Belle-Rose

Chapter 12

Chapter 123,952 wordsPublic domain

Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe au laquais de se retirer.

--J'ai peur, dit-elle.

Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla.

--Oh! madame, est-ce bien vous? s'écria la camériste.

--Est-ce que tu peux me comprendre! lui dit la pauvre amante, tu n'aimes pas, toi!

Mme de Châteaufort brisa le cachet; mais ses yeux étaient pleins de larmes: elle ne voyait rien.

--Tiens! lis! dit-elle à Camille; j'en deviens folle!

Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit.

Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici:

«Madame,

«Vous m'avez ravi le droit de venger M. d'Assonville, mais je vous recommande sa dépouille mortelle; rendez à son corps le repos que vous avez refusé à son coeur. M. d'Assonville m'a chargé d'une mission sacrée. Si je vous vois jamais, ce sera pour lui obéir et prêt à tout. Ce qu'il aura voulu, je le voudrai; faites en sorte que je ne sois point forcé de vous haïr.

«BELLE-ROSE.»

Mme de Châteaufort se renversa en arrière, pâle, inanimée. Elle n'avait plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer; une fièvre ardente la dévorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au premier relai, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le lendemain à Cambrai, où se trouvait alors le régiment de M. de Nancrais. M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se présenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-même ouvrir la porte; à peine Belle-Rose l'eut-il passée, que son capitaine la repoussa violemment.

--Tu viens lorsqu'on ne t'attendait plus, s'écria-t-il; mais tu as jugé sans doute qu'il n'était jamais trop tard pour se faire pendre!

--On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas là le seul motif qui m'amène.

--Parbleu! c'est le seul qui te retiendra!... Si tu ne te souviens plus de l'odeur de la poudre, on te la fera sentir d'assez près pour que tu n'aies plus envie de l'oublier.

--Permettez-moi de croire que la chose n'est pas encore faite.

--Eh! morbleu! c'est tout comme! Tu as pris soin d'arranger ton affaire de façon à éviter toute incertitude. Va-t'en au diable! Tu appliques un grand coup d'épée à ton lieutenant, et tu désertes après! Mais il n'en faut pas la moitié pour faire fusiller un homme! Ne pouvais-tu rester où tu étais?

--J'y suis resté trop longtemps.

--Alors il y fallait rester toujours!... L'idée d'être honnête homme te prend un peu tard, mon drôle!

--Capitaine!

--Ne vas-tu pas te fâcher, à présent?

--Je me livre... N'est-ce point assez?

--C'est trop, morbleu! Puisque tu avais assez du métier de soldat il fallait rester déserteur! Que diable veux-tu que je dise à M. d'Assonville, mon frère, quand il saura que je t'ai fait casser la tête?

Au nom de M. d'Assonville, Belle-Rose étouffa un soupir.

--Ah! tu soupires! reprit M. de Nancrais qui allait de long en large par la chambre, masquant sous l'apparence de la colère l'intérêt qu'il portait à Belle-Rose; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommodé, dit-on, est un méchant homme, je le sais; mais enfin, c'est ton officier!... Encore si tu étais allé te faire massacrer ailleurs, je m'en serais lavé les mains...

--Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tâchant d'affermir sa voix altérée, il en sera ce que Dieu voudra; mais permettez-moi de laisser là ce sujet de conversation. J'ai d'autres devoirs à remplir.

--D'autres devoirs! Es-tu fou? Tu n'en a pas d'autres que d'aller en prison.

--J'irai tout à l'heure; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous n'avez pas un pli de M. d'Assonville à me remettre?

--Parbleu! je l'avais oublié. Le voici... Si mon frère te charge de quelque commission, il choisit bien son temps... Il est à Paris maintenant, j'imagine; l'as-tu vu? comment se porte-t-il?

A cette question, Belle-Rose pâlit.

--M'entends-tu? reprit M. de Nancrais... Oh! si tu ne veux pas parler, ajouta-t-il en voyant l'hésitation de Belle-Rose, garde ton secret. Mon frère a toujours été l'homme du monde le plus mystérieux que j'aie connu; il a un tas d'affaires obscures auxquelles je n'ai jamais rien compris... Si ce sont les tiennes aussi... faites-les ensemble.

--Hélas! M. d'Assonville n'en aura plus! dit Belle-Rose tristement.

M. de Nancrais s'arrêta court.

--Que dis-tu? s'écria-t-il.

--M. d'Assonville est mort, répondit le soldat.

--Mort! répéta le capitaine.--Et il s'appuya contre la cheminée. Ses jambes tremblaient sous lui.

Belle-Rose lui raconta les détails de l'événement tragique dont il avait été le témoin, en supprimant toutefois les particularités qui le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Châteaufort. M. de Nancrais l'écoutait, la tête inclinée en avant, les yeux attachés aux siens. Chaque parole de ce funèbre récit lui arrivait au coeur; mais il luttait de toutes ses forces contre l'émotion qui le gagnait.

--Oui, dit-il après que Belle-Rose se fut tu, cela devait être ainsi. Mon frère était bon, brave, loyal et franc, l'autre est un misérable perdu de dettes et de débauche; ils se sont rencontrés... mon frère est mort: ainsi va le monde! Le lâche triomphe où le vaillant succombe... Pauvre Gaston! où ne serait-il pas arrivé?... Mais il aimait!... Une femme s'est trouvée entre lui et le bâton de maréchal, et cette femme l'a fait trébucher... Que Dieu la maudisse, l'infâme créature!--M. de Nancrais, plus pâle qu'un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds.

--Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine, marchant à grands pas dans la chambre, lui est mort! Est-ce qu'on doit aimer quand on est soldat! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont après nous comme des buissons d'épines qui nous déchirent! Tout le sang fuit des veines, goutte à goutte! Mais il l'a donc attaqué par derrière, ce Villebrais! Gaston avait la main ferme et le coeur fort; il en aurait tué dix comme ce bandit!... Oh! s'il était vivant encore, vrai Dieu! de cette main que tu vois, j'arracherais du coeur de mon frère jusqu'au souvenir de cet amour... dût-il en mourir! Mais il est mort, mon pauvre frère!... Tu ne sais pas, toi, j'étais rude et sévère avec lui, toujours morose et bourru; mais je l'aimais comme un père aime son enfant.

Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil et cacha sa tête entre ses mains. Il pleurait. Belle-Rose s'approcha doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine répondit à ce mouvement par une étreinte, et tous deux, les doigts entrelacés, restèrent muets un instant.

Tout à coup M. de Nancrais se leva.

--Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupières humides... Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie! Il s'agit de toi maintenant. Entre nous, à présent qu'il n'y a l'un devant l'autre que le frère de M. d'Assonville et Belle-Rose, je puis bien te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnête soldat, et M. de Villebrais est un misérable officier qui a plus d'orgueil que de courage. Tu l'as frappé, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant du coeur, aurait agi de même. Tu avais le droit et la justice de ton côté. Cependant tu seras fusillé. La discipline le veut, et tu le sais, on doit obéissance à la discipline. On aurait fait de toi quelque chose, c'est fâcheux. Demain il n'y aura plus en présence que le capitaine et le déserteur. Donne-moi la main et va-t'en au cachot.

M. de Nancrais agita une sonnette. Le caporal la Déroute parut. M. de Nancrais échangea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa vivement. Ce n'était déjà plus l'ami, c'était l'officier.

--Caporal, dit-il à la Déroute d'une voix brève, voici le déserteur Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre. Allez.

La Déroute porta la main à son chapeau et sortit. A peine eurent-ils passé la porte, que le caporal sauta au cou du sergent.

--Mort de ma vie! vous avez eu là une idée saugrenue, dit la Déroute... Mais patience, tout n'est pas fini.

--Il s'en manque de trois ou quatre jours, je crois.

--Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet.

--Que veux-tu dire?

--Suffit... je m'entends. Nous n'avons pas le loisir de causer dans ce corridor... Je vais d'abord vous caser dans un lieu dont je n'ouvre jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte.

--Le cachot?

--Précisément. Je cours chez le capitaine, et si j'obtiens de commander les hommes de garde, je suis content.

--Demande-le-lui de ma part, il y consentira.

--Parbleu, j'y pensais. Marchons vite, nous aurons tout le temps de causer après.

Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s'ouvrit sur Belle-Rose. C'était une salle basse attenante à la caserne des artilleurs. Les fenêtres étaient grillées et garnies en outre de gros barreaux. L'une d'elles avait vue sur le chemin de ronde, où se promenait un soldat le mousquet sur l'épaule.

Belle-Rose sourit.

--Voilà une résidence judicieusement choisie. On n'en sort que pour entrer dans l'éternité.

--Bah! qui sait! murmura la Déroute.

Le prisonnier le regarda; au moment où il allait parler, le caporal l'arrêta.

--Chut! il y a des oreilles, dit-il en désignant d'un geste la porte où s'étaient groupés trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et je reviens.

La Déroute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit les verrous grincer dans leur gâche et sonner sur les dalles du perron le mousquet d'une sentinelle. Les dernières paroles du caporal occupaient son imagination; il s'assit sur le bord d'un mauvais lit de camp et laissa tomber sa tête entre ses mains.

--C'est une folle espérance, pensait-il, et d'ailleurs, pourquoi espérer?... maintenant surtout!

Un soupir entr'ouvrit les lèvres du soldat, son esprit s'égara sous les fraîches avenues d'un parc, il vit un fantôme adoré passer entre les fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout à coup, la porte cria sur ses gonds, et la Déroute entra.

--Vous dormez? dit-il en posant la main sur l'épaule de Belle-Rose.

--Non... je rêvais, reprit le soldat; je me croyais à Saint-Omer, chez mon père.--Une légère rougeur colora son front. Cette rougeur était comme un voile où s'enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen.

--Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine! Eh! il fait bien les choses!

--Vraiment!

--Par amitié pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du cachot, il avance le jugement et l'exécution. Nous parlions de quatre jours... vous serez fusillé dans quarante-huit heures.

XVI

LA VEILLE DU DERNIER JOUR

Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'étendait au loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit ce regard au vol.

--C'est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il.

--Est-ce à toi qu'est échue la présidence du conseil de guerre? lui demanda le captif en riant.

--Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je ne l'exécute pas!

Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant, venait de verrouiller la serrure.

--Deux précautions valent mieux qu'une, reprit la Déroute, fermons la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout écoutez-moi bien.

Le caporal s'assit à côté du sergent et continua en ces termes:

--M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais. Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamné demain soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on vous passera par les armes.

--Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m'intéressent beaucoup, dit Belle-Rose.

--Écoutez jusqu'au bout: le reste vous intéressera davantage. Si j'attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Déroute ne vous serait plus très utile; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère. Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit, il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour vous faire évader.

Belle-Rose sauta sur sa chaise.

--Évader! s'écria-t-il.

--Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon idée, et je vous sauverai.

--Et tu te feras fusiller!

--Qu'est-ce que ça vous fait, si ça m'arrange? Mais on ne me tient pas encore. Je décampe avec vous.

--Toi aussi?

--Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en suis informé; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: «Enfants! il y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de police!--C'est vrai! répondront-ils.--Certes oui, c'est vrai! répondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour; il nous a envoyés promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira. C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.»

--Et tu crois qu'ils dormiront?

--C'est-à-dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes après, nous filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet?

--Il est charmant; j'y vois seulement une difficulté.

--Laquelle?

--C'est qu'il ne me plaît pas de m'échapper.

Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise.

--Il ne vous plaît pas?... Allons, vous plaisantez!

--Non, je parle sérieusement; c'est mon idée.

--Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient d'ouvrir la porte.

--Alors, tu partiras seul.

--Point, j'attendrai.

--Mais on t'arrêtera au point du jour.

--J'y compte bien.

--Et on te fusillera.

--Je le pense aussi.

--Va-t'en au diable!

--J'aime mieux rester.

Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas. La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent s'arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue.

--Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là est de la folie.

--Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire.

--Tu es donc tout à fait décidé?

--Parfaitement. J'étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà tout.

--Mais, en supposant que j'accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de ton projet?

--Dame! si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien!

--Il y a la sentinelle du chemin de ronde.

--C'est un risque à courir.

--Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts.

--C'est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter.

--On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière.

--A la grâce de Dieu!

Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait à faire tourner ses pouces.

--Après tout, fais ce que tu voudras! s'écria le sergent; si tu es fusillé, ce sera ta faute.

--C'est convenu, dit la Déroute, et il se leva.

Le jour finissait et l'heure du dîner était venue. Le caporal sortit pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la fenêtre grillée qui donnait sur le préau; un sapeur était auprès.

--Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose.

--Si la consigne me le permet, volontiers.

--Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. de Nancrais. S'il n'était pas chez lui, cherche-le jusqu'à ce que tu l'aies trouvé, et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres.

--C'est donc pressé?

--Un peu. Il y va de la vie d'un homme.

--Je cours.

M. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son frère, avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât point; mais au nom de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne contenait que ces lignes:

«Capitaine, si vous n'étiez pas M. de Nancrais, je ne vous dirais rien de ce qui s'est passé entre le caporal la Déroute et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu'au lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se perdre: la Déroute compte me faire évader cette nuit. J'ai vainement tenté de le dissuader, il persiste et s'expose à être fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu'il fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas le lui faire partager. C'est un honnête homme que je serais désespéré de voir mourir. Protégez-le contre lui-même.

«BELLE-ROSE.»

M. de Nancrais froissa la lettre.

--Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur qui tourna sur ses talons.

--C'est un vrai coeur de soldat! s'écria M. de Nancrais quand il fut seul; mon frère et lui, l'un après l'autre! Il n'y a que les bons qui meurent!

Et le capitaine, exaspéré, brisa d'un coup de poing une petite table contre laquelle il s'appuyait.

Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée.

--Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise.

--Vraiment! répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise.

--Le capitaine a tout appris. Quelque méchant artilleur nous aura entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de la part du capitaine m'ordonner de me rendre à l'instant chez lui. Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe d'approcher. «Je sais tout», me dit-il. A ces mots je me trouble et balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. «Paix, reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un conseil de guerre; mais pour t'ôter l'envie de recommencer, je t'envoie à la salle de police. Tu y resteras trois jours... Si tu n'étais pas un bon soldat, je t'aurais fait goûter des verges... Prends ceci et marche.» Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me ramènent ici... Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait mis dans la main: c'était une bourse où j'ai compté une douzaine de louis... La salle de police et de l'or, tout à la fois, je n'y comprends plus rien. Le sergent qui m'a remplacé dans le commandement du poste m'a permis d'entrer un instant... Quelle aventure!

--Il ne faut point s'en désoler... Nous n'aurions pas réussi.

--Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes!

--J'aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens pas à la mienne.

--Ce soir, c'est possible; mais demain!... Tenez, je ne m'en consolerai jamais.

Un coup de crosse appliqué à la porte l'interrompit.

--On me rappelle, dit la Déroute... Déjà!

Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse l'avertit de se hâter.

--Bon! s'écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de s'enrhumer! Adieu, sergent.

--Veux-tu m'embrasser, mon ami?

--Si je le veux! je n'osais pas vous le demander!

La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre ses bras.

--Et dire que je ne vous verrai plus! s'écria-t-il en sanglotant.

--Si, là-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt.

--C'est bien loin!

Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il étouffait. Lorsque Belle-Rose n'entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'était une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait Belle-Rose l'exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose n'acheva pas cette lecture sans être obligé de l'interrompre dix fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie s'échapper par les blessures de son coeur. Le nom de Geneviève, ce nom plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé à celui de M. d'Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées, le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se réfugier. Mais Suzanne aussi n'était-elle pas perdue pour lui! C'était donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse s'étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et luttes stériles.

--Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant à genoux, il pria.

Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux, Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres adressées à Mme d'Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. de Nancrais. Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de sapeurs s'arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil l'épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le major du régiment. M. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa physionomie paraissait calme; il était seulement très pâle. Devant une table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en face du tribunal élevé sur une espèce d'estrade, et Belle-Rose se tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats. A l'arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d'abord lecture de l'acte d'accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose, après avoir blessé grièvement son lieutenant, s'était rendu coupable du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à l'interrogatoire du prisonnier.

--Votre nom, dit-il.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de Nancrais.

A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de l'interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains.

--Votre âge? reprit le président.

--Vingt-trois ans.

Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s'il n'avait pas blessé de deux coups d'épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question; mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration fut écoutée dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut l'assemblée. Le peuple absolvait le soldat.

Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers: