Chapter 27
--Il y a des heures où je me reproche de ne pas lui rendre toute l'affection qu'elle mérite; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgré tout ce que j'ai voulu, je n'ai jamais pu aimer ma tante.
Cette indifférence ou même cet éloignement dans une personne aussi aimante que l'était Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pensé que ce n'est pas sans motif qu'on éprouve de ces sortes d'antipathie, et se résolut à surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour éclaircir ses soupçons. Les événements ne lui en donnèrent pas le temps. Un jour que Gabrielle avait reçu la visite de sa tante, elle trouva dans son livre d'heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits au crayon:
«Prenez le voile, ou recommandez votre âme à Dieu.»
L'écriture de ce papier menaçant n'était pas contrefaite, cependant Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glacée de terreur, à la chambre de Suzanne.
--Voyez! dit-elle.
Suzanne frémit d'horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle eût voulu lui faire un rempart de son corps.
--Votre tante n'est-elle pas venue ce matin? s'écria-t-elle avec explosion.
--Oui.
--Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire; mais dites-moi, Gabrielle, dites: êtes-vous bien sûre de son affection?
--Vous la soupçonnez! dit la jeune fille en pressant fortement le bras de sa compagne.
--Oui, reprit tout bas Suzanne.
--Eh bien, moi aussi! répondit Gabrielle d'une voix étouffée.
--Malheureuse enfant! que ne me parliez-vous?
--A quoi la plainte me servirait-elle? Ma tante passe pour une sainte... c'est moi qui me trompe sans doute... Qui me croirait d'ailleurs? Tenez, Suzanne, il vaut mieux que j'obéisse à cet ordre mystérieux.
--Mais vous vous enterrez vivante.
--Vivante! regardez-moi donc!
Gabrielle écarta les boucles épaisses de sa chevelure et promena sa main sur son visage avec un geste d'une énergie inexprimable. Elle était livide. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle.
--Et puis, continua son amie, à quoi bon vivre quand on est seule? De toute ma famille il ne reste personne que mon vieux père, et je n'ai pas une main sur laquelle je puisse m'appuyer. Au moins, quand je serai religieuse, me laissera-t-on mourir en paix.
Rien ne put faire changer la résolution de Gabrielle: la peur et le désespoir la poussaient à la fois. Aussitôt qu'on sut dans le couvent l'intention où elle était de prendre le voile, la supérieure ordonna de hâter tous les préparatifs de la cérémonie. La famille fut prévenue, les amis conviés, et l'on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n'était point encore terminé, mais on obtint une dispense de l'archevêque de Paris, et rien ne s'opposa plus à ce qu'elle prononçât ses voeux. Le spectacle du malheur de Gabrielle avait détourné les pensées de Suzanne de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes à la vue de tant de jeunesse alliée à tant de douleur. Une visite imprévue l'obligea de s'en souvenir. La veille du jour où Mlle de Mesle devait renoncer au monde pour se lier à Dieu, Mme d'Albergotti fut prévenue par une soeur que M. de Charny l'attendait au parloir.
--Voilà déjà plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant jusqu'à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent, où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d'État ne l'y avait contraint.
--Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer, monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême facilité à s'en débarrasser.
--Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir impose à ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volonté du ministre, il y a la raison d'État; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation, il a poussé la bonté jusqu'à vous faire offrir d'entrer dans sa famille: vous avez tout refusé.
--N'étant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de songer moi-même à mon établissement.
--Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige que vous preniez une détermination.
--Le soin du royaume, monsieur; voilà bien des grands mots pour une aussi chétive personne que je le suis!
--Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez toute cette affaire sous son véritable jour, et n'accuseriez plus M. de Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également le voile et le mariage, elle aura l'extrême douleur de devoir prendre de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de l'État.
--Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir, mais que je ne suis pas prête à rien céder.
--Madame, répliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'était levée, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là.
Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée. La cérémonie de prise d'habit était une solennité religieuse assez fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un spectacle où l'émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes méditations. Suzanne s'était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle. Elle trouva son amie, plus pâle qu'un linceul, qui priait au pied de son lit virginal.
--Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.
--Non, répondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est dans le coeur, qu'importe un voile sur la tête!
En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforçait de pleurer, mais sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l'accabla de tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:
--C'est une goutte du calice!
M. de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrassé depuis plusieurs mois. D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l'aspect de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front était tout chargé d'ennui, son regard éteint, sa parole tremblante; il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c'était une nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le soldat était vaincu. Ses lèvres s'étaient collées au cou de sa fille en bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima à la vue des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un éclair de force et de fierté.
--Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et suivez-moi.
Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.
--Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter, mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.
--Hélas! mon enfant, répondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientôt partir, et je suis sans force pour te protéger.
En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire.
--Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tâché de la ramener à nous et à la protéger; mais c'est la vocation qui l'entraîne.
Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard intelligent; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle.
--Ta mère, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort; je suis comme un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre; si c'est ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse, mon enfant.
Gabrielle se jeta à genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernière fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de personnes considérables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l'étamine et la bure; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et du benjoin. Derrière la grille du choeur, dont les fines mailles interceptaient le regard, les soeurs bénédictines étaient assises couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemblée se tournaient de leur côté, et l'on cherchait à deviner les grâces de leur personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait, parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de Dieu; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle d'entre les religieuses elles avaient pressé sur leur coeur au jour béni de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait sous le voile blanc; sa tête un instant inclinée vers la nef, se penchait sur sa poitrine, et l'on devinait à ses mouvements convulsifs qu'elle pleurait. Celle-là venait d'apercevoir un frère, une mère ou un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l'on vit entrer Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et doux murmure l'accueillit; elle était si belle, que tout le monde la plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui gardait une expression de trouble et d'inquiétude; une rougeur fébrile éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa robe. Elle traversa l'église d'un pas ferme, accompagnée de la mère Évangélique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient la nef du choeur, l'office commença. L'archevêque de Paris officiait. Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle était toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre les chants les plus suaves; des soeurs cachées dans une tribune mêlaient leurs voix célestes aux accords de l'instrument; c'était une harmonie divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les coeurs. Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux paroles du prêtre, et l'on ne songeait pas à essuyer les larmes qui coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur détacha les fleurs qui paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur le marbre; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde, jonchèrent les dalles du choeur; on défit les noeuds de rubans et les dentelles, et l'on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux éclatants, enveloppa sa tête inclinée d'une auréole et joua dans les tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les prit de la main gauche, en soulevant l'épais manteau, et de la droite elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin comme les épis d'une moisson. L'archevêque levait la croix vers le ciel, et de ses doigts étendus bénissait la foule; les soeurs priaient en choeur, et l'orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait tous les coeurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre. Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Évangélique jeta un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent; la grille du choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.
XXXVI
LA DERNIÈRE HEURE
Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vêtements de la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit, selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les enlever. Suzanne hésita un instant avant de s'en revêtir, mais il n'entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses. Aux misérables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit chez la supérieure aussitôt après qu'elle se fut habillée.
--Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se résoudre à l'appeler ma mère, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient été laissés; mais, en me soumettant, j'éprouve le besoin de protester contre la violence morale qui m'est faite. Si c'est à vous que je dois cette robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame: vous abusez de votre autorité. J'y cède, mais je n'y obéis pas.
--Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspirée vous portent un vif intérêt.
--M. de Louvois, et peut-être aussi M. de Charny, madame?
--Vous les avez nommés, ma fille: vous savez bien que souvent les personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mêmes ce qui nous convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprécier leurs bonnes intentions, mais j'espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments.
--Gardez votre espérance, madame, je garde ma conviction.
--La grâce vous éclairera, ma fille.
--La religion me défend de commettre un sacrilège; vous-même ne me conseilleriez pas d'apporter à Dieu un coeur qui ne lui appartient pas tout entier.
--Dieu commande tous les sacrifices, ma fille.
Suzanne salua la mère Évangélique et sortit sans répondre. A mesure qu'on se montrait plus acharné à la poursuivre, elle se sentait plus forte et plus résolue.
Quand Mlle de Mesle, maintenant soeur Gabrielle de la Rédemption, la vit sous ce costume, elle joignit les mains.
--Eh quoi! vous aussi? lui dit-elle.
--La robe ne change pas le coeur, répondit Suzanne; je suis à Belle-Rose: aucune puissance humaine ne me fera renoncer à lui.
Gabrielle la serra dans ses bras.
--Il vous aime, lui! on n'a jamais peur quand on est aimée! murmura-t-elle.
Depuis le jour où Mlle de Mesle avait pris le voile, sa santé, en quelque sorte perdue déjà, allait s'affaiblissant d'heure en heure. Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne; les joues devenaient plus creuses, le cercle bleuâtre qui encadrait les paupières prenait des teintes terreuses; ses mains amaigries étaient sèches et brûlantes: il y avait des instants où ses lèvres avaient la pâleur du voile qui flottait sur son front. Elle n'acceptait de remèdes que de la main de Suzanne; mais quand Suzanne n'était pas là, elle jetait la liqueur et souriait amèrement en voyant s'épancher ce qui devait apporter quelque soulagement à son mal. Un jour que Suzanne la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la contraignit de prendre ce qui en restait au fond.
--La mort est là, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur sa poitrine oppressée; vous prolongez mon supplice de quelques heures.
--Mon Dieu! vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez! s'écria Suzanne, qui se sentait suffoquée par les larmes.
--Et pourquoi voulez-vous que je vive? s'écria Gabrielle en éclatant en sanglots; ne suis-je pas perdue pour lui?
A ce cri, Suzanne comprit que le coeur de Gabrielle n'était pas moins malade que son corps. La terreur et l'amour la tuaient tout ensemble. Elle l'embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu d'espoir à cette âme désolée; mais Gabrielle garda un morne silence; le frisson la glaçait jusqu'aux os; elle secouait la tête et pleurait; vers le soir, Suzanne dut la coucher en proie à une fièvre ardente. Ce fut une nuit sans sommeil; mais dès le matin Gabrielle se leva et se rendit la première à la chapelle; une sueur froide couvrait son front et la fièvre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait à mourir une effrayante énergie. Quand le soir venait, elle s'accoudait parfois sur la fenêtre et regardait le soleil couchant; les arbres du parc étaient tout entourés d'une vapeur dorée, les oiseaux se poursuivaient dans les branches, les feuilles chantaient, et l'on voyait à l'horizon changeant de grandes bandes de lumière dont les reflets inondaient le ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage de Gabrielle, elle tendait les mains à l'espace et disait d'une voix tremblante:
--Mon Dieu! qu'il serait bon de vivre si l'on était aimée et libre!
Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son front aux pieds du Christ. Un jour vint où la force trahit son courage; elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux fléchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l'ayant soulevée dans ses bras, la recoucha. Le médecin vint dans la soirée et, l'ayant examinée, déclara qu'elle ne passerait pas la journée du lendemain.
--C'est une lampe qui n'a plus d'huile, dit-il.
Pendant toute la journée, Gabrielle avait maintes fois tourné ses yeux étincelants vers Suzanne, ses lèvres s'étaient ouvertes comme si elle avait eu quelque chose à lui confier, puis ses yeux et sa bouche se refermaient, et on l'entendait qui priait tout bas les mains jointes sur son coeur, dans l'attitude austère des figures de marbre qu'on voit sur les tombeaux.
--Elle s'entretient avec les anges! disait une jeune novice agenouillée au pied du lit.
Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule où se mourait Gabrielle. Une veilleuse brûlait sur le coin d'une table, jetant ses clartés vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de l'agonisante. Le silence était lugubre; la respiration oppressée de Gabrielle avait fait place à un souffle léger qui ne s'entendait pas. Ses paupières étaient closes, ses lèvres ne remuaient plus; elle semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mère qui bénit son enfant; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dénouant ses mains, les roula autour du cou de Suzanne.
--Restez près de moi, lui dit-elle d'une voix douce qui effleura la joue de Suzanne comme l'haleine d'un sylphe.
Suzanne s'assit sur le bord du lit.
--Plus près, plus près encore, reprit Gabrielle.
Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait les mains en la regardant avec des yeux humides.
--Écoutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j'ai un service à vous demander. Me promettez-vous de me le rendre?
--Je vous le promets.
--Et de n'en parler à personne?
--A personne; cependant, il en est une pour qui je n'ai point de secret.
--Oh! vous n'êtes qu'un à deux! dit Gabrielle avec un sourire ingénu. Lui, c'est encore vous.
--Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse?
Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard suppliant.
--Au moins, dit-elle, vous ne me blâmerez pas?
Suzanne s'inclina vers elle avec un doux sourire et l'embrassa.
--Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous êtes pure comme le jour. Comment voulez-vous que je vous blâme, moi qui aime aussi!
Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne; une rougeur subite colora son visage qu'elle couvrit de ses deux mains.
--Mon Dieu! celui que j'aime l'ignore, et vous le savez!
--Ma chère soeur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles. Confiez-moi donc ce grand secret; en passant de votre coeur au mien, il trouvera un coeur aimant.
Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller; elle en tira une petite boîte qui contenait une lettre et une tresse de cheveux. Elle déploya la lettre et la pressa contre ses lèvres; ses yeux s'inondèrent de larmes.
--Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l'écriture. Voilà trois ans que je vis de cette lettre.
--Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur se gonfler.
--C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste; voilà trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais mourir.
--Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous aurait sauvée.
--Lui! mais s'il m'avait recherchée en mariage, on l'aurait tué! J'ai préféré mourir! s'écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.
Suzanne frémit tout entière.