du bonhomme Mériset conduisant en laisse quatre chevaux. Ce neveu, malgré son air doux, était un garçon jovial et tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, où il avait fait toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord pouvait être mis en première ligne. C'était un côté de sa vie qu'il ne dévoilait guère à son oncle, qui le regardait comme un petit saint.
--Hé! Christophe! dit Bouletord, voilà de belles bêtes dont tu pourras bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince.
--Ce serait un mauvais marché. Elles m'ont coûté quatre mille livres! répondit le neveu en s'arrêtant.
--Le cher oncle a donc envie de monter ses écuries! reprit le maréchal des logis en caressant le cou de l'un des chevaux.
--Lui! il aime trop ses louis pour en risquer un seul!
--C'est donc pour toi?
--Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement Christophe en frappant sur son gousset. Ah! si! il y aura ce soir dix ou vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine!
--Quel gentilhomme?
--Le gentilhomme au papa Mériset! un fier soldat, celui-là, qui parle comme un duc et paye comme un roi. Parbleu! j'ai déjà couru pour son compte.
Bouletord tendit l'oreille.
--Ah! ah! fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme?
--J'ai idée qu'ils verront du pays avant le soleil de demain. On m'a fort recommandé de les choisir lestes et vigoureux.
Bouletord n'avait pas oublié que Belle-Rose avait été arrêté chez le père Mériset.
--C'est clair, pensa-t-il; sa témérité est de l'adresse; qui diable aurait pensé que l'hirondelle reviendrait au nid? M. de Charny s'en était bien douté, lui.
Bouletord voulant éclaircir ses premiers soupçons, proposa à Christophe de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les questions allèrent leur train. Au milieu de son étourderie, Christophe était un garçon probe et honnête. Se voyant interrogé, il comprit tout de suite qu'il en avait déjà trop dit; il se tut, vida son verre, remonta à cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu à l'inconnu. Si l'on achetait des chevaux, c'est qu'on voulait fuir, et si l'on voulait fuir, c'est qu'on avait l'espoir d'enlever la captive. Bouletord se frotta les mains et courut tout raconter à Grippard.
--Je les tiens, dit-il en finissant.
C'était aussi l'avis de Grippard, et il affecta une grande joie.
--Bon, dit-il à Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets, et comme je prétends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez l'armurier de la compagnie.
Mais au lieu de courir chez l'armurier, il se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice; Cornélius ni Belle-Rose n'avaient eu garde d'y revenir; Grippard alla toujours courant à l'observatoire de la Déroute: les deux amis en étaient sortis dès le matin. Grippard s'arracha une bonne poignée de cheveux; mais cette pantomime ne lui faisant découvrir ni le capitaine ni l'Irlandais, il partit comme un cerf et prit le chemin de l'hôtellerie du _Roi David_. Il poussa la porte et trouva Cornélius.
--Enfin! dit Grippard.
--Tais-toi, répondit Cornélius; j'attends Christophe et ses chevaux.
--Il s'agit bien de chevaux et de Christophe!
Grippard attira Cornélius dans un coin et lui raconta tout ce qu'il savait des projets de Bouletord.
--Il y aura une douzaine d'hommes autour des jardins, tous armés comme des sacripants, dit-il; à la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu.
--Eh bien! dit Belle-Rose, qui était survenu sur ces entrefaites, je vais recruter cinq ou six drôles bien déterminés, et ce sera une bataille.
--Dame! reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses; si les femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire.
Belle-Rose mordit ses poings.
--A la grâce de Dieu! dit-il enfin; allons toujours, et nous agirons selon les circonstances. Il est trop tard pour prévenir la Déroute.
La nuit vint, on mit de l'avoine sous le nez des chevaux et on quitta l'hôtellerie du _Roi David_. Ainsi que Grippard le leur avait dit, il y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptèrent vingt jusqu'à l'angle du mur où la Déroute les attendait. Belle-Rose frémissait d'impatience.
--Au moins, dit-il, avertissons la Déroute.
Ils avancèrent et donnèrent le mot d'ordre, on les laissa passer et ils gagnèrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils s'arrêtèrent; Belle-Rose tira une échelle de soie de sa poche; mais au moment où il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le mur, un homme, qu'un enfoncement cachait à leurs yeux, se jeta sur lui. Belle-Rose lui saisit le bras d'une main, et de l'autre lui planta son poignard dans la gorge. L'homme tomba sans pousser un seul cri. La lame tout entière avait disparu dans la plaie. Au même instant on entendit l'imprécation de Grippard et le bruit de la course de la Déroute. Belle-Rose et Cornélius se jetèrent dans le coin sombre d'où l'homme s'était élancé et attendirent le pistolet au poing. La Déroute monta sur un arbre à dix pas d'eux et franchit le mur d'un bond. Belle-Rose grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornélius. Au bout d'un instant, Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches où ils étaient blottis, ils entendirent l'exclamation de Bouletord à la vue du cadavre et les propos des archers à son appel. Tranquilles sur le compte de la Déroute, ils se tinrent cois; vers minuit, la pluie commença de tomber; la nuit était noire, la sentinelle la plus voisine se promenait à une vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornélius descendirent de l'arbre et marchèrent doucement sur la terre détrempée.
--Qui va là? cria-t-on tout à coup à dix pas d'eux.
Cette fois, Belle-Rose et Cornélius filèrent sans répondre.
--Qui vive! répéta la voix; et au même instant un coup de feu retentit.
Belle-Rose et Cornélius gagnèrent au pied.
--Frère, n'as-tu rien? dit Cornélius.
--Au contraire, j'ai la balle dans mon manteau, répondit Belle-Rose.