Belle-Rose

Chapter 19

Chapter 193,975 wordsPublic domain

Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant d'effusion, que l'impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser voir son trouble. Claudine s'était agenouillée au pied du lit; le vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement à s'incliner près d'elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains étendues. Le silence était si profond, qu'on n'entendait pas d'autre bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n'avait pas voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il faisait.

--Et dire que c'est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j'étais là! murmurait-il à voix basse. Faut-il que je sois maladroit!

Et l'honnête la Déroute se donnait au diable de n'être pas transpercé de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna passage à M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit où gisait le vieux fauconnier et lui tendit la main.

--Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il.

Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller dans ses yeux.

--Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il arrivera plus loin qu'il n'a jamais rêvé.

Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant, le duc pressa fortement la main de Belle-Rose.

--Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père.

L'aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain, vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C'était un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et déterminé. Malgré ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard à Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort.

--Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu'elle vous attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure.

--Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose.

--S'il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil.

--Je serai prêt. Où faut-il me rendre?

--Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

--A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M. de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière, trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit. Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne.

--Êtes-vous prêt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui arrivait sur lui comme la foudre.

--Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un amer sourire éclaira son visage.

--Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de l'homme, pardonner à la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible, après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui répondirent sur les deux rives.

--Ils sont là! pensa M. de Villebrais.--Et, penché sur l'encolure du cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage. Il crut le reconnaître à une pierre qu'il avait remarquée dans la soirée, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des vagues de diamants.

Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely. Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s'arrêta. Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort l'attendait. Pierre s'était assis à la porte du pavillon. Geneviève accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire.

--Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui n'a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu'il grandisse seul.

--En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a chargé, dit Belle-Rose, je n'ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui?

Mme de Châteaufort secoua la tête.

--Hier, c'eût été le plus doux de mes rêves; mais ce n'était qu'un rêve! je me suis réveillée.

La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que Belle-Rose lui prit la main.

--Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir que vous êtes mère.

--Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous veillions ensemble sur cet enfant. Hélas! le pouvons-nous? Quand vous le verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous pour la mère? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'étais là! Quand le sang de votre père a coulé, j'étais là! Le reproche a lui dans vos regards, ce reproche était dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez, l'idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir! Et d'ailleurs, l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que la mienne!... N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser une fleur qu'elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter à vos lèvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!... Son nom, vous l'avez mille fois murmuré!... elle est jeune... elle est belle... elle est pure!... Un instant, j'ai cru qu'à force d'amour je pourrais lutter contre son souvenir: c'était une erreur dont un flot de sang m'a tirée... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père... il y a Gaston!

Belle-Rose baissa la tête. Chaque parole de Geneviève entrait dans son coeur comme une flèche.

--Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous m'avez pardonné.

Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l'air et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri sans nom avait traversé l'espace comme une balle; tout était redevenu calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s'était rapprochée de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes, dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m'aimer? Quand il me voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lèvres; il étend sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se suspendent à mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la bénédiction de Dieu descend sur moi.

Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose.

--Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il ne pas vous aimer! s'écria Belle-Rose éperdu.

Un autre cri plus horrible encore retentit. C'était un cri funèbre qui semblait ne pas appartenir à la terre: il déchirait l'oreille et glaçait le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Geneviève épouvantée se laissa tomber sur ses genoux.

--Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'âme de Gaston qui m'appelle?

Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que mouillait une sueur froide. Il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit. La nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité; la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l'on entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par terre; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'était portée à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata soudain et se prolongea sous le ciel étoilé: c'était tout à la fois une plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le sang. Mme de Châteaufort, folle d'épouvante, bondit jusqu'aux genoux de Belle-Rose et s'y cramponna. Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et Pierre se précipita dans la chambre l'épée nue au poing; Camille, effarée, s'y jeta après lui.

--Entends-tu, frère? dit à voix basse le pâle jeune homme; entends-tu?

Belle-Rose se dégagea de l'étreinte de Mme de Châteaufort et tira son épée.

--Viens, frère! dit-il; et tous deux se jetèrent hors du pavillon.

XXV

VILLE GAGNÉE

Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre. Dans l'état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu'elle craignait avant toute chose, c'était de demeurer seule. Le paysage était calme et reposé. La campagne, baignée d'une blonde lumière, se perdait dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il semblait aux deux frères que les cris s'étaient élevés dans la direction de la rivière. Ils s'avançaient donc de ce côté, prudemment, l'oeil et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise, lorsqu'un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête, et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent. Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa impétueusement.

--C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'élança vers le rivage.

Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban d'acier.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperçurent auprès d'un vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement au cours de l'eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la surface, et d'autres où il disparaissait sous les branches du saule, obéissant au remous qui le balançait.

--Le voilà? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont nouées autour d'une branche.

C'était en effet le cadavre d'un homme cramponné à l'arbre. Les bras, raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des rameaux tremblants. Belle-Rose s'avança sur le tronc du saule, tandis que Pierre entrait dans le fleuve; courbés sur le cadavre, dont la tête ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de l'eau; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut étendu sur l'herbe, aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut.

--M. de Villebrais! dit-elle.

Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée.

--Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M. de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia, un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un petit paquet cacheté.

--Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui vous donne tout droit sur lui.

--Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose.

--Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main. Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes.

--Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins, une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

--Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant, répondit Belle-Rose.

Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa chastement comme une soeur embrasse son frère.

--Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!... Une autre sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je commence, je la commence avec le repentir.

Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis, sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4 du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade. Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider, le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment, il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart, contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se signaler, s'offrit de bonne volonté.

--C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en reviens, tu reviendras capitaine.

Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés, firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits. Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur, qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse, était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre.

--Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute.

--Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le fossé.

Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la tête.

--Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui mouillait le front du jeune soldat.

Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait parfaitement à l'abri.