Belle-Rose

Chapter 20

Chapter 203,932 wordsPublic domain

--Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne l'abandonnait jamais; creusons.

Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille aux parois de la mine.

--Très bien, dit-il; on sape en avant.

--Mine et contre-mine! dit la Déroute; creusons.

On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait avec une égale ardeur.

--Alerte! mes garçons, reprit le sergent; après la pelle ce sera le tour du pistolet.

Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu'on n'était plus séparé que par deux pieds de terre.

--Couchez-vous tous! dit-il en étendant la main vers ses mineurs.

--Eh! mon lieutenant, tous, excepté moi! s'écria la Déroute.

--Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de réplique.

La Déroute obéit; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche.

--A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes! D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas; aussitôt que les Espagnols nous verront, ils feront feu.

--C'est-à-dire que vous attraperez tout! murmura la Déroute d'un air jaloux.

--Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il continua:--Vous ne vous lèverez qu'après qu'ils auront tiré; mais alors levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant.

Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au troisième coup la terre s'écroula, une large brèche s'ouvrit, et l'on vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets.

--Feu! cria l'officier qui les commandait.

Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'était jeté à plat ventre; toute la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de l'obscurité, les ennemis n'avaient rien vu.

--Debout! s'écria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'élança le premier, suivi de près par son frère et la Déroute.

Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec des pierres et des décombres; il attacha le pétard, déroula la mèche et donna l'ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s'éloigna, mais pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart.

--Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne pourriez-vous marcher plus vite?

--Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin?

Tous deux s'éloignèrent rapidement; mais, au bout de cent pas, Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds.

--A terre! cria-t-il à la Déroute.

Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt; un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre tombèrent autour d'eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur étaient à bas; le fossé était comblé par les débris et une large brèche ouverte au flanc du bastion. La garnison avait décampé. Un corps de soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s'élança aussitôt que la mine eut joué, et s'installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau blanc fut arboré. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre.

--Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrêtez-vous une seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche.

--Eh! s'écria la Déroute, ce soldat est un officier.

--Ah!

--Et cet officier, c'est mon lieutenant.

M. de Luxembourg tendit la main à Belle-Rose.

--Ce sont de ces actions qui ne m'étonnent pas, venant de vous: j'en parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il.

Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un parlementaire au camp; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit ses portes. Ce premier succès excita la joie de l'armée, qui ne parlait de rien moins que d'aller d'emblée jusqu'à Bruxelles. Vers le soir, et comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose que M. de Luxembourg l'attendait à son quartier. Le jeune officier s'y rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres.

--Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j'ai rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le grade de capitaine. Votre brevet est à la signature.

Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune.

--Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le général qui vous parle, c'est l'ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services et de votre dévouement.

--Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous remercierai pour m'avoir choisi.

--Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le général, vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-être pour lui avoir parlé à Witternesse, il y a dix ans?

--Bergame! s'écria Belle-Rose.

--Lui-même. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laissés, croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou le prince de Condé, je ne m'en inquiéterais guère. Le roi, dans sa souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent porter un préjudice notable à des gens qui n'ont point été soupçonnés; que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de M. de Louvois.

--Que faut-il faire?

--Il faut partir pour Paris.

--Quitter l'armée! s'écria Belle-Rose indécis.

--Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M. de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que toi à qui je puisse confier cette mission.

--J'irai.

--Tu t'arrêteras à Chantilly, où l'intendant de M. le Prince te remettra cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je lui ai donnée.

--Ah! fit Belle-Rose avec dégoût.

--La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d'entrer au village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui, dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le mur, et où je me suis caché plus d'une fois au temps de la Fronde. Un homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce marché, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prévenu.

--Ce sont ces papiers-là que vous voulez?

--Par ruse ou par force, il faut que tu les aies.

--Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose.

--Eh! morbleu! s'écria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie! Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes?

--C'est bien! j'aurai ces papiers.

--Ainsi, tu partiras demain.

--Je partirai cette nuit.

--Va, et que Dieu te conduise! Une première fois tu m'as peut-être sauvé la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi, Grinedal?

--Vous me ferez voir une bataille.

XXVI

UNE MISSION DIPLOMATIQUE

Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la Déroute, qui, sous aucun prétexte, n'avait voulu se séparer de lui. M. de Nancrais s'était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser l'éducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne fût pas interprétée d'une manière défavorable, il avait été en apparence chargé d'une mission pour M. de Louvois. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue; puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset, qui pensa s'évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier qui passait sur la route.

--Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il.

--Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va s'arrondir.

--Eh! mais c'est justement pour l'aider à s'arrondir que je me rends chez lui! dit Belle-Rose en souriant.

--Allez donc, vous serez le bienvenu.

Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu'il laissa devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin.

--M. Bergame? dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les espaliers.

Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose d'un air futé.

--De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien assez prononcé.

--De la mienne, répondit Belle-Rose.

Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse.

--C'est très bien, monsieur; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne saurait vous recevoir à présent. Il faudrait repasser.

--Allons, pensa Belle-Rose, c'est un siège à faire.

Et il reprit:

--Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire d'importance?

--Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une grande malice.

--Eh! mais pour lui, sans doute! s'écria Belle-Rose.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais c'est qu'en général les personnes qu'on ne connaît pas ont toujours pour entrer chez les gens de belles affaires à traiter.

Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de le bâillonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait pas les êtres de la maison; ce n'était pas le moment d'employer la violence.

--Allons! répliqua-t-il de l'air d'un homme qui se décide à parler, puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres à recevoir.

A la vue de l'or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts saisirent la pièce comme les pinces d'une tenaille, et il pria Belle-Rose de le suivre.

--Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre.

L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur avec la souplesse d'un chat, et redescendit deux minutes après.

--Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui vous attend.

Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire dont lui avait parlé M. de Luxembourg. Elle était dans un coin, sous une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien renseigné. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression d'un chat qui guette sa proie.

--Vous avez une somme d'argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur? ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s'est-il trompé en me rapportant vos paroles? dit-il à Belle-Rose.

--Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres qu'on m'a confiées.

--Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai--quand vous m'aurez dit pourquoi elle m'est envoyée.

Belle-Rose ne se méprit pas à l'expression du regard que lui jeta M. Bergame. L'enfant rôdait autour d'eux: c'était un témoin incommode au cas où il faudrait employer la menace; Belle-Rose résolut de s'en débarrasser.

--C'est ce que je vais vous dire tout à l'heure; permettez seulement que j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit.

Ce qu'il avait prévu arriva. L'enfant le suivit.

--La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le lestement.

Peppe,--c'était le nom de l'enfant,--regardait de tous ses yeux la valise où il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Déroute noua la bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe, qui l'aperçut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrière.

--Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d'or, voilà l'argent qui m'échappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis; si tu m'en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi.

Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s'éloigna. L'enfant se jeta sur l'herbe, où l'or étincelait; la Déroute sauta sur lui, le saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence d'esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d'or dans sa poche. Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame.

--Voilà! dit-il en posant la valise sur la table.

--Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'étaient écarquillés au bruit argentin de la valise.

--Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse à tenir mon cheval par la bride.

La fenêtre de l'appartement où se tenait M. Bergame s'ouvrait sur une partie écartée du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun soupçon.

--Ça, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table: vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c'est très bien, et je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je sache d'où provient cette somme.

Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout.

--C'est un échange, répondit-il hardiment.

--Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants.

--Argent contre papiers.

--Ah! ah!

--L'argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en désignant la place où était l'armoire.

--Très bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela?

--Précisément.

--Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous venez?

--Eh! parbleu! vous le savez bien.

--Sans doute! cependant je ne serais pas fâché d'en avoir l'assurance.

--Eh! monsieur, je suis envoyé par le ministre.

--M. de Louvois?

--Lui-même.

--Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de papier avec sa signature.

--Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller.

--Justement.

Belle-Rose venait de prendre son parti résolument; tandis que M. Bergame parlait, la main du lieutenant s'était glissée sous sa casaque.

--Ma commission, reprit-il, la voilà.

Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Bergame.

--Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort, ajouta-t-il.

Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glacé d'effroi, il tremblait dans son fauteuil.

--Bien! fit Belle-Rose; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres? les voilà. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes quittes.

--Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix étouffée par la peur.

--Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution.

--Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose.

--Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l'affaire avec un autre. Affaire de commerce, vraiment.

Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire, et s'était emparé d'un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il y jeta un rapide coup d'oeil: c'étaient des lettres jaunies par le temps et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de M. de Bouteville et de M. de Condé.

--Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame.

Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte au verrou sur lui.

--La Déroute, à cheval! dit Belle-Rose aussitôt qu'il fut dans le jardin, et au galop.

Le sergent avait déjà le pied à l'étrier; ils partirent ventre à terre. Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui n'avait pas été fort difficile aussitôt qu'il n'avait plus été sous la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son maître et de le délivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose la colère de M. de Louvois, ordonna d'abord à Peppe de se mettre à la poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas été fâché de ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni le matin même une assez bonne traite; ils ne s'étaient pas reposés, tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient leurs éperons. Peppe avait sa haine. Aux barrières de Paris, il les atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans la maison de l'honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la maréchaussée. M. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et mystérieux qui lui était habituel.

--Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains.

--C'est à merveille; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé, mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service.

--Lequel?

--Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre.

M. Mériset regarda Belle-Rose d'un air tout ébahi.

--Seriez-vous malade, par hasard?

--Point.

--C'est que du feu au mois de juin...

--Faites toujours, mon cher hôte; le feu ne sert pas seulement à réchauffer, il brûle...

M. Mériset ne comprit pas grand'chose à la réponse de Belle-Rose, mais en homme qui a l'habitude d'obéir, il disparut. Aussitôt que les fagots furent embrasés, Belle-Rose monta dans la chambre, déchira les ficelles qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brûler. En ce moment, un grand tumulte éclata sur l'escalier, on entendit la voix de M. Mériset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse étaient dans le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l'Italien, M. Mériset et l'exempt, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Celle de la salle basse, où la Déroute était resté, s'ouvrait précisément au-dessous.

--Hé! sergent? dit Belle-Rose à voix basse.

La Déroute sauta dans le jardin.

--La maréchaussée est ici... Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi prêt à fuir.

--Venez-vous?

--Non; on cogne à la porte et les papiers ne sont pas encore tous consumés.

--Alors, je reste.

--A ton aise; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des deux sauvera l'autre?

--Bien; je pars.

--Va et raconte à M. de Luxembourg ce que tu as vu.

On frappait à la porte à coups redoublés. Belle-Rose regarda du côté de la cheminée; les papiers étaient aux trois quarts brûlés. Il poussa du pied ce qui restait dans l'âtre.

--Au nom du roi, ouvrez, dit une voix à l'extérieur.

--Ce serait plus court d'enfoncer la porte, dit la petite voix flûtée de l'enfant.

Trois coups de crosse vigoureusement appliqués lui répondirent; le bois craqua, et l'enfant, sûr que le ravisseur ne pourrait pas s'échapper de ce côté-là, courut vers le jardin. La porte vola en éclats, et l'exempt se jeta dans la chambre. Belle-Rose, à genoux devant la cheminée, chassait les débris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout à coup son visage à la fenêtre; d'un bond il sauta près du foyer, écarta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres étincelantes s'éparpilla sur le visage de l'enfant. Peppe se releva.

--Monsieur, dit-il à l'exempt en jetant un regard de vipère sur Belle-Rose, voilà l'homme qui a volé les papiers qui étaient à M. Bergame.

--Eh! petit, répondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n'est pas bien à votre âge: j'ai acheté ce qui était à vendre.

--Des papiers qui étaient destinés à M. de Louvois! répliqua l'enfant qui avait légèrement pâli.

Ce nom redoutable, dont Peppe avait déjà exploité l'influence, produisit de nouveau son effet.

--Marchons, monsieur, dit l'exempt.

Le galop d'un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. Belle-Rose sourit et se tourna vers l'exempt.

--Où me conduisez-vous, monsieur? lui dit-il.

--A la Bastille.

XXVII

DEUX COEURS DE FEMME

La Déroute ne fit qu'une traite de Paris à Douai, où l'armée s'était transportée. M. de Luxembourg avait poussé du côté de la Belgique par le Limbourg. Pierre fut la première personne à laquelle la Déroute put apprendre la mésaventure arrivée à Belle-Rose. Pierre, à l'audition de ce récit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu'il en rompit la crosse.

--Cours chez l'Irlandais, je cours chez M. de Nancrais, lui dit-il.

M. de Nancrais songea à M. de Luxembourg; Cornélius songea à Mme de Châteaufort. L'un connaissait l'honneur du gentilhomme, l'autre avait mis à l'épreuve le coeur de la femme. Deux heures après, M. de Nancrais partait pour le Limbourg et Cornélius pour Arras. Au nom de Cornélius Hoghart, Mme de Châteaufort donna ordre d'introduire le jeune Irlandais auprès d'elle. La duchesse se tenait au fond d'un oratoire où pénétrait un jour douteux; elle était vêtue d'une longue robe sans ornement qui cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de l'ivoire, et deux cercles bleuâtres s'arrondissaient sous ses paupières alanguies. Un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres à la vue de Cornélius.

--Qui vous amène? lui dit-elle; allez-vous me donner la joie de penser que je puis vous être bonne à quelque chose?

--Non, pas à moi, mais à un autre, madame.

--Parlez! reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose à la bouche et n'osait le prononcer.

--Belle-Rose est arrêté.

--Arrêté! dites-vous? s'écria Mme de Châteaufort en attachant ses regards effarés sur Cornélius.

Cornélius lui raconta les circonstances qui avaient précédé et accompagné cette arrestation. Mme de Châteaufort l'écoutait les mains jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait été conduit à la Bastille, elle frissonna.

--C'est un lieu terrible: les uns en sortent pour perdre la vie, d'autres y restent pour mourir.

--Il faut l'en tirer, madame, et l'en tirer vivant.

--Certes, je m'y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sûre de réussir?

--Vous? mais vous l'avez sauvé de la mort déjà. Vous le sauverez bien de la prison.

Mme de Châteaufort secoua la tête.

--J'étais puissante alors, et ce n'était qu'un soldat, dit-elle; j'ai perdu mon crédit, et c'est maintenant un criminel d'État.

--Lui! fit Cornélius épouvanté.

--Oh! vous ne savez pas, vous, ce que c'est que la cour et comme on y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme c'est que M. de Louvois: farouche, violent, impérieux, il hait qui le blesse, et ce n'est pas lui qui pardonnera jamais à Belle-Rose.

--Qu'il ne lui pardonne pas, mais qu'il lui rende sa liberté. Il n'osera pas vous la refuser, à vous.

--Non, peut-être, si j'étais encore ce qu'on m'a vue, jeune, belle et puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement à son image réfléchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous avez connue il y a trois mois! J'ai quitté la cour, je n'ai plus rien demandé, d'autres sont venues et je suis oubliée... Oh! ne dites pas non, on oublie vite autour d'un roi!

--Que faire alors? que faire? s'écria Cornélius.