Chapter 16
La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner. Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment le cri des sentinelles. M. de Villebrais,--car c'était lui,--écarta son manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions. Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de haine.--Vengeance! dit-il.--Et poussant son cheval du côté des frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après, M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne. Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés, dormaient dans les coins de la tente.
--Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles en portant les armes.
--Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous parler, répondit l'officier.
Le duc regarda M. de Villebrais.
--Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il.
--Oui, général.
--D'où venez-vous?
--De là-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son épaule du côté du camp français.
--Du camp français! s'écria le duc.
--Oui, général.
--Et que voulez-vous?
--Je viens vous offrir mon épée et mon bras.
--Ah! fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de mépris. C'est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez en déserteur?
--Je viens en homme qui veut se venger.
--Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir?
--Voyez! s'écria M. de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du fourreau; j'ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frappé.
--Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille?
--On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande.
--Que vous faut-il?
--Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je voudrai, de jour et de nuit.
--Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer.
--Alors je suis à vous.
Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques mots et remit le papier au lieutenant.
--Voici l'ordre, monsieur; maintenant répondez; mais songez-y: aussi bien j'ai consenti à faire ce que vous m'avez demandé, aussi bien je vous ferais pendre si vous me trompiez.
--Alors je n'ai rien à craindre; parlez.
--Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi?
--Il arrivera demain au camp.
--A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en avant?
--On croit que l'armée abandonnera son campement et envahira les pays espagnols, qu'elle a l'ordre de conquérir.
--Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge, du Quesnoy.
--Ces places tiendront trois jours et seront prises.
--Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la province?
--Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je réponds.
--Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu'êtes-vous donc venu chercher parmi nous?
--Je vous l'ai dit: la vengeance.
--C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos services, vous serez prévenu.
Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui l'accompagnait.
--Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l'armée, de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout risquer dans l'espoir d'un gain honnête?
--Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des soldats, vous trouverez des bandits.
--Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là?
--C'est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de M. le duc d'Ascot.
L'officier pressa le pas.
--Voilà, monsieur, dit-il en s'arrêtant derrière les frênes, et du doigt il lui montra une ligne de tentes où, malgré l'heure avancée de la nuit, retentissait un bruit confus de chants et de cris.
Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur la peau des tambours; d'autres dormaient ça et là, d'autres buvaient, d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en pièces, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient, s'arrêtant aux endroits où l'argent sonnait; il y avait dans un coin un soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui vidaient sa bourse.
--Il y a là des hommes de tous les pays, dit l'officier à M. de Villebrais; le moindre d'entre eux a déserté cinq fois: j'imagine qu'ils s'entendront avec vous.
M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol.
--C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avança vers le premier groupe.
Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci par l'usage: les dés sonnaient en roulant sur les tambours.
L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et fouillait de l'autre dans sa poche.
--Voilà cinq ducats! dit celui qui avait gagné, qui les veut?
--Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et, dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour.
--Ton sabre! il en vaut deux à peine; la lame est de fer et la poignée de cuivre.
--Eh bien! voilà mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tué dix catholiques et dix huguenots.
La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur.
--Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le bras qui le tient, dit-il.
--C'est dit! s'écria le soldat en voyant briller l'argent sur le tambour. Eh! Conrad! joue donc!
Conrad jeta les dés et perdit; au troisième coup il n'avait plus rien.
--Mon officier, dit-il à M. de Villebrais, qui les regardait faire les bras croisés sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en voulez-vous?
--Voilà vingt ducats.
--Marché conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches.
--Conrad, s'écria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or; je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu?
--Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais.
--A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pièces d'or.
--A toi, mais à une condition.
--Rien qu'une? c'est trop peu pour n'être pas beaucoup.
--C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout où j'irai.
--Ils sont prêts.
Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recruté sa bande. Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C'était un homme balafré, grisonnant et d'aspect farouche.
--Eh! dit-il, n'êtes-vous point enrôlés au service de M. le duc d'Ascot, notre général? Lui seul peut vous donner permission de quitter le régiment.
--Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de Villebrais en présentant au sous-officier l'ordre du gouverneur.
Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d'une chandelle.
--Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents. Excusez-moi, mon officier; c'était l'amour de la discipline qui me faisait parler.
--Eh! l'homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous point aussi pour l'amour des pistoles où vont ces braves?
Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses, deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui et les examina attentivement.
--Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par jour et une pistole entière les jours d'expédition.
--Bravo! dit le Piémontais.
--Le service de nuit se payera double.
--Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour.
--Au premier mot, il faut être prêt; au premier signe, il faut partir; au premier ordre, il faut tuer.
--Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier.
--Allez, maintenant; toi, Conrad, reste.
La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de Villebrais fouillait dans sa valise.
--Écoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire.
--J'écoute et je retiendrai, dit le Lorrain.
--Tu partiras au point du jour pour le camp français. C'est ton affaire d'y pénétrer.
--J'y pénétrerai.
--Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d'un lieutenant nommé Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose.
--Je le trouverai.
--Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous enveloppe et sans adresse; cette lettre a été écrite par une femme.
--Parole de femme, glu pour les hommes!
--Justement. Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette lettre l'attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d'un bois que tu dois connaître.
--Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades.
--C'est ce que j'ai pensé hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois.
--Il m'y suivra.
--Dans ce cas, tu auras vingt louis.
--Ils sont gagnés.
--Très bien. Un mot encore. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu.
--Ma mère, qui était un peu sorcière, m'a toujours prédit que je mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien à craindre.
--Va donc. Voici la lettre.
--Est-ce tout?
--Tout; le reste me regarde.
Au point du jour, Conrad partit. C'était un homme accoutumé aux aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts, qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la main souple et la langue adroite. Il s'était pour la circonstance revêtu d'un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières tentes de l'armée, un coup de canon retentit. Au même instant les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris s'élevèrent du camp. Conrad s'arrêta. On voyait, dans les longues rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés; les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent.
--Toute l'armée est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas délibéré vers le camp.
Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi.
XXI
LE BIEN ET LE MAL
C'était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur, venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les mousquetaires, et il n'était pas un seul gentilhomme en France qui n'eût tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures maisons qui n'avaient point de grade dans l'armée étaient partis en qualité de volontaires, et c'était partout un flot de magnifiques cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entrée du roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le roi approcha du Châtelet, où était casernée l'artillerie, Belle-Rose sentit son coeur battre à coups pressés. Il n'avait jamais vu le roi, et le roi, à cette époque, était tout. C'était Dieu sur le trône de France. Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre; la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de ses pas; l'Espagne était toute saignante des blessures qu'il lui avait faites; l'empire d'Allemagne s'épouvantait de son ambition. Il était au milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le repos, terrible dans l'agitation. Maître de lui autant que des autres, Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu'à le voir, que celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s'élancer en avant. Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'époque, les gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite. Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der Meulen; il saluait les drapeaux des régiments qui s'inclinaient sur son front et répondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d'une voix tonnante: Vive le roi! A ce cri, parti du coeur, à la vue de ce visage rayonnant et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux officiers de l'armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs des places voisines s'étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages; son cortège était grossi de leur suite, où l'on remarquait bon nombre de dames appartenant à la noblesse des Trois-Évêchés, de la Picardie et de l'Artois. Leur présence donnait plus d'éclat à ces fêtes militaires et mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier. Le régiment de M. de Nancrais avait été désigné pour former la haie, conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la marine. Belle-Rose était à son rang. Derrière le roi, parmi les femmes de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards.
--Qu'elle est belle! disait un cornette du régiment de Crussol qui se penchait en avant pour la mieux voir.
--Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma vie et ma maîtresse!
--Cette femme? ajouta un troisième, dites donc cette déesse!
Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames; un éclair sembla passer devant ses yeux éblouis; son coeur cessa de battre, et il devint pâle comme un mort.
Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse, marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l'admiration. Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l'expression un peu hautaine de son visage, où l'on voyait flotter les ombres d'une pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent, ses longs cils tremblants s'abaissèrent; elle chancela. Mais vingt rivales étaient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce regard humide plein d'amour et de prière, lorsqu'une autre secousse vint ébranler son coeur. Suzanne suivait Geneviève. Un cri faillit s'échapper de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une force invincible le retint à sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient; son profil n'avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et résignée comme la fille de Jephté. Mme d'Albergotti portait à la main une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, où elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hésita; elle fit un pas, puis deux, et s'éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur qui battait à l'étouffer. Une seconde après, la fleur s'était fanée sous les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'eût été ce mouvement, il ne put échapper à Mme de Châteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait la tête penchée, et son coeur lui dit que c'était là cette mystérieuse Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s'expliquait par la nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant à Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier; les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pensée et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur pénétrante qui l'enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d'Albergotti était tout auprès de Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie qui défendait l'approche de la maison et poussa une petite porte à claire-voie, qui fermait l'entrée du jardin. Un éclat de rire à demi retenu l'arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit; on ne voyait personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitèrent devant lui, et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d'une jeune fille qui souriait.
--Claudine! s'écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart léger qui le séparait de sa soeur.
Il avait d'abord aperçu Claudine; il vit ensuite Cornélius.
--Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frère!
A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine rougit.
--Oh! fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y a à peine deux minutes que M. Hoghart s'est présenté chez nous.
--Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège.
Cornélius tendit la main au jeune lieutenant.
--Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont alliés et nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un soldat.
Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'égoïsme de l'amour; lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au coeur de ceux qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours contenue et toujours vivace.
--Claudine, dit-il tout bas à sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici?
A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit.
--Oui, dit-elle.
--Puis-je la voir, lui parler?
Claudine secoua la tête.
--Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle obstination de l'amour.
Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre.
--Frère, dit-elle, c'est une mauvaise pensée; mais il ne sera pas dit que je t'aurai rien refusé le jour où tu m'es rendu. Attends ici.
Et, plus légère qu'un oiseau, Claudine s'élança vers la maison. Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s'était retiré à l'écart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux. Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui était si proche de lui qu'un pan de gazon l'en séparait à peine, tout lui rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d'un souvenir, Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance.
--Elle ne veut pas? dit-il.
--Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux.
Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un nuage.
«Il y a près d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami, disait la lettre; avant que vous fussiez entré au jardin, mon coeur s'était empli du bruit de vos pas. J'ai couru à la porte, entraînée par un élan irrésistible; une puissance inconnue m'a clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu! Ai-je prié seulement? Toute ma force s'en est allée comme l'eau d'un vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue, tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui vous rappelât à moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt fois ma bouche l'a prononcé. C'était moins une parole qu'un soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant j'hésite! Oh! je n'hésite même pas. Non, mon ami, non, vous ne pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh! je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus; pour vous consoler, je me perdrais... Dites, Jacques, dites, le voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'éclat des armes, le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que la prière. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile où mon âme puisse encore se réfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans défense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue, moi, je mourrai.
«SUZANNE.»
A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre contre ses lèvres et recula.