Chapter 3
Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou de Montreuil; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes, accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu'aux dents. Jacques était habitué à ces scènes de tumulte et de terreur. Il s'avança vers l'un des rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin.
--Qui le sait? répondit l'homme. Peut-être à dix lieues, peut-être à cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut être entre de bonnes murailles que par chemins.
Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n'avait encore rien vu, cependant nul ne s'arrêtait et n'osait même retourner la tête. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu'il voyait fuir les autres, et en garçon résolu qu'il était, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver à Hesdin avant la nuit. La journée était brûlante, et Jacques marchait depuis le matin; l'appétit commença de se faire sentir avec la fatigue. N'apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta sur le côté de la route, près d'une fontaine qui coulait à l'ombre d'un bouquet d'arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s'était muni à Fruges, il se mit à déjeuner gaillardement. En ce lieu, l'herbe était épaisse et l'ombre fraîche; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s'étendit comme un berger de Virgile au pied d'un hêtre. Il pensa d'abord et beaucoup à Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens qu'il avait rencontrés fuyant comme des lièvres, il sourit; il allait sans doute penser à bien d'autres choses encore, quand il s'endormit.
Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l'herbe fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort à dix-huit ans, lorsqu'un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut. Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres débouclaient son havresac après être sautés de selle. Jacques se dressa d'un bond, et du premier coup de poing fit rouler à terre l'un des pillards; il allait prendre l'autre à la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renversèrent: avant qu'il pût se relever, un coup violent l'étourdit, et il resta couché aux pieds des chevaux.
Il n'avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l'argent et les effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était destiné, Jacques n'était qu'étourdi. Quand il se releva, à moitié nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin qu'avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le vent ondulait dans la plaine; deux villages brûlaient; entre les toits de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage lourd et criblé d'étincelles s'épandait au loin; quand l'incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d'un ruisseau. Jacques n'en avait jamais vu l'uniforme, qui se composait d'un habit blanc à retroussis jaunes et d'une culotte noire. A sa tête, allant et venant d'un bout de l'escadron à l'autre, marchait un cavalier qu'à sa mine on reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit à lui. Il ne doutait pas qu'il n'eût eu affaire à des maraudeurs du parti ennemi, mais dans son naïf sentiment d'équité, il ne doutait pas non plus que le chef ne lui fît rendre ce qu'on lui avait volé. Si le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d'un jeune homme qui s'avançait vers eux au pas de course, nu-tête et sans habit, le capitaine s'arrêta.
--Que veux-tu? lui dit-il brusquement quand Jacques fut à deux pas de son cheval.
--Justice, répondit Jacques tranquillement.
Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache.
Deux cavaliers qui le suivaient échangèrent quelques paroles rapides; ils parlaient plutôt du gosier que des lèvres, et leur idiome frappait les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux.
--De quoi te plains-tu? reprit le chef.
--On m'a pris ma valise, l'argent, les effets qu'elle contenait, jusqu'à mes habits, tout.
--On t'a laissé ta peau, et tu te plains! Mon drôle, tu es exigeant.
Jacques crut n'avoir pas bien entendu.
--Mais je vous dis...
--Et moi je te dis de te taire! s'écria le chef; tu répondras quand on t'interrogera.
Le chef se tourna vers ses officiers; pendant leur courte conférence, Jacques se croisa les bras. L'idée de fuir ne lui vint même pas; il lui semblait impossible qu'on lui fît plus qu'il n'avait souffert.
--- Tu es Français, sans doute? reprit le chef en revenant vers lui.
--Oui.
--De ce pays, peut-être?
--De Saint-Omer.
--Tu dois connaître alors les chemins de traverse pour regagner les frontières de la Flandre?
--Très bien.
--Tu vas donc nous servir de guide jusque-là. Bien que tes compatriotes décampent comme des volées de canards à notre approche, je crois que nous nous sommes avancés trop loin. J'ai assez de butin comme ça... Cependant, s'il y a quelques bons châteaux aux environs, tu nous y conduiras. En route!
Jacques ne bougea pas.
--M'as-tu entendu? reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine.
--Parfaitement.
--Alors, marche.
--Non pas, je reste.
--Tu restes! s'écria le chef; et poussant son cheval, il vint heurter Jacques immobile.
Le tube glacé d'un pistolet s'appuya sur le front de Jacques.
--Ah çà! sais-tu bien que je n'aurais qu'à remuer le doigt pour te faire sauter la cervelle, manant! reprit le Chef.
--Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans mon pays et contre les miens.
Le pistolet se balança un instant à la hauteur du visage de Jacques, puis s'abaissa lentement.
--Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontières, ajouta le chef en glissant le pistolet sous l'arçon.
--Je ne le peux pas.
--C'est donc moi qui t'y conduirai.
Le chef dit quelques mots dans une langue étrangère, et avant que Jacques pût se douter du danger qui le menaçait, trois ou quatre soldats l'avaient saisi et garrotté.
--Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre à te servir de cravate, continua le chef en s'adressant à Jacques. Quand nous toucherons aux limites de l'Artois, je prétends t'y laisser pendu à la plus belle branche du plus beau chêne, afin que tu serves d'exemple aux habitants de l'endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drôle, tu auras le loisir d'y méditer sur les profits de l'honnêteté.
Sur un signe du chef, deux soldats jetèrent Jacques en croupe d'un cavalier; on le lia à la selle comme un sac, et toute la troupe partit au trot du côté de Hesdin. Jacques, courbé en deux, battait de sa tête et de ses pieds les flancs du cheval; le sang se porta bientôt aux extrémités, sa face devint pourpre, ses yeux s'injectèrent, un bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de Suzanne expira sur ses lèvres, et il ferma ses paupières. Mais, au moment où le voile rouge qui flottait devant ses yeux à demi clos obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses mains à la hauteur de sa tête, un instant soulevée. Les courroies qui les enchaînaient touchaient à ses lèvres; il les mordit, et, l'instinct de la conservation revenant avec l'espoir de la délivrance, il en eut bien vite, à coups de dents, déchiré le noeud. Le cavalier chantait tout en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d'une main à la croupière du cheval, et de l'autre défit le lien qui l'attachait à la selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui pour voir si nul soldat ne l'observait; le chef et les officiers chevauchaient en tête, et l'escadron les suivait sans penser au captif. Le cavalier, tout occupé de son arme, ne pressait pas son cheval qui, plus lourdement chargé que les autres, avait perdu du terrain et se trouvait alors à la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds, que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le côté de la route, il prit à travers champs. Mais il avait à peine fait deux cents pas qu'il entendit une détonation, et, au même instant, une balle fit jaillir la poussière à ses côtés. Il tourna la tête et vit trois ou quatre cavaliers lancés à ses trousses, le mousqueton au poing.
Jacques était leste et vigoureux, il franchissait les haies et les fossés comme un chevreuil; mais il ne pouvait longtemps lutter contre des chevaux. Le cavalier à qui sa garde avait été confiée se montrait le plus ardent à sa poursuite; déjà il était en avance de quelques centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant l'inutilité de sa fuite, s'arrêta. Le cavalier arriva sur lui au galop, le sabre levé; mais Jacques évita le coup en se jetant de côté, et saisissant le soldat par la jambe gauche, il le précipita à bas du cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se débattait à terre, Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les camarades du vaincu bondirent sur ses traces; deux ou trois balles égratignèrent le sol à ses côtés, mais bientôt la course des maraudeurs se ralentit; l'escadron était loin derrière eux, et en avant s'étendait un pays inconnu où l'ennemi pouvait surgir à tout instant; l'un d'eux retint son cheval et tourna bride; le second l'imita, puis le troisième aussi, et Jacques n'entendit plus retentir à son oreille leur galop furieux. A son tour, il ramassa les rênes et mit sa monture au petit trot. Jacques n'avait pas marché un quart d'heure dans la direction de Saint-Pol, qu'il découvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers portant de l'infanterie en croupe. La première rencontre avait appris au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre circonspect. Un moment il eut la pensée de se jeter dans un petit bois, lorsqu'une nouvelle réflexion le décida à pousser droit en avant. Il était trop près de Saint-Pol, ville forte occupée par une grosse garnison, pour que l'ennemi eût osé s'aventurer jusque-là. Une vedette qui trottait à deux ou trois cents pas de la troupe, étonnée de voir un grand garçon n'ayant qu'un pantalon et la chemise courant sur un cheval tout équipé, arrêta Jacques.
--Conduisez-moi à votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la bande.
--C'est ce que j'allais justement vous proposer, mon camarade, répondit le brigadier.
Le capitaine était un beau jeune homme dont la bonne mine était rehaussée par le costume militaire; une fine moustache noire faisait ressortir l'éclat de ses lèvres du galbe le plus pur. Une grande pâleur répandue sur ses traits délicats donnait à sa physionomie un charme et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassuré du premier regard. Ami ou ennemi, il avait affaire à un brave gentilhomme. L'officier considéra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire éclaira son visage, où la mélancolie avait jeté son voile mystérieux.
--Si tu es Français, dit-il enfin d'une voix claire et douce, ne crains rien, tu es parmi des Français.
Jacques lui raconta ce qui lui était arrivé; son sommeil, sa capture, sa délivrance, le péril auquel il avait échappé. L'officier l'écoutait, frisant le bout de sa moustache, les yeux attachés sur les yeux du jeune homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Il rougit.
--Vous me prenez pour un espion? dit-il d'une voix brève.
--Plus maintenant; la lâcheté n'a pas ces traits honnêtes et ce regard fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garçon, et tu vas nous conduire au lieu où tu as laissé les batteurs d'estrade.
--Volontiers; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de l'abbaye de Saint-Georges, près de Bergueneuse, et ne peuvent pas être à plus d'une lieue d'ici.
Sur l'ordre du capitaine, on fournit à Jacques un habit, un chapeau, un sabre et des pistolets.
--As-tu jamais manié ces joujoux-là? reprit l'officier.
--Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui m'ont pillé.
--Va donc!
Jacques se plaça à la tête de la troupe, qui se composait de deux cents cavaliers à peu près portant en croupe autant de grenadiers. Elle venait d'être détachée de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les maraudeurs de l'armée espagnole signalés par les éclaireurs.
L'officier trottait à côté de Jacques.
--Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq minutes. Où donc as-tu appris l'équitation?
--Chez mon père, à Saint-Omer.
--Ah! tu es de Saint-Omer? alors tu as peut-être connu un brave fauconnier nommé Guillaume Grinedal?
--Comment ne l'aurais-je pas connu, puisque c'est mon père.
L'officier tressaillit. Il se tourna vers Jacques et se prit à le considérer attentivement.
--Ton père! Ce vieux Guillaume qui m'a si souvent porté sur ses genoux est ton père? Tu t'appelles donc Jacques?
Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l'officier, tout ému, cherchant à lire sur son visage un nom que son coeur épelait tout bas.
--Mon nom? vous savez mon nom? dit-il.
L'officier lui tendit la main.
--As-tu donc oublié M. d'Assonville? reprit-il.
--Notre bienfaiteur à tous! s'écria Jacques.
Et il attacha ses lèvres sur la main du capitaine.
--Non pas celui-là, Jacques, mais son fils, Gaston d'Assonville. Le père est là-haut; il a été l'ami de Guillaume: le fils sera l'ami de Jacques.
IV
L'ESCARMOUCHE
La troupe commandée par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-légers, était encore à dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil pétiller à une petite distance.
Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d'Assonville qu'une vingtaine de maraudeurs s'étaient présentés à l'abbaye, avaient forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à sang.
--Qu'a fait l'abbé? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammèrent.
--Dame! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables.
--Bien, nous mangerons le dîner après le bal.
--Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.
--Combien?
--Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait sonner de la trompette; les bandes dispersées de toutes parts se sont réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin.
Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine.
M. d'Assonville se dressa sur ses étriers, l'épée à la main. Ce n'était plus le pâle jeune homme au front décoloré. L'éclair brillait dans ses yeux, le sang brûlait sa joue.
--En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son épée il montra à ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'ébranla.
A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se rangèrent en bataille à quelque distance d'Anvin, aux bords de la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée; mais M. d'Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq hommes entre ses cavaliers.
--Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles.
Les grenadiers crièrent: Vive le roi! et apprêtèrent leurs armes. Au moment où M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil officier lui toucha légèrement le bras.
--Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage de la position est pour eux.
--Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi!
--Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves gens, reprit l'officier en montrant du bout de son épée les soldats impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hésiterai à me faire tuer.
--Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui brûle! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. En avant!
Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s'élancèrent, et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson de la guerre. Les Hongrois, après s'être mis en bataille, attendaient les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre, ils comptaient sur une facile victoire; bien éloignés de mettre la rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs forces par l'avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu'ils les virent s'ébranler. Le choc fut terrible; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers s'abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang; de cette masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort. A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes qu'entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et l'espace se resserrait; mais les décharges des grenadiers de M. du Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de l'ennemi; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lâchèrent pied. Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux.
--En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière. Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l'eau, ce fut une déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.
Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d'un combat. L'émotion faisait trembler ses lèvres; mais le piaffement des chevaux, l'éclat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet; la balle traversa le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus; le sabre lui était entré dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat pâlissant qu'emportait le cheval effaré. C'était le premier homme qu'il tuait; Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la mêlée, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint dès lors à son côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.
--Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta valise!
--Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu.
--Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu!
Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés; les ennemis avaient laissé trois cents des leurs par terre; une centaine fort mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les batteurs d'estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se réunirent sous leurs guidons.
--Tu n'es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d'Assonville à Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne te fais pas faute d'en ramasser deux.
Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer près de lui.
A la vue du capitaine des chevau-légers, l'officier se souleva sur son coude.
--Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort. Ils sont battus, mais ils m'ont tué.
--Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que votre blessure...
--Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un pressentiment. Au revoir, capitaine!
M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin! Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva.
--De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé; de l'eau! je brûle!
Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau.
Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.
--J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau.
Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre. Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert, Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.
--Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif... maintenant, achève-moi si ça t'amuse.
--Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur.
--Parbleu! c'est ton droit.
--Un droit d'assassin!
--Ah! tu as de ces scrupules-là, toi! à ton aise. Quant à moi, je n'y regarderai pas de si près, si quelque jour... Mais les tiens m'ont mis dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable! mon drôle, tu t'es bien vengé.
--Non pas! je me suis battu, voilà tout.
--Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cassé la tête, tout cela ne serait pas arrivé. C'est une leçon... il est un peu tard pour m'en servir; qu'elle te profite au moins.
L'officier se retourna sur le flanc.
--Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de lui brûler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en pratique; pour l'avoir oublié une fois, voilà où j'en suis réduit...