Belle-Rose

Chapter 10

Chapter 103,332 wordsPublic domain

Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la maréchaussée ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son âme l'image sereine de Suzanne; auprès d'elle passèrent les ombres attristées de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de Cornélius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l'attachait près d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait à Laon, et plein de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où s'enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de Paris et du parti qu'il venait d'arrêter. Il confia ses lettres à un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M. d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurèrent de la diligence du valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer sa volonté de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquiète, tourmentée. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu'il avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son âme, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'éloigner sans lui parler. La crainte de l'offenser l'arrêta; étrange pensée au moment où il se décidait à la fuir pour toujours! Mme de Châteaufort rentra très tard ce jour-là; minuit venait de sonner quand les grilles du parc s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur, peut-être aurait-on découvert qu'il n'était point trop affligé de ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait ébloui. Mme de Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de l'habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer; l'appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit était superbe; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu aux fraîches haleines de la nuit; l'agitation de ses pensées ne lui permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux rêves du sommeil, il l'abandonnait aux rêves de l'amour. Il y avait une heure ou deux déjà qu'il suivait dans leur vol confus les songes, enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres s'illuminer sous les rougeâtres reflets d'une clarté subite. Les éclairs succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l'appui de la fenêtre et se tourna vers l'étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille flammes s'échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots d'étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris d'épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au milieu de leur sommeil, s'élancèrent de chambre en chambre, à demi nues; pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures, s'épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées embrasées, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l'incendie, s'armèrent d'échelles et de seaux; tous les gens du château furent sur pied à l'instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du péril: l'incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie, les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments à son impétuosité. Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres, il bondit, et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde à l'étage où reposait Mme de Châteaufort. L'effroi triplait ses forces: la première porte qu'il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans l'appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de fumée et d'étincelles l'enveloppa; mais il avait déjà saisi dans ses bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine, bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur l'escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'éclat le poursuivait, il déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres, elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre d'amour et d'épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait échevelée sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur, la fascinait. Jusqu'où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle, effarée, tremblante, toute pleine d'émotions charmantes et terribles! Quand Belle-Rose l'eut couchée sur son sofa, il s'agenouilla près d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de larmes et de baisers.

--Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'écria-t-il.

Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent, et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa, chancelant comme un homme blessé.

--Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir!

Geneviève se leva d'un bond.

--Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle.

--Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.

Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard, l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri.

--Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.

Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de quitter.

--Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main, longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond d'un abîme que je m'y jetterais... J'ai des nuits de fièvre pour avoir effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé, j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et chaque jour cependant je vous aimais davantage!

Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se remplissaient de larmes divines.

--Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous? Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime, vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi partir!

Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux rayonnaient comme deux diamants.

--Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime!

XIII

UN SERPENT DANS L'OMBRE

Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements; on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine, elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc, aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires, suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre, patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure. Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc, un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les sons les plus confus, tournait la tête.

--C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles.

Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois, fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours, l'apparition s'était évanouie.

--Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son amante.

Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait. Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur.

--Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

--Non; elle est presque inconnue aux gens du château.

--On a passé par là cependant.

--Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort.

--Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissée.

--Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes; savez-vous où se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance. Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main, venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues. Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne. La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait une lettre à la main.

--Je lirai ça ce soir, dit la duchesse.

La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui parla bas à l'oreille.

--Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience.

Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme de Châteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lâcha les rênes d'Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d'un cachet de cire noire, et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort.

--Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine est à Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion.

Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa silence d'un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa toilette; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la congédia. La nuit était sereine, et l'étoile de Vénus montait à l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa toilette la lettre dédaignée et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit; à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa.

--Une voiture et des chevaux! s'écria-t-elle.

Ses caméristes étonnées ne remuaient pas.

--M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux! à l'instant! mais courez donc!

Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se précipita dehors.

--Où donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant sur sa tête ses longs cheveux épars.

Camille entra. Du premier regard la camériste intime comprit que sa maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre froissée était dans sa main.

--Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre? s'écria Mme de Châteaufort.

Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse; toutes sortirent.

--Hier, madame, répondit-elle, hier matin.

--Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai!

--Je vous l'ai présentée deux fois, et deux fois vous m'avez repoussée.

--Ne pouvais-tu pas me contraindre à l'ouvrir?

--Eh! madame! il était là! s'écria Camille en montrant avec un geste d'une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin.

--Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d'une voix étouffée et la main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de _lui_; elle est datée d'hier; hier il a dû m'attendre, et il a juré par le nom de sa mère que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il ne m'a pas vue, Camille!

Camille secoua la tête.

--Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous êtes perdue! monsieur le duc...

--Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus!

Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré dans le coeur de Mme de Châteaufort.

--La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant la porte.

Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille.

--Viens, dit-elle, _il_ est encore à Paris, sans doute; rien n'est perdu.

Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations, il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher au visiteur sa fatigante surveillance.

--Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.