Belle-Rose

Chapter 30

Chapter 303,966 wordsPublic domain

L'une prit du côté des ormes, l'autre du côté du mur, et toutes deux s'envolèrent comme des oiseaux. Tandis que les deux amies conspiraient dans l'intérieur du couvent, la Déroute ne perdait pas de temps à l'extérieur; mais quelque effort d'imagination qu'il fît, il n'allait jamais assez vite au gré de Belle-Rose. Il poursuivait à la fois l'entrée de Grippard dans l'honorable corps de la maréchaussée et la sienne dans les jardins des bonnes soeurs. Le jour même de la conférence de Suzanne et de Claudine, la moitié de son souhait fut réalisé: Grippard vint le surprendre à l'hôtellerie du _Roi David_ en grand costume de recors.

--Ah! ah! fit la Déroute, tu as donc réussi!

--Il le fallait bien, je me l'étais juré.

--Tu es entêté, à ce que je vois.

--Comme un Breton, quoique Picard. Mais ça n'a pas été sans peine.

--Vraiment!

--Depuis l'affaire de Villejuif, Bouletord est devenu soupçonneux comme un moine. Quand on lui dit blanc, il entend noir. Il a fallu m'y prendre à quatre fois pour réussir.

--Tant de mal pour se mettre ce vilain habit-là sur le dos, qui l'eût cru!

--Ça m'a coûté trente bouteilles des meilleurs crus d'Argenteuil, assaisonnées de mensonges et de jambons.

--Ah! tu mens aussi?

--Quelquefois, dit Grippard d'un air modeste. C'est un joli défaut qui sert parfois mieux que de belles qualités.

--C'est juste, répondit la Déroute avec philosophie.

--Et c'est là seulement ce qui m'a fait réussir.

--Conte-moi cela.

--Oh! c'est fort simple. A notre premier déjeuner, il m'a montré un petit bout de sa haine contre Belle-Rose; ça m'a fait réfléchir. Au second déjeuner, il m'a juré sur sa parole que si mon capitaine était capitaine, c'était par l'effet de mille scélératesses.

--Le gueux! s'écria la Déroute en appliquant un furieux coup de poing sur la table.

--Au troisième déjeuner, reprit Grippard, il m'a fait serment de tuer Belle-Rose.

--On verra qui mourra le premier, murmura la Déroute en tourmentant la poignée de sa rapière.

--Au quatrième déjeuner, continua le narrateur, une idée magnifique m'a tout à coup illuminé: je lui ai fait confidence, entre six bouteilles vides et deux verres pleins, que je haïssais Belle-Rose à la mort. Bouletord a failli m'embrasser. Je lui ai conté une histoire terrible d'où mon capitaine est sorti noir comme de l'encre. Il n'y a pas tenu et m'a sauté au cou. «Maréchal, lui ai-je dit, enrôlez-moi dans votre escouade, et nous le tuerons de compagnie.» Bouletord était fort attendri; il m'a serré la main, en jurant sur son âme que j'étais un galant homme. J'ai signé un vilain papier qu'il a tiré de sa poche, et me voilà depuis trois heures archer du roi.

--Eh! eh! ce n'est pas si bête! s'écria la Déroute.

--On a quelquefois l'air sans avoir la chanson, répondit Grippard en se mirant dans le miroir enfumé qui ornait le cabaret.

--C'est un premier succès, répondit la Déroute; te voilà maître des secrets de l'ennemi, et si je pénètre au coeur de la place, nous sommes sûrs de réussir.

--Alors, je vous engage à vous hâter.

--Que veux-tu dire?

--On sait que Belle-Rose a quitté l'Angleterre; on se doute de sa présence à Paris. M. de Charny a mis la maréchaussée en campagne, et Bouletord est chargé de surveiller les environs du couvent.

--Eh bien! c'est la partie qui s'engage, s'écria la Déroute; nous nous presserons un peu, voilà tout. Retourne auprès de Bouletord; moi, je vais causer de tout cela avec mon capitaine et Cornélius.

Tout en cheminant, la Déroute roulait dans sa tête mille projets pour s'introduire dans ces bienheureux jardins dont il n'avait jamais vu que les arbres; il enrageait de voir que son caporal Grippard eût réussi, alors que lui-même, qui était sergent, ne réussissait pas; mais il avait beau se donner au diable, il ne trouvait rien. Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'il arriva dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez le digne M. Mériset.

--Eh! l'ami! qu'y a-t-il donc? s'écria Cornélius à la vue du sergent qui avait la mine d'un philosophe à court de philosophie.

--Il y a que si nous n'emportons pas la place d'assaut, il nous faudra lever le siège.

Et la Déroute lui fit part des révélations de Grippard.

--C'est bon, dit Cornélius, ça nous donnera l'agrément de revoir pour la dernière fois la figure de M. Bouletord, et peut-être aussi de face celle de M. de Charny. Tu as parlé, maintenant lis.

La Déroute prit le papier que lui tendait Cornélius; c'était une lettre de Claudine contenant ces mots:

«J'ai fait parler le jardinier; il attend un sien neveu, qui a nom Ambroise Patu, et qu'il n'a jamais vu; ce neveu est natif de Beaugency. C'est un grand benêt de campagnard blond et tout novice. Il arrive ce soir par le coche et doit descendre à l'hôtellerie du _Cheval noir_, rue du Four-Saint-Germain, pour se présenter demain matin au couvent des bénédictines. Il me semble qu'il y a dans cette nouvelle de quoi tirer un bon parti. Suzanne a peur qu'on se hâte, mais moi je veux qu'on se presse; sinon je me fais nonne.»

A la lecture de ce billet, la Déroute sauta de joie. C'était un homme qui avait, on le sait, des ressources promptes, et qui, aussitôt qu'on ouvrait une voie à son esprit, s'y jetait avec résolution.

--Je suis dans les jardins! s'écria-t-il.

--Non pas; c'est moi qui m'y rendrai, répliqua Belle-Rose.

--Vous?

--Oui, mon ami, interrompit Cornélius, c'est une idée du capitaine, il prétend que sa place est au jardin.

--Sans doute, puisque Suzanne y est, dit Belle-Rose.

--Et c'est vous qui voulez prendre l'habit d'un garçon jardinier? reprit la Déroute.

--Certainement.

--Il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est qu'au premier regard qu'une religieuse jettera sur vous, elle sentira son gentilhomme d'une lieue.

--Eh! mon ami, j'ai manié la serpe.

--Mais vous portez une épée! Tenez, capitaine, laissez-moi vous dire une chose. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve, mais une fois dans cette cage de pierre qu'on nomme un couvent, on n'est jamais bien sûr d'en sortir. Si vous veniez à être découvert, que feriez-vous?

--On me tuerait avant de me prendre.

--Ceci est fort bon pour vous, mais quand vous seriez mort, qu'arriverait-il de Mme d'Albergotti?

Belle-Rose soupira.

--Voulez-vous que je vous le dise, moi? continua la Déroute, elle mourrait. Ce serait une mauvaise action, et vous n'avez pas le droit d'exposer une personne qui vous aime et que vous aimez. Ce que vous prétendez faire, je le ferai mieux que vous, ayant le langage et les manières d'un pauvre diable, ouvrier ou villageois. Si je péris dans l'entreprise, il sera temps que vous preniez ma place; au moins, moi mort, n'y aura-t-il que moi.

Belle-Rose prit la main de son camarade et la serra.

--Fais ce que tu voudras, lui dit-il.

La Déroute ne se le fit pas dire deux fois et partit pour l'hôtellerie du _Cheval noir_, après s'être couvert d'un habit de drap qui lui donnait l'air d'un artisan. A la brune, il vit arriver un grand garçon qui marchait le nez en l'air, portant sous le bras une petite valise et au bout d'un bâton un paquet serré dans un mouchoir à carreaux blancs et bleus. Ce grand garçon s'en allait regardant les enseignes, le chapeau sur la nuque, la bouche ouverte et traînant ses guêtres le long du ruisseau, d'un air émerveillé. Les manches de son habit lui restaient aux coudes et ses cheveux plats tombaient comme de la filasse sur ses oreilles.

--Hé! Ambroise Patu! cria la Déroute en courant à sa rencontre.

Le grand garçon sauta de l'autre côté du ruisseau tout effarouché. Sa valise faillit rouler dans la boue, et il demeura planté sur ses longues jambes au beau milieu de la rue, les yeux tout écarquillés.

--Tiens, dit-il, vous me connaissez?

--Parbleu! si je ne vous connaissais pas, vous aurais-je appelé?

--C'est vrai, répondit Ambroise, qui trouva sans réplique le raisonnement de la Déroute; mais c'est tout de même drôle que vous sachiez mon nom quand je ne sais pas le vôtre.

--Je vais vous expliquer ça. Mais d'abord, je veux m'assurer que vous êtes bien l'homme à qui j'ai affaire.

--Cette bêtise! Si c'est Ambroise Patu que vous cherchez, c'est bien moi.

--Oh! dans notre pays les choses ne vont pas comme ça. Il y a tant de gens qui cherchent à tromper les autres!

--Je ne suis pas de ces gens-là.

--Je n'en doute pas et j'en jurerais sur la mine; mais enfin il faut prendre ses précautions. Voyons! vous dites donc que vous êtes Ambroise Patu?

--Ambroise Patu, de père en fils, d'un petit pays tout à côté de Beaugency.

--C'est bien cela, et vous venez pour entrer, en qualité de garçon jardinier, au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi?

--Tout juste. C'est mon oncle Jérôme Patu qui me mande auprès de lui.

--Parfaitement. Vous cherchez l'hôtel du _Cheval noir_, et demain matin, au petit jour, vous devez vous rendre au couvent avec une lettre de votre brave femme de mère.

--La voilà, dit Ambroise, qui, tout étourdi, tira la lettre de sa poche.

--Très bien, reprit la Déroute, qui fourra ses mains dans son haut-de-chausses pour résister à l'envie qu'il avait d'escamoter la lettre; je vois que vous ne cherchez point à me tromper. Suivez-moi donc, ami Patu; l'auberge est ici près; nous avons à causer.

Ambroise suivit sans délibérer une personne si prudente et entra dans la salle commune du _Cheval noir_. Émerveillé de ce qu'il avait entendu, l'honnête garçon aurait douté de la vertu de son saint patron avant de soupçonner la probité de son guide. La Déroute demanda une chambre, fit dresser une table avec deux couverts, ordonna à la bonne de décacheter le meilleur vin, et, quand le dîner fut servi, ferma la porte au verrou.

--Asseyez-vous là, dit-il à son compagnon, qui avait regardé tous les apprêts sans souffler mot; voilà d'un petit vin de Suresnes dont vous me direz des nouvelles, et une gibelotte comme on n'en mange guère à la table du roi.

Ambroise s'assit, allongea ses grandes jambes et vida son verre d'un trait.

--Ah ça, camarade, dit-il en faisant claquer sa langue, vous qui me connaissez si bien, faites au moins que je vous connaisse un peu.

--C'est juste, reprit la Déroute; je suis, moi aussi, un Patu.

--Ah bah!

--Oh! mon Dieu, oui! mais un Patu d'une autre branche, un Patu de Soissons, cousin de Jérôme Patu votre oncle.

--C'est toujours de la famille, qu'on soit de Beaugency ou de Soissons.

--Certainement, le nom est tout, le pays n'y fait rien; je disais donc que je suis un Patu, Antoine Patu, dit Patu Blondinet.

--Voilà un drôle de sobriquet.

--Oui, assez drôlet. Ça me vient de la couleur de mes cheveux.

--A ce compte-là, moi aussi je pourrais être un Blondinet, dit Ambroise en riant.

--Ça ferait deux Blondinet dans la famille, répondit la Déroute, qui remplissait toujours le verre d'Ambroise Patu. Or, quand mon cousin Jérôme a eu connaissance de votre arrivée, il m'a dit comme ça: Antoine, mon ami, va au-devant du petit neveu, et quand tu l'auras bien traité, fais-lui bien vite reprendre le chemin du pays.

--Comment! du pays? s'écria Ambroise en laissant tomber sa fourchette.

--A moins qu'il ne lui plaise de se faire moine, a-t-il ajouté.

--Mais il m'a fait venir pour être jardinier, et non pour être moine! dit Ambroise, qui rattrapa un morceau de lapin du bout de sa fourchette.

--C'est qu'à ce moment-là Jérôme ne savait pas tout. Le roi a rendu un édit.

--Que me fait l'édit!

--Buvez ce verre de vin blanc et vous comprendrez mieux.

Ambroise prit le verre et tendit l'oreille.

--Voilà ce que c'est, reprit la Déroute: l'édit du roi prescrit que tous les individus employés dans l'intérieur des couvents prennent le froc: là où il y a des nonnes, il veut qu'il y ait des moines.

--C'est abominable!

--Sans doute, mais c'est le roi.

--Que dira Catherine, qui m'attend au pays?

--C'est justement ce que me disait Jérôme ce matin: cette pauvre Catherine, que deviendra-t-elle? Après tout, ça peut s'arranger. Vous vous ferez moine, mon cher Ambroise, et Catherine en épousera un autre.

--Point! point! s'écria le Patu, j'ai promis à Catherine de l'épouser, et je l'épouserai.

--Je le crois bien! une jolie fille!

--Vous l'avez vue?

--Parbleu! fit la Déroute avec un aplomb merveilleux, et d'ailleurs on ne parle que d'elle à Paris.

--Ce qui me chiffonne, c'est de perdre ma place, une bonne place.

--Peuh! une place entre quatre murs.

--Je ne dis pas. Mais cent vingt livres de gages avec la nourriture et le logement. On gagne sa dot en trois ou quatre ans.

--C'est vrai; mais, bah! l'oncle Jérôme la gagnera pour vous.

--Au fait, je suis son héritier, moi. Ainsi, il va se faire moine, mon oncle Jérôme, à son âge?

--Il le faut bien. C'est demain qu'on lui met le froc sur le dos avec les sandales aux pieds. Voyez si le coeur vous en dit.

--Le coeur ne m'a jamais parlé du couvent; il n'entend que Catherine. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il me reste à peine un petit écu; c'est peu pour un si long chemin.

--Oh! ne vous inquiétez pas, l'oncle Jérôme y a pourvu.

--Comment ça?

--Va, m'a-t-il dit, et si Ambroise ne veut pas du couvent...

Ambroise secoua la tête.

--Tu lui remettras, continua la Déroute, ces vingt écus de six livres et ces quatre louis d'or.

En parlant ainsi, la Déroute étala sur une table les pièces blanches et les pièces jaunes. Les yeux d'Ambroise pétillèrent à cette vue.

--Tout ça pour moi? dit-il la main sur l'argent.

--Tout, et de plus, ce double louis neuf pour Catherine.

Ambroise prit le tout, ouvrit sa valise et serra l'argent tout au fond.

--Ami Blondinet, dit-il, je partirai demain par le coche.

--Et ce sera bien fait; le couvent y perdra un bon jardinier, mais ce sera la faute du roi.

--Est-ce bien entendu? reprit la Déroute, tandis qu'Ambroise calfeutrait les écus et les louis entre les chemises et les bas.

--Certes!

--Alors, donnez-moi la lettre de votre bonne Mme Patu.

--La lettre à maman?

--Oui.

--Qu'est-ce que ça vous fait, la lettre?

--Eh mais, ça me servira de preuve auprès du père Jérôme; il faut bien qu'il sache que j'ai rempli sa commission.

--C'est vrai, dit Ambroise; et il donna la lettre à la Déroute.

L'édit du roi, Catherine, les louis d'or, le couvent et la gibelotte dansèrent toute la nuit dans les rêves d'Ambroise. Au point du jour, la Déroute le réveilla pour l'envoyer au coche; ils s'embrassèrent comme deux vieux amis, et l'un se dirigea vers la rue du Cherche-Midi, tandis que l'autre allait au petit trot du côté de Beaugency. La tourière du couvent des bénédictines fit appeler le père Jérôme aussitôt que la Déroute eut décliné le motif de sa visite.

--Que me veut-on? demanda le jardinier en arrivant au parloir.

--Mon oncle, c'est votre neveu qui vient pour être jardinier, répondit la Déroute d'un air bête.

XL

UN COUP DE POIGNARD

Jérôme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de suite un air de famille. La Déroute, qui était pour son sang-froid un homme précieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le bonhomme de jardinier l'installa tout de suite dans son logement. Dès le premier jour, la Déroute se mit en devoir de gagner la confiance de Castor et de Pollux; il y parvint par une abondante distribution de friandises dont il s'était muni. Le brave garçon se priva même de déjeuner pour mieux s'assurer de leur neutralité en cas d'événement. Jérôme, qui le voyait faire, s'étonnait d'une si grande amitié pour les bêtes.

--Que voulez-vous que j'y fasse? lui répondait la Déroute d'un air innocent, c'est plus fort que moi, j'ai pour les animaux une tendresse inimaginable; c'est à ce point que quand j'étais chez nous, je ne souffrais pas que d'autres s'en occupassent. Lorsque j'en vois un qui pâtit, je m'ôterais plutôt le morceau de la bouche pour le lui donner.

Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Déroute prenait possession de son nouveau domaine; il allait du potager aux serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tête la topographie des lieux. Le père Jérôme l'accompagnait dans sa visite, et mêlait à ses dissertations sur les travaux du jardinage des commentaires sur les Patu de Beaugency. La Déroute avait réponse à tout, et faisait avec une imperturbable tranquillité la biographie de trente personnes qu'il ne connaissait pas, s'aidant, sans avoir l'air d'y prendre garde, des souvenirs de Jérôme, et faisant mille contes quand la mémoire du vieux était à bout. Vers le soir, la Déroute connaissait le jardin du couvent comme s'il l'avait habité toute sa vie. Il en savait tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits où l'on pouvait s'aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer, Jérôme le poussa par le coude.

--Hé! mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu verras une créature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant à me laisser aux doigts.

--Tiens, je veux y voir de plus près, repartit la Déroute, et il marcha vers le bout de la charmille.

L'oncle l'y suivit.

L'oeil perçant de la Déroute avait promptement reconnu Claudine, et il n'était point fâché de se mettre en communication avec elle.

--Ma bonne dame, dit Jérôme, le chapeau bas et la main ouverte, voilà mon neveu, un honnête garçon, qui a eu le désir d'être présenté à une personne si pleine de vertus. S'il peut vous être bon à quelque chose, usez de lui en toute liberté.

--Ça pourra venir, mon oncle, ça pourra venir, reprit la Déroute, qui faisait de grandes révérences à coup de pieds.

Malgré le péril de la situation, Claudine se mordit les lèvres pour ne pas rire à la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son chapeau d'une main et de l'autre se grattait l'oreille.

--C'est bien, mon garçon, très bien, dit-elle en attachant sur lui ses yeux riants; je crois qu'on peut compter sur toi, et je te prie de prendre cet écu pour boire à ma santé.

Pour prendre l'écu il fallut s'approcher de Claudine; la Déroute le fit d'un air lourd après que Jérôme l'eut poussé; mais, en s'inclinant, il dit très bas et très vite:

--Tenez-vous prête, il faut se hâter.

Claudine le remercia d'un regard et s'éloigna rapidement. Elle trouva Suzanne qui l'attendait au détour d'une allée.

--J'ai vu la Déroute, lui dit Claudine d'une voix joyeuse.

--Et moi M. de Charny, répondit Suzanne en entraînant Claudine sous l'ombre épaisse des grands marronniers.

--Tu as vu M. de Charny? reprit Claudine dont toute la gaieté disparut.

--Si Belle-Rose ne m'a pas délivrée avant trois jours, je suis perdue, continua Suzanne.

Claudine, épouvantée, la serra dans ses bras.

--M. de Louvois est las de ma résistance. Il faut que je sois religieuse ou mariée d'ici trois jours.

--Mais qui peut te contraindre à prononcer tes voeux?

--Certes, aucune puissance humaine ne me forcera à outrager la majesté divine par des serments que mon coeur réprouve; mais, Claudine, il y a la réclusion éternelle; non pas cet emprisonnement doux et facile qui laisse voir le ciel et respirer la lumière, mais la réclusion au fond d'une cellule, le cloître sans l'espérance. On me donnera six pieds de terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles influences de l'isolement, sur les lâches conseils du désespoir, et, quoi qu'il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui.

--Non, tu ne seras pas perdue pour lui! s'écria Claudine, qui pleurait en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours, entends-tu? Si l'on veut t'enfermer, je m'enferme avec toi, et crois bien que Cornélius démolira le couvent plutôt que de m'y laisser!

--Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frère, et Cornélius, ton fiancé, sont deux nobles coeurs, mais ils ont contre eux le ministre.

--Ils ont pour eux l'amour; l'un vaut bien l'autre, qu'en penses-tu?

La cloche du couvent sonna l'_Angélus_; on entendit les chants religieux des soeurs qui se rendaient à la chapelle, et les deux amies se séparèrent. Une heure après cet entretien, Cornélius, qui rôdait sans cesse autour du couvent pour en mieux connaître les êtres, heurta un gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens.

--Eh! morbleu, l'homme au manteau! s'écria l'un d'eux, vous allez bien vite! souffrez qu'on vous arrête.

Et il mit la main sur la garde de son épée.

Mais le fer à demi tiré rentra dans le fourreau, et le gentilhomme tendit sa main à Cornélius en éclatant de rire.

--Sur ma parole, j'allais faire une sottise! Mais que diable aussi, monsieur, on prévient les gens quand on va de Douvres à Paris.

--Ma première visite eût été pour vous si ma présence ici n'était secrète, répondit Cornélius en prenant la main du comte.

M. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d'un coup de poing.

--Parbleu! je ne sais pas si je dois me réjouir de cette rencontre, reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec un passant, si ce passant eût été un autre que vous! dit-il d'un air bourru.

--Décidément, répondit Cornélius, le soir est contraire à votre humeur; la première fois que je vous vis, vous étiez en train de vous faire massacrer; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu'un. C'est une maladie.

--Vous raillez, je crois! Je voudrais bien vous y voir! Il m'arrive l'aventure la plus abominable... Vous m'en voyez furieux... Encore, s'il y avait là quelqu'un sur qui passer ma colère...

--Je suis vraiment fâché de ne pouvoir pas être ce quelqu'un-là; mais, d'honneur, si vous me tuiez, cela dérangerait singulièrement mes projets.

--Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de Cornélius, je vous en fais juge: il y a une dame du nom d'Albergotti...

--Vous m'avez conté cette histoire, interrompit Cornélius.

--A vous? c'est, ma foi, vrai! Je la raconte à tout le monde, si bien que je ne sais plus moi-même qui l'ignore et qui la sait. Eh bien! mon cher Irlandais, croiriez-vous qu'elle continue à me refuser obstinément?

--En vérité?

--C'est un coeur de roche! j'en suis, ma foi, désespéré, non pas tant pour moi que pour elle; car, vous le savez, une femme qu'on perd c'est du bonheur qu'on gagne.

--Si bien que, dans ce que vous faites, c'est l'amour du prochain qui vous inspire.

--Je crois que l'amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose, mais c'est un point que je cherche à me dissimuler. Un bon gentilhomme qui aime sans être aimé, c'est humiliant.

--Parbleu!

--Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien caché des dangers qu'elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benoît se fût attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m'a répondu un grand: «Que la volonté de Dieu soit faite!» dont j'ai failli pleurer et dont j'enrage.

--Ah! oui, fit Cornélius, les fameux dangers dont vous nous parliez en Angleterre: un couvent et un voile!

--Laissez donc! Tenez, c'est un récit que je veux vous faire. Puisque je ne puis tuer personne, allons souper quelque part.

Cornélius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui était au fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon, où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte, entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table dans une chambre.

--Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu à la maison et vous massacre tous.