Belle-Rose

Chapter 24

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--Eh! madame, continua M. de Louvois avec un sourire amer, quand on fait de ces coups-là on les fait tout entiers. Je puis bien vous le dire, maintenant que vous ne l'avez pas fait, mais puisque vous vouliez délivrer Belle-Rose, il fallait partir avec lui.

--Je ne suis pas encore sa femme, monseigneur.

Le ministre haussa les épaules.

--Je vous remercie de ces scrupules, madame, ils m'ont servi plus que je ne l'espérais. Je vous l'ai dit, j'en suis fâché, mais si je n'ai pas Belle-Rose, vous payerez pour lui. Au crime il faut le châtiment.

--Mais de quel crime parlez-vous, monseigneur, et quel crime ai-je donc commis? s'écria Suzanne indignée, et qui sentait dans sa conscience et dans son amour assez de force pour tout braver. Je ne sais qu'un crime dans tout ceci, un seul, et celui-là a été commis dans la Bastille, la nuit, sans jugement, sur la personne d'un officier innocent. Or cet officier est mon fiancé, on s'est acharné à le perdre, on veut l'enterrer vivant dans une prison d'Etat, l'y faire mourir peut-être, et moi, l'amie de tous les siens, la compagne de son enfance, et bientôt sa femme! moi qui l'aime, je ne tenterais pas tout pour le sauver? Allez, monseigneur, on voit bien que vous n'avez jamais aimé, et tout votre pouvoir de ministre, pour si grand qu'il soit, ne va pas jusqu'à empêcher une femme de se dévouer!

Le visage de M. de Louvois était effrayant à voir: la colère grandissait dans son coeur comme une tempête, et il employait toute l'énergie de sa volonté à la comprimer; il était devenu blanc comme du marbre; ses narines frémissaient, ses yeux ardents couvraient Mme d'Albergotti d'un regard enflammé, ses mains étaient nouées autour des bras de son fauteuil comme s'il eût craint de se laisser emporter par un élan furieux de son irritation croissante.

--Et moi je vous ferai bien voir, s'écria-t-il avec un éclat terrible, que ma puissance va jusqu'à me venger de ceux qui osent me braver. On ne l'a jamais fait impunément, madame. Me laisserai-je jouer par un petit lieutenant d'artillerie, moi qui briserais des généraux d'armée comme je brise cette lame? fit-il en mettant en pièces un petit couteau à papier qui était sur la table. Vraiment, vous ne savez pas à qui vous parlez! Personne ne s'est donc trouvé là pour vous dire qui j'étais? Eh quoi! un officier de fortune, qui n'est pas même gentilhomme, s'est révolté contre mon autorité, il s'est fait l'instrument d'un homme que je hais, il m'a traversé dans mes desseins, et je ne le punirai pas? Et vous, vous qui êtes venue me prier pour lui, vous qui m'avez arraché une faveur imméritée, vous vous employez pour le faire évader, vous avez triomphé, et vous venez me dire de ces choses-là en face? Mais, en vérité, c'est de la folie, madame!

M. de Louvois s'était levé et se promenait à grands pas dans le cabinet; la violence de son action avait ramené le sang à ses joues; l'éclair de ses yeux était rouge. Suzanne le regardait immobile, silencieuse et résolue.

--Et croyez-vous, reprit le ministre, que si Mme de Châteaufort n'avait pas mis une barrière infranchissable entre elle et moi, je ne l'eusse point punie comme vous, pour si duchesse qu'elle soit? Vous vous êtes livrée; malheur à vous!

--Vous me menacez, monseigneur, et je suis une femme! dit Suzanne tranquillement.

M. de Louvois se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il s'assit devant sa table et froissa les papiers qui se trouvaient sous sa main.

--Brisons là, madame, je ne menace pas, j'agis. Vous avez sauvé Belle-Rose; mais Belle-Rose n'est point encore hors du royaume.

--Il y sera demain.

--C'est ce que Bouletord saura bien me dire.

A ce nom, Mme d'Albergotti pâlit légèrement.

--Oh! reprit le ministre, l'exempt que vos amis ont si bien accommodé m'a tout dit. Ils sont partis, mais Bouletord est sur leurs traces. Qu'un cheval tombe, et ils sont perdus.

Suzanne frissonna.

--Eh! madame, continua le ministre impitoyable, faites des voeux pour que leurs chevaux se brisent les reins dans quelque trou si vous tenez à votre liberté!

--Monseigneur, je ne tiens qu'à lui, dit-elle.

M. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra.

--Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il; et vous, ajouta-t-il en s'adressant à l'huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet.

Mme d'Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le ministre seul avec M. de Charny, qui venait d'entrer. Ce nouveau venu était un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse et le regard cauteleux inspiraient une sorte d'éloignement dont on ne pouvait se défendre. Godefroy Charny, ou M. de Charny, comme on l'appelait communément, sans que personne pût expliquer l'origine de sa noblesse, était le commensal du ministre, son conseil et son favori; la nature l'avait fait naître entre le père Joseph et le cardinal Dubois, comme une créature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la fermeté froide et cruelle du capucin et un peu de l'astuce diabolique de l'abbé. Son influence sur M. de Louvois était extrême, elle lui venait surtout de la rapidité de ses résolutions et de la persévérance de ses inimitiés. Quand M. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny n'hésitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. M. de Charny n'était rien et était tout; on le haïssait et on le craignait; personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l'offenser en quoi que ce fût. M. de Charny portait un habit d'une extrême simplicité, sans dentelles et sans rubans, avec une épée dont la garde et le fourreau n'avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant, de manières douces et plein de délicatesse dans son langage, un de ces hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien bas.

--Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous êtes entré? lui dit M. de Louvois.

--Je l'ai vue; elle est jolie, distinguée dans sa personne et fort décente.

--Cette personne que vous trouvez si bien m'a bravé, et je veux la punir.

--Il suffisait de me dire, monseigneur, qu'elle vous avait bravé; le reste devenait inutile.

--Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance.

--Je suis à vous, monseigneur.

Tandis que M. de Louvois causait avec M. de Charny, l'huissier à qui Mme d'Albergotti avait été confiée la conduisit dans une petite pièce où se trouvait déjà un gentilhomme. A la vue d'une femme qui semblait appartenir à la cour, tant elle avait de noblesse dans la démarche, le jeune homme se leva du siège où il était assis. Suzanne le regarda, et il lui parut qu'elle avait vu ce visage quelque part; mais dans l'état de trouble où l'avait jetée son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance.

--Eh! madame la marquise! il m'est doux de vous rencontrer! s'écria tout à coup le gentilhomme.

Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin M. de Pomereux, qui, au temps où elle était encore à marier, avait passé quelques jours à Malzonvilliers. Elle s'inclina; et comme, dans la situation d'esprit où elle était, tout visage de connaissance lui paraissait un visage ami, elle tendit sa main à M. de Pomereux, qui la baisa. M. de Pomereux n'était pas tout à fait ce qu'il était à l'époque où il avait été question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son visage amaigri les traces d'une vie dissipée; les contours en étaient en quelque sorte effacés et chargés de teintes pâles; le sourire incertain et parfois railleur; le regard fin, mais voilé. Aux rides précoces qui sillonnaient son front, aux cercles bleuâtres qui plombaient ses joues, on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abusé de sa jeunesse. Mais, à certains mouvements de sa physionomie, il était aisé de voir que le débauché pouvait se souvenir encore qu'il était gentilhomme.

--Mais, à ce que je puis voir, vous sortez de chez M. de Louvois? dit-il en conduisant Mme d'Albergotti vers un siège.

--Vous ne vous trompez pas.

--Si je puis vous être agréable en quelque chose, usez de mon crédit, madame; j'ai l'honneur d'être un peu parent de M. de Louvois.

--Eh bien! monsieur, votre parent s'apprête à m'envoyer en prison.

--Vous! s'écria M. de Pomereux tout étourdi.

--Moi-même.

--C'est impossible! Vous, une femme... on aura surpris la religion du ministre, et je cours...

--C'est inutile; cette religion a pris soin de s'éclairer elle-même tout à l'heure. Il paraît que j'ai commis un grand crime.

--Lequel?

--J'ai fait évader un de mes amis qui avait l'honneur d'être traité en prisonnier d'État.

--Diable! fit M. de Pomereux, c'est une méchante affaire.

--C'est ce qui me semble à présent.

--M. de Louvois n'est pas précisément tendre dans ces sortes d'occasions.

--Disons même, entre nous, qu'il ne l'est pas du tout.

--J'y consens, et c'est précisément cela qui m'inquiète. Il ne faut pas aller en prison, madame.

--J'y consens volontiers, mais ce n'est pas tout à fait le sentiment de M. de Louvois.

--Il y paraît, et c'est malheureusement qu'il est fort entêté, M. de Louvois. Mais enfin, madame, vous n'êtes pas seule au monde, vous avez...

--Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement.

M. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d'Albergotti était couverte de vêtements noirs. Quand elle était entrée, il n'avait vu que le visage et point la robe.

--Veuve! s'écria-t-il. Ma foi, madame, il a dépendu de vous de ne pas l'être. Mais, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant que Suzanne s'apprêtait à répondre, je n'ai pas de rancune, et je mets tout ce que j'ai de crédit à votre disposition.

Mme d'Albergotti allait répliquer, lorsqu'un huissier vint prévenir M. de Pomereux que M. de Louvois le mandait dans son cabinet. M. de Louvois expédiait quelques signatures au moment où M. de Pomereux entra. M. de Charny venait de s'éloigner.

--Mettez-vous là, lui dit le ministre; je vous ai choisi pour une mission d'importance, et vous allez partir tout à l'heure.

--J'accepte la mission et partirai quand vous voudrez.

--C'est bien comme cela que je l'entends.

--Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d'une affaire qui concerne une personne à laquelle je m'intéresse fort.

--Son nom, s'il vous plaît?

--Mme la marquise d'Albergotti.

--Savez-vous bien ce qu'elle a fait?

--Parfaitement.

--Et vous avez l'audace de vous intéresser à elle?

--Parbleu! j'ai failli l'épouser!

M. de Louvois ne put s'empêcher de rire.

--Voilà une belle raison! s'écria-t-il.

--Eh mais, il ne s'en est fallu que de son consentement qu'elle ne devînt ma femme.

--C'eût été tant pis pour vous.

--Pourquoi?

--Parce que si elle eût été votre femme, je ne sais pas trop ce que vous auriez été.

--Hein!

--Votre protégée, mon beau cousin, est fort éprise d'un certain drôle qui a nom Belle-Rose.

--Voilà qui sent son idylle.

--Ce Belle-Rose était en route pour la citadelle de Châlons quand elle l'a fait évader du côté de Villejuif. On a coffré l'exempt dans la voiture, et les prisonniers ont pris les chevaux.

--Ce n'est pas si maladroit.

--Vous trouvez! Eh bien! moi je trouve qu'un aussi beau trait vaut bien sa récompense. J'enferme la maîtresse en attendant que j'aie l'amant.

--Eh! que diable! fit M. de Pomereux avec un sourire ironique, si les choses en sont à ce point-là, vous rendrez service à l'amoureux. La femme en prison et l'homme en campagne, mais c'est le paradis.

--Ah! vous croyez, monsieur le railleur.

--C'est-à-dire que j'en suis sûr.

--Voilà bien de nos roués qui s'imaginent que tout le monde est fait à leur image!

--Le monde ne serait pas si mal, monseigneur mon cousin.

--Je n'en sais rien, mais en attendant, la femme dont nous parlons, monsieur, est d'un tout autre modèle... Elle aime sérieusement, et c'est pourquoi je l'enferme; et quand on aime comme cela, c'est qu'on est aimée, croyez-le, mon cousin: je ne suis qu'un pauvre ministre, mais j'en sais tout aussi long que vous là-dessus; quand il apprendra qu'elle est en prison, il reviendra, je l'attraperai, et nous le ferons pendre.

M. de Pomereux se mit à tambouriner sur la table.

--Et moi, je vous dis qu'il ne reviendra plus. Quelque sot! Quelle diable d'idée avez-vous donc des capitaines et des marquises de ce temps-ci? Le capitaine n'y pense plus à l'heure qu'il est, et la marquise n'y pensera plus demain.

--C'est votre croyance?

--Parbleu!

--Alors, il ne vous déplairait point trop de l'épouser?

--Moi? fit M. de Pomereux en sautant sur sa chaise.

--Oui, vous, et pour m'expliquer nettement: auriez-vous, monsieur le comte, quelque répugnance à épouser Mme la marquise à qui vous portez un si bel intérêt?

--Voilà, vous me l'avouerez, une plaisante idée.

--C'est la mienne, mon beau cousin, et les idées d'un ministre ne sont jamais plaisantes.

--Mais encore...

--Que vous importe! Votre intention a fait naître l'idée d'un projet. Répondez toujours.

--Ma foi, bien que le mariage soit une assez pitoyable chose, en considération de Mme d'Albergotti, je ferai bien cette folie.

--Et vous n'avez point peur de Belle-Rose?

--Laissez donc! et d'ailleurs, n'y a-t-il pas toujours un Belle-Rose avant, pendant, ou après? Moi qui vous parle, j'ai été vingt fois ce Belle-Rose-là, et j'ai failli mourir six fois de désespoir.

--Eh bien! la grâce de Mme d'Albergotti est à ce prix; qu'elle vous épouse, et j'oublie sa faute.

--C'est dit: Mme d'Albergotti a du bien et j'ai toujours eu du goût pour elle.

--Touchez là, mon cousin, je me venge de Belle-Rose et je vous établis. C'est mener de front les affaires de l'État et celle de ma famille. Mais faites en sorte que Mme d'Albergotti se décide, ou elle aura du couvent pour sa vie entière.

--Elle n'ira point au couvent.

--En êtes-vous bien sûr?

--Nous ne sommes plus au temps des bergeries, monseigneur.

--Vous allez en faire l'épreuve.

M. de Louvois appela un huissier et lui donna ordre d'aller quérir Mme d'Albergotti.

--A propos! s'écria M. de Pomereux au moment où l'huissier se retirait, réservez-moi une autre mission pour cadeau de noces: si j'en prends une, j'en veux gagner deux.

--Pourquoi donc?

--C'est qu'il me faudra, j'imagine, quelque distraction après mon mariage.

Comme il terminait ces mots, Suzanne entra dans le cabinet.

--Depuis que nous nous sommes séparés, madame, lui dit M. de Louvois, j'ai fait une réflexion. Je veux bien, en considération de votre grande jeunesse, oublier la faute dont vous vous êtes rendue coupable.

--Ah! pensa Suzanne, ce n'est déjà plus qu'une faute; tout à l'heure c'était un crime.

--Mais, continua le ministre, j'attache une condition à cette faveur. Voilà M. de Pomereux qui est de votre connaissance, je crois, et que j'ai chargé de vous en instruire. Je vous laisse. M. le comte me portera votre réponse; je désire qu'elle soit telle que je puisse vous mettre en liberté sur-le-champ.

M. de Louvois se retira, et M. de Pomereux et Suzanne restèrent seuls.

XXXII

UNE PROFESSION DE FOI

Après avoir laissé M. de Pomereux avec Mme d'Albergotti, M. de Louvois était allé rejoindre M. de Charny, qui l'attendait dans une pièce voisine.

--Je suis prêt, monseigneur, lui dit M. de Charny aussitôt qu'il l'aperçut.

--Il n'est pas encore temps, répondit le ministre.

--Auriez-vous renoncé à la vengeance?

--Vous me connaissez trop pour le penser.

--Puis-je savoir, monseigneur, ce que vous comptez faire?

--Oh! c'est fort simple! je marie Mme d'Albergotti.

M. de Charny regarda M. de Louvois comme s'il eût compris qu'il y avait un mystère là-dessous.

--Monsieur de Charny, reprit le ministre qui devina la signification de ce regard, je la donne à M. de Pomereux.

--A M. de Pomereux! s'écria le confident, mais vous avez approché l'étoupe de la flamme!

--Lui! il aime trop pour aimer rien.

--J'entends, reprit M. de Charny en hochant la tête, il désire toutes les femmes et n'en préfère aucune; cependant je crois toujours qu'une prison eût mieux valu qu'un mariage.

--Souhaitez que la peur la fasse céder, et je tiens ma vengeance, dit le ministre avec un sourire étrange; il ne m'a fallu qu'un entretien d'un quart d'heure pour juger Mme d'Albergotti. C'est une femme qui s'avise d'avoir du coeur dans ce temps-ci!

--C'est une grande imprudence, fit M. de Charny.

--Elle aime, et je l'enchaîne toute vivante à un débauché. Elle en mourra. Le cloître n'est qu'un cloître; le mariage est un tombeau.

--Vous êtes mon maître en toutes choses, monseigneur, dit le favori en s'inclinant.

Alors que M. de Pomereux était avec M. de Louvois, Suzanne, livré à la solitude, avait bientôt senti dans son coeur germer de sourdes inquiétudes. Un instant soutenue par l'indignation, elle avait opposé un front calme aux emportements du ministre; mais quand la réflexion lui fit voir à quels nouveaux périls son jeune et chaste amour était exposé, elle leva vers le ciel des yeux humides où rayonnait une larme. Peut-être regretta-t-elle de n'avoir pas suivi Belle-Rose, craignant surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne déterminât l'audacieux capitaine à repasser en France; cependant, comme elle avait fait son devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les faibles et console les affligés. Après le départ de M. de Louvois, le comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s'arrêter sur lui avec une expression d'étonnement et d'inquiétude, comprit que la mission dont il s'était chargé un peu légèrement était plus délicate qu'il ne l'avait pensé d'abord. Le jeune courtisan avait trop vécu pour n'être pas quelque peu physionomiste: la mélancolie sereine qui était répandue sur tous les traits de Mme d'Albergotti le toucha sans qu'il pût s'en défendre, et il se mit à se demander tout bas si cette femme n'était pas d'une nature meilleure que toutes celles qu'il avait connues. Mais M. de Pomereux n'était pas homme à reculer devant aucune entreprise; les plus extravagantes étaient précisément celles qui lui plaisaient davantage. Son émotion dura l'espace d'un éclair, et Suzanne n'avait pas eu même le temps de s'en apercevoir, quand il ouvrit la bouche pour lui faire part des intentions de M. de Louvois.

--Vous avez entendu M. le ministre, lui dit-il; votre sort est entre vos mains, madame.

--C'est-à-dire, monsieur, qu'il est toujours entre les siennes, puisqu'il y met une condition.

--A vrai dire, madame, j'ai obtenu de mon illustre cousin plus que je n'espérais, mais, d'une autre façon peut-être que je ne l'eusse désiré.

--Expliquez-vous, de grâce.

M. de Pomereux roula les bords de son chapeau entre ses doigts, chiffonna les rubans de son haut-de-chausses, caressa la dragonne de son épée, et resta quelques instants silencieux.

--Ma foi, madame, s'écria-t-il tout à coup comme un homme qui prend son parti, voilà déjà six douzaines de mots que j'arrange à la queue les uns des autres pour vous apprendre une chose qu'il faudra bien que vous sachiez tôt ou tard. J'imagine que le plus simple est de vous le dire tout nettement.

--C'est aussi mon opinion, monsieur.

--Eh bien! madame, la volonté de M. de Louvois est, en quatre mots, que vous m'épousiez.

Mme d'Albergotti rougit comme une fraise et poussa un léger cri.

--Oui, madame, que vous m'épousiez! répéta le comte en s'inclinant.

--Mais c'est une folie! s'écria Suzanne tout étourdie.

--Pour vous, madame, je suis assez de cet avis; mais permettez-moi de croire qu'il n'en est rien de mon côté.

--Est-ce bien sérieusement que M. de Louvois vous a parlé, monsieur?

--Le plus sérieusement du monde.

--Il veut que je sois votre femme?

--Ou que je sois votre mari, comme il vous plaira.

--Et c'est là la condition qu'il a mise à ma liberté?

--La seule.

A chacune des réponses de M. de Pomereux, l'étonnement de Suzanne devenait plus grand. Il lui semblait impossible que M. de Louvois pût se jouer ainsi de ses sentiments, après l'aveu qu'elle lui en avait fait, et cependant le comte parlait d'un air qui la confondait.

--Pardonnez-moi, monsieur, si j'insiste, reprit-elle, mais veuillez m'apprendre si cette proposition vient de M. de Louvois lui-même.

--Sans aucun doute, madame, c'est une audace que je n'aurais jamais eue.

--Il paraît tout au moins que vous l'approuvez?

--Je l'avoue humblement. Quand la porte du paradis vous est ouverte, on ne la referme pas.

--Ceci est un langage de cour, et vous oubliez que je suis presque en prison.

--Laissez-moi croire que vous n'y serez jamais.

--Je vois, monsieur, repartit Suzanne avec gravité, que votre cousin, M. de Louvois, ne vous a pas tout appris.

--Au contraire, madame, dit M. de Pomereux avec un sourire.

Suzanne le regarda avec des yeux tout effarés.

--Il vous a dit que j'étais fiancée à celui-là même dont j'ai protégé la fuite? s'écria-t-elle.

--Oui, madame.

--Que je l'aimais?

--Oui.

--Qu'il m'aimait?

--Oui.

--Et vous avez consenti à m'épouser?

--Oui.

--Oh! vous mentez! s'écria Suzanne en se levant, le visage pourpre d'indignation.

--Mais point du tout; il me semble, à moi, que je vous dis les choses les plus naturelles du monde, répondit le comte avec un inaltérable sang-froid.

--Monsieur, reprit Mme d'Albergotti en se rasseyant, il faut que nous ne nous entendions pas. Je vous ai dit...

--Ne vous donnez pas la peine de recommencer; je vais vous répéter ce que vous m'avez dit, interrompit M. de Pomereux. Vous avez un fiancé; ce fiancé, qui est le fugitif après lequel courent les gens de M. de Louvois, vous aime, ce qui est tout simple, et vous l'aimez, ce qui fait que beaucoup d'autres voudraient courir comme lui. Vous allez me jurer que vous êtes déterminée à l'aimer toujours, et que de son côté il se gardera bien de vous oublier. Est-ce bien cela?

--Parfaitement.

--Vous voyez donc que j'avais tout entendu!

--Et nonobstant ces aveux, vous persisteriez encore à vouloir de moi pour votre femme?

--Sur ma parole, madame, c'est ma plus grande envie.

Un sourire amer passa sur les lèvres de Suzanne, qui recula son siège et ramena sa robe auprès d'elle avec un geste d'un écrasant mépris.

--Se peut-il, madame, que vous ayez si peu vu le monde que ma proposition vous étonne? continua M. de Pomereux avec une grâce parfaite.

--Elle fait plus que m'étonner, monsieur, elle m'afflige.

--Eh! mon Dieu! madame, s'écria le comte d'un air tout surpris, qu'y a-t-il donc de si affligeant dans le désir que j'ai de vous épouser? Vous êtes telle, que la moitié des dames de la cour mourraient de dépit en vous voyant; je suis gentilhomme, nous sommes jeunes tous deux. Quoi de plus simple?

--Mais, monsieur, mon coeur n'est plus à moi! reprit Suzanne avec impatience.

--Ma foi, madame, j'ai à ce sujet-là des théories qui sont celles de beaucoup d'honnêtes gens, répondit le comte sans sourciller. On ne croit plus guère aux amours inaltérables, et au temps où nous vivons, les bergeries ne sont guère de mode. Il faut vraiment que vous ne soyez jamais sortie de Malzonvilliers pour en savoir si peu sur ce chapitre-là. En affaire de mariage, l'amour est un intrus, et nous ne sommes point gens à le réclamer de nos femmes. On se marie pour se marier, et on n'a garde de se chicaner sur les sentiments qu'on peut avoir ailleurs. Eh! que diable! on aurait trop à faire. Il y a de jeunes têtes que ces choses-là épouvantent, mais tout s'arrange à la fin le mieux du monde. C'est un état auquel vous vous accommoderez, et pour ma part je suis tranquille là-dessus. Je ne suis point un Mélibée, madame, pour m'aller cacher au fond des bois. Quelque jour vous m'aimerez peut-être, et, en attendant, nous serons comme des mariés de bonne maison.

Suzanne resta muette à ce discours. Jamais, ni quand elle était jeune fille, ni quand elle appartenait à M. d'Albergotti, elle n'avait entendu parler de la sorte à propos du mariage. Il lui semblait que M. de Pomereux s'exprimait en une langue inconnue. Elle mit sa tête entre ses mains et demeura silencieuse. Son front rougissait et son coeur battait à coups pressés.