Belle-Rose

Chapter 18

Chapter 183,845 wordsPublic domain

--Hélas! quand on s'habitue à pratiquer le mal, on oublie bien vite la croyance au bien. Mais, se hâta d'ajouter Geneviève, en vous faisant venir au pavillon, où je vous reçus masquée, mon projet était seulement de vous obliger à me remettre les papiers qui constataient les droits de M. d'Assonville; sûre alors qu'il ne pourrait plus me ravir mon fils, je l'aurais rendu à sa tendresse. Déjà j'étais lasse de cette vie aventureuse où toute distraction était empoisonnée. J'étais étonnée d'avoir pu regarder avec d'autres yeux que les yeux de l'indifférence un homme qui n'avait ni grandeur dans le caractère, ni noblesse dans les sentiments... La honte me prenait au coeur!... Je vous vis, vous m'aviez sauvée, vous étiez jeune, vaillant, généreux et fier! Vous ne savez pas combien je vous aimai tout de suite... Je voyais en vous comme dans une eau limpide, et votre vaillante nature rendait à la mienne un peu de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Je sentis renaître en moi les sources des douces pensées! Oh! que n'étais-je jeune fille alors! J'eusse été digne de vous... Vous m'auriez aimée, peut-être!...

--Geneviève! Geneviève, s'écria Belle-Rose bouleversé à cet accent, dites, ne l'avez-vous pas été?

A ce cri, un éclair de joie illumina la tête pâle de Geneviève.

--Je l'ai été, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?... Est-ce la pitié qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle? J'ai été aimée! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas, et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres! J'ai tant souffert, si vous saviez! j'ai tant prié et tant pleuré! votre abandon m'avait rendu folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre volonté sera ma loi; parlez, et j'obéis... Mais ne me chassez pas de votre souvenir... Où que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au moins que j'emporte un mot qui me console et me relève... Vous ai-je été si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie?... Jacques! mon ami, votre main, mon Dieu! votre main!

Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au front.

--Vous avez aimé, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il.

A ce baiser, une joie inespérée emplit le coeur de Geneviève. Elle renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou de Belle-Rose.

--Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle.

XXIII

UN GUET-APENS

Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il était seul. Un instant il crut qu'un rêve enflammé avait troublé son imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont l'air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait partout, s'attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux mains.

--O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne!

Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les insaisissables parfums montaient jusqu'à son coeur comme un mélancolique reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il les serra dans un médaillon qu'il suspendit à son cou.

--Pauvres feuilles! murmurait-il en les pressant contre ses lèvres, vous êtes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez.

Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Déroute entra sous la tente.

--Il y a là un homme qui vous demande, lui dit-il.

--Le connais-tu?

--Non, mais c'est à vous seul qu'il veut parler.

--C'est bien, qu'il attende une minute, et je suis à lui.

Belle-Rose passa son épée à sa ceinture, agrafa son habit, prit son chapeau et sortit. Le Lorrain l'attendait devant la porte.

--Que me voulez-vous? lui dit Belle-Rose.

--J'ai affaire à M. Jacques Grinedal, lieutenant d'artillerie au régiment de La Ferté? répliqua le drôle, qui tenait à remplir consciencieusement sa mission. Est-ce bien à lui-même que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-même.

--S'il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de cette lettre qu'on m'a chargé de vous remettre.

--A moi?

--Sans doute.

--Mais il n'y a point d'adresse.

--N'importe! brisez le cachet et lisez hardiment; la lettre est bien pour vous.

Belle-Rose déchira l'enveloppe. Aux premiers mots, il reconnut l'écriture de Mme de Châteaufort. Le billet ne contenait que deux lignes.

«Suivez cet homme; j'ai besoin de vous voir pour affaire d'importance qui m'intéresse et vous intéresse. Dépêchez; je vous attends.»

Belle-Rose regarda tour à tour l'homme et le billet. L'homme soutint ce regard sans sourciller; quant au billet, il était d'un laconisme qui surprit le jeune officier; mais cette brièveté même le persuada qu'il s'agissait de l'enfant de M. d'Assonville.

--La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp? demanda Belle-Rose.

--Non, répondit hardiment le Lorrain.

--Y a-t-il longtemps que vous lui avez parlé?

--Il y a une heure à peu près.

--Ainsi, vous savez où je dois la trouver?

--Je le sais.

Belle-Rose appela le sergent la Déroute, et lui commanda d'apprêter son cheval.

--Il est prêt.

--Va donc le chercher.

Un instant après, la Déroute revint, conduisant deux chevaux par la bride.

--Voilà deux animaux inséparables, dit-il: où l'un va, il faut que l'autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le noir?

--Comme tu voudras.

Conrad avait tout entendu. A ces derniers mots, il s'approcha.

--La personne qui vous attend, dit-il en s'adressant à Belle-Rose, m'a fort recommandé de vous amener seul.

La Déroute intervint brusquement.

--Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t'envoie ne sait pas que mon cheval est un animal surprenant pour l'amitié. S'il restait seul au logis, il se casserait la tête d'un coup de pied; c'est un meurtre que tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Marche, on te suit.

Conrad réfléchit qu'une plus longue insistance pourrait éveiller des soupçons; ce n'étaient, après tout, que deux hommes contre dix.

--Ce sera l'affaire d'un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se mit en devoir de partir.

Au moment de s'éloigner, la Déroute appela un caporal qui passait par là.

--Eh! Grippard! lui dit-il, viens t'asseoir ici, et garde la maison. Si M. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les que nous serons promptement de retour. Nous allons... Où allons-nous? reprit-il en se tournant du côté de Conrad.

--A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s'empêcher de répondre à la question.

--Tu as entendu? continua la Déroute en s'adressant à Grippard.

--Parfaitement.

--Assieds-toi donc, et veille bien.

A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu'il avait laissé dans une ferme, et on poussa vivement du côté de Morlanwels. Belle-Rose n'avait pas fait une lieue que Mme de Châteaufort, à cheval, arrivait devant la tente du lieutenant. Elle était vêtue d'un habit de velours vert qui seyait merveilleusement à sa taille élégante et souple; un feutre gris, où flottait une plume rouge, ombrageait sa tête, et du bout de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait sous elle et faisait voler l'écume de ses naseaux enflammés. Deux laquais la suivaient à cheval, le mousquet pendu à l'arçon de la selle.

--Hé! l'ami! dit-elle à Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant Belle-Rose qu'une dame est là, qui désire lui parler?

--Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n'était parti.

--Parti, dites-vous?

--Il y a une demi-heure.

--Parti, sans rien dire?

--Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se sont éloignés ensemble. Le sergent la Déroute m'a chargé de répondre qu'ils allaient du côté de Morlanwels.

--A Morlanwels? mais il y a des Espagnols de ce côté-là!

--Des Espagnols et des Impériaux, dit Grippard.

Les yeux de la duchesse tombèrent sur un papier plié en forme de lettre qui gisait sur le sol; leste comme un oiseau, elle sauta par terre et ramassa le papier. Dès la première ligne elle pâlit, ayant peur de comprendre.

--Voilà le billet qu'on a remis au lieutenant? dit-elle à Grippard d'une voix tremblante.

--Je le crois.

--C'est une trahison! fit-elle.

En ce moment Cornélius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour embrasser Belle-Rose.

La duchesse, du premier coup d'oeil, reconnut le gentilhomme qu'elle avait rencontré dans l'antichambre de M. de Louvois. Elle courut à lui.

--Monsieur, lui dit-elle d'une voix brève, me reconnaissez-vous?

--Madame la duchesse de Châteaufort! s'écria Cornélius en s'inclinant.

--Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose.

A ce cri, le vieux Guillaume s'élança vers la duchesse.

--Que dites-vous! madame? s'écria-t-il; je suis son père!

--Je dis qu'il faut le sauver s'il est vivant ou le venger s'il est mort. C'est à Morlanwels qu'il faut courir; à cheval, à cheval, et qu'on me suive!

La duchesse prit un pistolet à la ceinture de Grippard, sauta sur sa jument, lâcha les rênes et partit suivie de ses deux laquais. Cornélius, Guillaume, Pierre et Grippard s'élancèrent sur des chevaux de dragons qui étaient par là, et la petite troupe, excitée par son guide, franchit les barrières du camp.

Cependant Belle-Rose et la Déroute suivaient le Lorrain, qui pressait sa monture sans souffler le moindre mot. Au bout d'une lieue, Conrad prit un sentier sur la gauche qui coupait à travers champs. L'approche de la guerre avait fait décamper les habitants; les fermes étaient dévastées; on ne voyait pas un paysan alentour.

--Où diable nous mènes-tu? dit la Déroute, à qui la mine du Lorrain ne revenait pas.

--C'est une entrevue où il faut de la prudence. La personne qui m'envoie serait désespérée si l'on venait à la soupçonner, répondit Conrad.

La Déroute se tut, mais il s'assura que ses pistolets jouaient bien dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches étaient tout armés. On courut encore une demi-lieue sans découvrir personne. Belle-Rose, absorbé par ses pensées, se recueillait en quelque sorte pour la mission qu'il allait accomplir. Le chemin que suivaient les trois cavaliers s'enfonçait dans un petit vallon couvert de bois. A l'extrémité du vallon, on voyait un château.

--C'est ici, dit Conrad, en montrant le château du doigt.

Comme ils longeaient un taillis, la Déroute entendit un bruit d'arbustes froissés. Conrad tourna vivement la tête.

--Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en souriant.

La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l'oreille:

--Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi.

Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout à coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou.

--Oh! oh! fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés.

Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle du Lorrain passa derrière la tête du sergent.

--Ah! mon drôle! s'écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es trop maladroit pour le métier que tu fais.

Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à la tête. L'animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte était tapissée d'herbes; du premier bond il s'enfonça jusqu'au jarret dans la vase; un violent coup d'éperon le fit se redresser; il s'élança, s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle; un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d'herbes qui l'étouffait.--A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval s'enfonça, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scène s'était passée en une minute; au moment où les deux coups de pistolet retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois. A sa tête marchait M. de Villebrais. La Déroute regarda derrière lui; trois ou quatre hommes gardaient le sentier: décidément Belle-Rose et lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval rapidement, et sûr de n'être pas enveloppé, il fit face à l'ennemi. La Déroute était déjà à son côté, l'épée et le pistolet au poing. M. de Villebrais rallia sa troupe et s'avança vers le rocher. Il y avait une douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe, l'épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose.

--Hier, c'était votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je prends ma revanche.

--Vous la volez! répondit Belle-Rose, qui s'apprêtait à vendre chèrement sa vie.

--Soit! dit M. de Villebrais; je ne chicanerai pas sur les termes. Je l'ai; le reste m'importe peu.

Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d'un galop rouler comme un tonnerre sur le sentier. Belle-Rose et M. de Villebrais regardèrent du côté d'où venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait à bride abattue, guidée par une femme qu'emportait un cheval blanc. M. de Villebrais reconnut Mme de Châteaufort. Il pâlit et tira son épée.

--A nous ceux-ci! s'écria-t-il en montrant Belle-Rose et la Déroute; à vous ceux-là! reprit-il en s'adressant à un soldat balafré qui paraissait le lieutenant de la bande. Burk, au galop.

Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s'élança le sabre au poing du côté du sentier. Le reste s'ébranla sur les pas de M. de Villebrais. Mais Belle-Rose et la Déroute lui épargnèrent les trois quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles à l'aspect des cavaliers qui arrivaient ventre à terre, la Déroute s'était penché vers Belle-Rose.

--Chargeons ces drôles! lui dit-il.

Belle-Rose avait déjà les éperons dans le ventre de son cheval, et ils tombèrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment où la troupe de Burk et celle de Mme de Châteaufort se joignaient. Le choc fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tête, arrêta Mme de Châteaufort par le bras, alors qu'elle s'élançait du côté de Belle-Rose.

--Eh! dit-il, des yeux comme des diamants et de l'or autour du cou! double aubaine!

--Tu m'as touchée, je crois, dit fièrement Mme de Châteaufort.

Et levant son pistolet à la hauteur du soldat, elle lui cassa la tête. Ce fut le signal du combat. Vingt détonations le suivirent et les épées se choquèrent. A la première décharge, l'un des laquais fut tué et Cornélius démonté. La supériorité du nombre était du côté des assaillants. Mme de Châteaufort, éperdue, se tordait les mains de désespoir. Sur le terrain où combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus qu'un groupe d'hommes entourés de fumée où reluisait l'éclair des épées. Ses yeux épouvantés se tournaient vers le ciel, lorsqu'au détour du bois elle aperçut une compagnie de cavaliers qui s'approchait au pas. Geneviève fouetta sa jument et se précipita vers eux.

XXIV

UNE ÂME EN PEINE

Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts d'habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était frémissante de colère et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet fumant.

--Il y a là un officier français qu'on assassine, messieurs, leur dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez.

Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt. La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de son épée, dont la lame était restée dans le corps d'un cavalier; ses habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre. Des deux laquais, l'un était mort, l'autre avait la tête fendue. Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un soldat qu'il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose. Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk. Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l'officier entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. Tous étaient meurtris, et M. de Villebrais, frappé au front, avait le visage tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s'élança vers Belle-Rose.

--Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu!

Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière entr'ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues. Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné.

--Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous dois la vie!

Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre l'épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi.

En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,--car c'était lui que Geneviève avait rencontré,--arriva sur le lieu du combat.

--Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant à M. de Villebrais, qu'il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était couvert.

--Moi-même, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère.

--Diable! monsieur, vous n'avez point tardé d'entrer en campagne, à ce qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mépris.

--J'imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne m'avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe?

Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil.

--Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait, il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A l'avenir, quand j'aurai un ennemi à combattre, j'aurai grand soin de le prévenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table ronde.

--Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il parle on bâtonnait les déserteurs et qu'on pendait les traîtres.

Cet officier, d'une figure austère et pensive, était le jeune prince d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui devait être un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre.

--Assez, messieurs, s'écria le duc; j'ai donné permission à M. de Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqué mes droits de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien commence. Allez.

M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et s'éloigna.

--Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre; voici des chevaux pour vous et les vôtres; voilà une escorte pour vous protéger. Il n'y a plus ici ni Français ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes.

Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui fit tourner la tête. Son sang s'était figé dans ses veines; il regardait partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre étendait vers lui ses bras suppliants.

--Mon père! s'écria Belle-Rose, et il s'élança vers le vieux Guillaume.

Cornélius et Pierre s'agenouillèrent autour du fauconnier. Une pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage l'animation du combat.

--J'ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me fait la grâce de mourir en soldat: ne pleurez pas.

Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir; il soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux blancs.

--C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il. Et Claudine, et Pierre... mais il fallait me laisser tuer!

Ses doigts tremblants écartèrent l'habit troué qui cachait la blessure; le fer était entré dans la poitrine, d'où sortait encore un filet de sang: la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se contractèrent; le vieillard sourit.

--Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie.

En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de Geneviève: il se souvint de la lettre qu'il avait reçue, de la cause qui l'avait conduit à Morlanwels; ses sourcils se froncèrent, et il jeta sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le triste cortège s'achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n'était pas dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et s'approcha de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grâce à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous avez juré de veiller.

A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit.

--Parlez, Geneviève, je vous écoute; mais hâtez-vous, chaque minute m'est précieuse.

--Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur celui qui l'avait tant aimée.

--Je le dois et je le ferai, dit-il.

--Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette dernière entrevue. Maintenant, adieu.

Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre cortège entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prévenu par Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient; Belle-Rose était désespéré mais ferme; Cornélius allait de Claudine à Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la sérénité d'un vieux soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. Il mourait comme d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais aussitôt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus parler, mais son regard loyal avait encore l'éclat de sa verte vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe à Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du comte d'Assonville avec une expression inquiète et suppliante.

--Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha jusqu'au fond de l'âme.