Belle-Rose

Chapter 21

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--Tout tenter et prier Dieu. J'irai trouver M. de Louvois, je lui parlerai et ne le quitterai qu'après avoir tout épuisé. Pour si triste et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de Châteaufort.

A cet élan d'une âme fière jusque dans sa détresse, Cornélius sentit luire en son coeur un rayon d'espérance.

--Vous le sauverez! s'écria-t-il.

--Oh! reprit-elle, j'irais jusqu'au roi s'il le fallait avant de le laisser périr. Mais, tenez, je serais bien plus sûre de sa vie si quelque femme en crédit à la cour s'intéressait à son sort.

--Une femme? dit Cornélius.

--Oui, reprit Geneviève; si les femmes ne peuvent pas grand'chose sur l'esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l'esprit du roi. M. de Luxembourg est compromis, son crédit n'est pas encore assis... Il ne nous sera d'aucun secours... ni M. de Condé non plus... Une femme, à elle seule, ferait plus que tous deux ensemble.

--Mais vous, madame, vous? s'écria Cornélius.

--Oh! moi je suis disgraciée... mon mari n'est plus rien, et l'on ne sait même plus mon nom.

--Après vous, madame, répondit Cornélius, je ne connais que Mme d'Albergotti.

--Mme d'Albergotti! répéta Geneviève en tressaillant de la tête aux pieds.

--Elle-même, qui a été l'amie de Belle-Rose et la protectrice de sa soeur.

Mme de Châteaufort avait incliné son front sur sa belle main. Après une minute de silence, elle reprit:

--Eh bien! il faut que Mme d'Albergotti aille elle-même trouver le roi, il le faut.

Le nom de Mme d'Albergotti semblait déchirer les lèvres de Mme de Châteaufort; elle était fort pâle et parlait avec une émotion extraordinaire.

--Mme d'Albergotti est à Compiègne, auprès de son mari, à qui son état de souffrance n'a pas permis de se rendre jusqu'à Paris, dit Cornélius; c'est au moins ce que me mande une jeune personne attachée à madame la marquise.

--En allant à Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compiègne et verrai d'abord Mme d'Albergotti.

Mme de Châteaufort se leva après ces mots et congédia Cornélius.

Au moment où le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main et la lui serra fortement.

--Comptez sur moi, quoi qu'il arrive, dit-elle.

Au récit que M. de Nancrais lui fit de l'arrestation de Belle-Rose, M. de Luxembourg manifesta une grande douleur.

--Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais croyez que tout ce que je pourrai est acquis à Belle-Rose. Je verrai le prince de Condé et m'entendrai avec lui sur cette affaire. Le plus triste est que M. de Louvois me hait. Mon nom est une méchante recommandation auprès du ministère.

--Et le roi?

--Le roi attend; il ne m'a pas encore éprouvé. Si je ne jouais que mon épée et mon rang, je n'hésiterais pas une minute à me rendre à son quartier; mais j'exposerais Belle-Rose à tout le ressentiment de M. de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l'en garantir. Il n'est encore que prisonnier; ne nous hâtons pas, de peur qu'on ne le traite en criminel. Mais, je vous l'ai dit, comptez sur moi.

Mme de Châteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour Paris. A son passage à Compiègne, le lendemain, elle se fit indiquer la demeure de Mme d'Albergotti et s'y rendit. Mme d'Albergotti quitta son mari pour la recevoir. Elle semblait fatiguée par de longues veilles et souffrante d'un mal secret. Geneviève se prit à la considérer un instant, cherchant à dominer son émotion. Au nom de Mme de Châteaufort, Suzanne avait étouffé un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient sans s'être jamais parlé. L'une avait lu dans le coeur de Belle-Rose, l'autre avait su comment et dans quelles circonstances était mort M. d'Assonville.

--Que désirez-vous de moi, madame? dit Suzanne, dont l'esprit ferme et honnête avait su le premier commander à son trouble.

--Madame, répondit Geneviève, un malheureux accident a frappé une personne pour laquelle vous professez des sentiments d'amitié: Belle-Rose a été arrêté.

Mme d'Albergotti pâlit à ces mots.

--Il a été arrêté par ordre de M. de Louvois et conduit à la Bastille, continua Mme de Châteaufort.

Mme d'Albergotti appuya la main sur son coeur et chancela. Le froid de la mort l'avait saisie. Mais Mme de Châteaufort était devant elle, Suzanne se roidit contre le mal.

--Je ne cherche pas à dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle, vous la voyez assez, madame, dit-elle. M. Jacques Grinedal était des amis de ma famille et des miens; mais quelque part que je prenne à son infortune, que puis-je faire pour lui?

--Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous pouvez faire pour lui? s'écria la duchesse avec explosion.

Suzanne regarda Mme de Châteaufort et attendit.

--Mais vous pouvez le sauver! reprit Geneviève.

--Moi, madame? et comment le pourrai-je? Parlez, et si l'honneur me le permet, je suis prête.

--Vous avez été présentée au roi... L'avez-vous été? continua Mme de Châteaufort rapidement.

--Je l'ai été au camp de Charleroi, par M. d'Albergotti.

--Sa Majesté a pour le marquis une estime toute particulière, dit-on?

--Sa Majesté a bien voulu lui en donner l'assurance en lui remettant le gouvernement d'une place considérable.

--Eh bien! madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui seul peut l'arracher des mains de M. de Louvois. Courez à Lille, et obtenez qu'il intervienne entre Belle-Rose et le ministre.

Suzanne sentait son coeur se briser. Elle voyait la grâce de Belle-Rose suspendue à sa décision et restait muette.

--Il est à la Bastille! qu'attendez-vous, madame? dit Geneviève.

--M. d'Albergotti est ici, dit Suzanne d'une voix mourante.

--Mais c'est de Belle-Rose qu'il s'agit! Me comprenez-vous? Quoi! tant de malheur sur sa tête et tant d'indifférence dans votre coeur!

Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

--Il vous aime et vous hésitez! reprit Geneviève.

--C'est parce qu'il m'aime que je n'hésite plus! s'écria Suzanne en relevant la tête: il faut que je reste digne de cet amour. Lui-même me repousserait si je quittais cette maison où l'honneur me retient. Si j'étais libre, je serais près de lui; mariée, je reste où est mon mari.

--Voilà donc comme vous l'aimez, ô mon Dieu! s'écria Geneviève, les mains tendues vers le ciel et le regard étincelant; s'il m'avait aimée comme il vous aime, j'aurais tout oublié, moi, tout!

--Chacune a son coeur, dit Suzanne; Dieu nous voit et Dieu nous juge.

--Oh! vous ne l'avez jamais aimé!

--Je ne l'ai pas aimé! s'écria Suzanne qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que je l'aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où l'ombre d'une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie; que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si c'était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s'unirait à la sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans une eau limpide... Vous dites que je ne l'aime pas! il a aimé et j'ai souffert, il a oublié et je me suis souvenue!... Je vis dans ma maison comme dans un cloître... Je prie et je pleure... je suis dans le monde comme si le monde n'existait pas... Ma vie s'écoule entre Dieu que j'invoque et un malade que je console... Je n'ai ni joie, ni repos, ni contentement!... Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites que je ne l'aime pas!

Jamais Suzanne n'avait parlé avec cette exaltation; Geneviève la regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu'aux larmes à l'aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous les sacrifices d'une âme un instant dévoilée. Geneviève tomba sur ses genoux.

--Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprès de vous?

Quand Suzanne retourna auprès de M. d'Albergotti, elle était fort pâle; ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait versées.

Le malade lui prit la main.

--Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il.

Suzanne s'efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit:

--Que vous est-il arrivé? N'êtes-vous pas ma compagne, une compagne que je chéris comme ma fille? Parlez, Suzanne.

--Oh! vous êtes secourable et bon! s'écria madame d'Albergotti, qui se pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement.

--Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux sourire: les passions n'ont plus guère le pouvoir de m'agiter, et je sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnête de votre coeur. Confiez-moi ce que vous avez.

--Oh! dit Suzanne d'une voix tremblante, c'est une triste chose: un bon jeune homme, qui a été le compagnon de mon enfance, le fils de cet honnête Guillaume Grinedal que vous avez vu à Malzonvilliers, le frère de Claudine, a été arrêté et conduit à la Bastille... On dit qu'un danger le menace.

--Que pouvons-nous pour lui?

--On dit que je puis tout, continua Suzanne à qui les larmes revenaient aux yeux; on m'a demandé d'en informer Sa Majesté, et que c'était un sûr moyen d'obtenir la grâce de Belle-Rose.

--Pourquoi n'êtes-vous point partie?

--Oh! monsieur! vous êtes mon mari, et vous souffrez! Le pouvais-je?

--Vous êtes une honnête et digne femme, murmura M. d'Albergotti en posant sa main sur le front incliné de Suzanne; me pardonnerez-vous un jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous était dû?

Suzanne releva ses paupières gonflées de pleurs et regarda son mari avec une touchante expression de reconnaissance.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? dit-elle; n'avez-vous pas été plein de tendresse pour moi et ne m'avez-vous pas aimée et protégée?

M. d'Albergotti sourit tristement.

--J'étais près de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu'un jeune homme se mourait de désespoir entre deux jeunes femmes qui pleuraient. L'une avait le costume d'une villageoise, l'autre portait le voile de mariée.

A ces mots, Suzanne effarée tomba sur ses genoux, elle cacha son visage dans les plis du drap.

--Pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnez-moi! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots.

--Et qu'ai-je à vous pardonner, pauvre femme? Oui, j'ai bien souffert ce soir-là... Si votre main était à moi, votre coeur était à un autre!... Mais ne vous êtes-vous pas dévouée à consoler ma vieillesse? ne vous ai-je pas toujours trouvée près de moi, tendre, affectueuse et charitable?... Si j'ai souffert, c'est parce que je vous savais malheureuse; si vous m'avez vu triste, c'est parce que j'avais brisé votre espérance et flétri votre jeunesse! Vous êtes demeurée sainte et pure comme je vous ai trouvée; qu'ai-je donc à vous pardonner?

Suzanne, agenouillée au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes de M. d'Albergotti. Elle était sans voix pour répondre, mais la bonté du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait à la fois de reconnaissance et d'affliction.

--Relevez-vous, Suzanne, lui dit M. d'Albergotti... Encore un peu de courage et de résignation... Vous serez libre bientôt.

--Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche.

--Laissez faire la volonté de Dieu, pauvre affligée; il n'y a point d'amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n'ai plus d'avenir; il faut que la jeunesse aille à la jeunesse. Relevez-vous, Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu.

Tandis que ces choses se passaient à Compiègne, Mme de Châteaufort poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu'elle lui toucha de l'affaire qui l'avait amenée à Paris, le ministre l'arrêta.

--Belle-Rose vous doit la vie une fois déjà... Il ne vous devra pas autre chose.

Mme de Châteaufort laissa échapper un geste d'étonnement.

--Oh! reprit M. de Louvois, la mémoire est une des servitudes de ma profession: je n'oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n'est pas de ceux pour lesquels on décapite un homme, mais il est suffisant pour qu'on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est à la Bastille, il y restera.

XXVIII

LES ARGUMENTS D'UN MINISTRE

Après les formalités d'usage qui précédaient l'incarcération d'un prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde obscurité l'enveloppa; c'était à peine s'il reconnaissait, à la pâle lueur qui s'en échappait, la place où s'ouvrait la fenêtre. Elle était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient leurs toits, où l'on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là d'immobiles clartés. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et regarda ce coin de la grande ville d'où montait encore un peu de cette rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L'une des lumières disparut, puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel. Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion pénétrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumières étaient l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses étincelles, tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M. d'Assonville tué au coeur de la vie; une clarté rougeâtre, qui disparut brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M. de Villebrais et de l'heure funèbre qui avait sonné sa mort; plus loin encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l'envahissaient, Belle-Rose sentait son âme s'emplir d'une mélancolie profonde, qui n'était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de souffrances et de joies: il avait aimé, il avait pleuré; des lèvres adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du coeur; il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du velours noir; il en était venu à s'imaginer, tant la nuit et la solitude apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles étaient l'image de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Châteaufort était représentée par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme une goutte de rosée.

--Si l'une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose, c'est que, de Geneviève ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner; si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous de sa prison; la porte s'ouvrit, la clarté rougeâtre d'une torche inonda sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre soldats.

--Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre du conseil, où vous attend M. le gouverneur.

--Je vous suis, répondit Belle-Rose.

Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrêta devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d'un personnage inconnu à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l'on en jugeait par la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait qu'on lui en avait fait quand il était à l'armée, Belle-Rose reconnut M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose attendit la tête haute et le regard ferme.

--Approchez, monsieur, lui dit le ministre.

Belle-Rose fit un pas en avant.

--C'est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Bergame? reprit M. de Louvois.

--C'est moi.

--Vous lui avez enlevé des papiers qui m'étaient destinés?

--J'ai payé des papiers qui étaient à vendre.

--Mais ces papiers, je les avais achetés.

--En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le premier.

--Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais je saurai bien tirer de vous ce que je veux.

--C'est selon ce que vous voudrez.

Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs s'examinèrent. M. de Louvois le rompit le premier.

--Vous avez brûlé ces papiers, monsieur?

--Oui, monseigneur.

--Tous?

--Tous.

--Avez-vous pris connaissance de leur contenu?

--Non, monseigneur.

--Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître?

--Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance, à voir la hâte qu'on mettait à me poursuivre.

--Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela.

--Je m'en doute bien un peu.

--Un mot peut vous en tirer, monsieur.

--Un seul, monseigneur?

--Un seul. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère condition.

--Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes.

--Prenez garde aussi que le silence n'engage la vôtre!

La colère gagnait M. de Louvois; à tout instant la fougue irascible de son caractère se faisait jour; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de sa tranquillité calme et fière.

--Brisons là! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez sauver votre tête, oui ou non.

--Serait-elle menacée, monseigneur?

--Plus peut-être que vous ne pensez.

--Et tout cela parce que j'ai payé cent mille livres ces papiers que je n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous êtes prodigue, monseigneur!

--Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de Louvois, qui contenait mal sa colère.

--Et lequel?

--Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers.

Belle-Rose ne répondit pas.

--M'avez-vous entendu, monsieur? s'écria le ministre.

--Parfaitement.

--Que ne parlez-vous donc?

--C'est qu'en vérité il m'est impossible de le faire.

--Et pourquoi?

--Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de ma propre volonté, me croiriez-vous?

--Non, certes.

--C'est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté que vous ne sauriez me proposer sérieusement; vous voyez donc bien, monseigneur, que je dois me taire.

--C'est votre dernier mot?

--Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur.

--Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets.

--Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine.

M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un signe de sa main, l'officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille s'approcha de M. de Louvois.

--Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. Il mourra: voilà tout.

--Nous verrons! murmura M. de Louvois.

A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu'il courut vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois étoiles rayonnaient toujours d'un pur et doux éclat. Belle-Rose s'endormit calme et souriant; une mystérieuse espérance était dans son coeur. La journée du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vînt déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l'heure du dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'éloigna, le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que ces mots: _Une amie veille sur vous_. Au premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de Geneviève.

--Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à Suzanne que je pense!

Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins. Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave, achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière, et attendit.

--Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M. Bergame?

--Toujours.

--Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire.

--Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien.

--Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une soeur; un mot vous rendrait à la liberté!

--J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils.

Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les réponses.

--Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le gouverneur.

--Rien.

--Que votre volonté soit faite!

Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n'avait pas remarqués, et qui s'étaient tenus jusqu'à ce moment dans l'un des coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et commencèrent à le déshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa chemise, on l'étendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras aux bâtons de la chaise, et le médecin s'approcha du patient. Belle-Rose s'était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait encore dans son refus.

--Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose avec un pâle sourire.