Part 8
Le barman vint demander à Fontranges si elle le gênait. Ne parlait-elle pas un peu fort? Elle resta immobile, regardant son ennemi d’yeux soudain morts. On la supportait ici à cause d’un client peintre dont elle était le modèle, mais un mot, et on la ficherait à la porte. Elle resta immobile: comme modèle, elle était là! Fontranges fit signe qu’on la laissât. Mais elle ne parla plus. Si les hommes croyaient l’avoir ainsi, ils se trompaient, elle n’allait plus dire une syllabe. Elle s’amusa, pour se venger, à sonner sous la table. Le barman ne pouvait deviner qui sonnait et allait d’une table à l’autre. La vengeance est douce qu’on prend grâce aux sonnettes sur ces hommes qui vous ont condamnée à l’alcool, à la morphine, à la cocaïne! Fontranges pensait à son fils, qui à cinq ans s’amusait à sonner la grande cloche, et tout le monde feignait de croire que le curé ou les La Rochefoucauld arrivaient. Mais aujourd’hui aussi La Rochefoucauld et curé s’abstenaient de répondre à l’appel d’Indiana. Elle ne parlait plus à Fontranges que par signes, par gestes, mais ces pauvres gestes désignaient cette fois sa vie réelle, sa boîte de drogues, ses bleus au bras, son porte-monnaie vide, témoins enfin sincères. Puis sa jarretière craqua, et elle devint toute rouge, car il fallait la raccrocher sans que le barman se doutât de rien, ou elle serait expulsée pour toujours. Elle commença sur elle-même un lent travail, celui du serpent qui avale un animal encore doué de défense, ou de l’acrobate qui casse sur soi des chaînes, ou de l’ambassadeur dont les bretelles ont sauté juste à la minute où il présente ses lettres de créance. Fontranges, habitué à découvrir l’âge d’êtres sur lequel il est peu lisible, les chevaux, les perdrix, les biches, voyait qu’elle avait vingt ans.
Puis on ferma le bar, et ils sortirent. On criait des journaux malgré l’heure tardive, car c’était le 31 juillet 1914, et tous les passants parlaient de l’Allemagne. Indiana était allée en Allemagne. Un ami allemand, rentré de Paris à Munich l’année dernière lui avait écrit de venir. Au milieu de la nuit, seule dans le train, elle avait cru comprendre le nom de Munich, et était descendue sur le quai. C’était la gare d’un village de Franconie. Sans un sou, incapable de se rappeler le nom de l’ami de Munich, elle était restée là un mois. Ce qu’avait pu être l’existence d’Indiana à Frankenthal-unter-Main,--car c’est le nom que son oreille avait pris pour Munich,--où elle ne connaissait âme qui vive, et ne pouvait dire un mot, restait un mystère. Mais, avec un dédain implacable pour les hommes, on se tire d’affaire toujours. Elle y avait mangé un gibier excellent, des espèces de dindons qui se réunissent à minuit, les imbéciles, et luttent pour leurs femelles au clair de la lune.--Des coqs de bruyère, ou tétras, indiqua Fontranges.
Dans une débauche de lumière, qu’une nuit de quatre ans allait suivre, Paris se consumait. Les boutiquiers avaient laissé leurs boutiques ouvertes et allumées. Fontranges, venu pour un obscur sacrifice, escortait Indiana dans la route la plus étincelante que vainqueur ait suivie, corrigeant seulement les termes toujours inexacts dont elle appelait les chiens et les chevaux qui passaient. Les concierges d’Indiana n’étaient pas couchés. Ils attendaient chaque locataire pour avoir des nouvelles d’Allemagne. Ils questionnèrent longuement Fontranges, qui les rassura. Aucun certes ne se douta qu’Indiana ramenait un cousin du Kaiser! Dans un coin de la loge, une petite fille le regardait de son berceau. Indiana la caressa. Rien ne rassure comme un vêtement bien coupé, bien repassé, un linge méticuleusement propre! A chaque étage, une tête apparaissait et interrogeait ce monsieur si bien mis. Il rassurait tout le monde, surtout les enfants, qu’il caressait du côté non caressé par sa compagne. Ce fut la seule maison de Paris où l’on dormit tranquille cette nuit. Enfin l’on parvint à l’étage d’Indiana, à l’étage sans enfants. Il n’y avait pas de chaises chez elle. C’était la première pièce au monde que Fontranges vit sans aucune chaise. Il était emprunté et ému comme un chrétien dans une mosquée. Lui, qui avait l’habitude de ranger soigneusement ses habits, de tendre son pantalon, de déposer sa lavallière, obligé de les laisser ainsi à l’aventure, avait l’impression de se donner à une vie nouvelle qui jamais n’exigerait plus de vêtements..., de plonger, pour toujours... Cependant toute l’Europe l’imitait et, cette nuit-là, se donnait à la guerre.
Il venait de rentrer à l’hôtel du Louvre quand Jacques arriva. Dans un accès d’égoïsme qu’il croyait être l’enthousiasme, Jacques couvrit son père de baisers. Le père les rendait.--Comme la guerre efface tout! pensait Jacques.--Ah! qu’auprès d’un pareil chambardement, pensait Jacques, mon accroc est peu de chose!... Tant de gens allaient mourir, une vieillesse si soudaine rongeait chacun de ses camarades, qu’il se sentait purifié. Il avait raison. Il fut tué dès 1914. La balle entra par l’épaule, et chemina jusqu’au cœur, comme un ver... Pour Indiana, elle était saine.
* * * * *
Cependant Bella et Bellita de Fontranges, qui avaient reçu au printemps, sous je ne sais quel prétexte d’épidémie, défense d’embrasser personne, commençaient à trouver le temps long et jouaient, tant leur ressemblance était grande, à s’embrasser l’une l’autre en s’embrassant chacune dans la glace.
CHAPITRE VI
Ma brouille avec Bella ne satisfaisait point Jérôme et Pierre d’Orgalesse.
Je rencontrais souvent, dans la salle à manger de l’Automobile-Club, ces deux quadragénaires géants. Toujours assis à la même table près d’une fenêtre, tous deux penchés en sens inverse sur la place de la Concorde, ils suivaient de leurs regards croisés les voitures, les autobus, les piétons, surveillaient la Tour Eiffel, la porte des Tuileries, et ils en tiraient des indications précises sur ce qui se passait au fond des cœurs dans Paris. Tous deux, et aussi Gontran leur aîné, semblaient avoir toutes les passions. Ils faisaient courir, ils jouaient, ils avaient des collections de porcelaines et de mauvaises habitudes. En fait, ils n’avaient qu’un vice: la curiosité. Eux-mêmes étaient sans mystère, car leur passion était si vive qu’ils avaient accepté de passer aux yeux au monde d’abord pour des indiscrets, puis pour des espions, puis pour des névrosés. Ils n’inquiétaient plus, on leur pardonnait maintenant comme on pardonne aux perversions. Leurs amis timides les disaient psychologues. C’était faux, car ils ne se contentaient pas d’observer un être, une famille, une race, ils observaient, au microscope, au microphone, tous les Parisiens. Ils étaient les espions de Paris pour un dernier jugement laïque et mondain. Mais ils n’avaient, à part leur vice, rien de déplaisant, de brutal, et même de faux. Très grands, d’une beauté latine courante, mais dont la banalité ne suffisait plus à les dissimuler, ils étaient doués tous trois de qualités qui voisinent rarement avec l’indiscrétion, de tact, de générosité, et leur nez fort, leurs paupières fendues jusqu’à entamer la base du nez, leurs oreilles admirablement pourvues de tous les perfectionnements de la coquille et du labyrinthe, abritaient des sens aigus, qu’ils exerçaient constamment à la chasse ou aux sports. Pas un de leurs chevaux ou de leurs chiens qu’ils n’eussent d’ailleurs acheté d’un particulier, le jour où cet achat leur permettait de pénétrer pour la première fois dans une maison et dans une existence, ou de vérifier quel mouvement la vue de l’argent provoquait chez le vendeur. Leurs automobiles elles-mêmes n’étaient acquises que d’occasion, ou, neuves, à des constructeurs qu’une grande passion agitait. Par naissance, par souci d’éducation classique, ils étaient seulement préoccupés des secrets de cet amalgame soumis aux lois civiles mais dégagé des lois morales qu’on appelle le monde. La vie secrète d’un Chevreuse les intriguait plus que celle d’un Potin, celle d’un académicien plus que celle d’un jockey,--à moins que Potin et jockey, par l’amplitude ou l’élévation de leur folie, ne franchissent cette barrière qui sépare la tragédie de la comédie larmoyante. Ils étaient les Racine de notre époque. Ils amassaient, sans les divulguer, car ils bavardaient rarement si ce n’est pour amener les confidences, des albums de mouvements généreux, surhumains, trop terrestres, bas, qui sans eux se seraient dilués en ne laissant pas plus de trace que les forces de la houille bleue. Le résidu le plus palpable de la vie mondaine, de tant d’amours, de haines, d’infamies et d’abandons, de disputes de préséance et de querelles de plagiats, de même que toute la houille bleue ne sert en ce début de siècle qu’à alimenter une petite usine et occuper une famille en Oranie, servait seulement à unir dans leur affection les trois frères. Souvent celui qui voyageait aux Indes ou au Japon pour y obtenir quelque révélation sur Lord Curzon ou sur une ambassadrice à la mode recevait un télégramme chiffré ainsi conçu: _Liaison Annibal confirmée. Enlèvement Rachilda prochain._ Car ils aimaient plutôt prévoir un événement du cœur que le comprendre une fois périmé. Ce qu’ils appelaient le secret n’était pas en retard sur la marche de l’univers; ils n’avaient rien du détective, ou du savant; ils n’ouvraient pas les tombes. Mais ils voulaient être en avance de quelques heures ou de quelques matinées sur les catastrophes sentimentales de notre époque, sur ses couronnements moraux. Exercés par trente ans de recherches, ils savaient distinguer dans les intrigues en apparence les plus banales celles qui conduisaient à la mort. La chronique mondaine du _Gaulois_ et du _Figaro_ avec ses comptes rendus, ses enterrements et ses mariages, leur fournissait la plus dramatique de leurs lectures. Ils lisaient même l’_Humanité_ pour sa nécrologie. Parfois, quand ils croyaient leur science du vieux continent à peu près à jour et que les drames y étaient encore en bas âge, ils laissaient une sentinelle unique et partaient à deux pour une nouvelle terre. Mais les cœurs des Argentins et des rajahs n’étaient pour eux qu’un alphabet, ceux des Américains du Nord un transparent, et ils revenaient avec joie en Europe, en France surtout, où déjà la vague d’amour et de haine avait pris ses volutes de l’année. L’été, ils partaient selon la mode pour Deauville ou pour La Baule, étendaient leurs trois beaux corps nus sur la plage, dans une fausse indifférence, qui intriguait et aiguillonnait les liaisons sur leur déclin ou sur leur orient, et, dans leur dos cette foule comprise et connue d’eux, devant eux ce gouffre, ils discutaient métaphysique, toujours d’accord sur les hommes et discors sur les éléments, se contredisant non sans humeur sur la sensation et sur la matière, jusqu’à l’heure où le flux montant daignait les prendre. Ils nageaient loin, épousant chacun un secret différent des vagues de fond, des sables, se laissant prendre quelquefois à titre personnel par un courant ou par une algue. Autant ils se trouvaient unis face aux vivants, autant chacun dérivait vers une nage propre ou un désir particulier de mort ou de survie. Du rivage, on voyait le faisceau fraternel, secoué par la force primitive, flotter à trois exemplaires, dissocié pour la première fois. Ils sortaient de la mer presque brouillés, presque distraits, comme de la mort.
Depuis quelques mois Jérôme et Pierre étaient tristes. Leur aîné allait mourir. Une chute de cheval lui avait causé au foie une lésion maintenant sans remède. Humilié de mourir frappé au seul organe dont le nom ne puisse être pris, du moins à notre époque, dans un sens spirituel, non au cœur, non aux entrailles, mais au foie, il allait rapidement vers ce que Jérôme appelait l’au-delà, Pierre le mot-croisé, et lui le néant. Tous trois évitaient d’ailleurs de discuter sur ce point. Les médecins donnaient encore six mois à Gontran. Il mourrait tout au début de 1926. Il le savait. Pour distinguer mieux sur les humains les empreintes des passions et des maux, il avait tenu à faire autrefois sa médecine, son stage à la Salpêtrière. Il n’y a pas d’empreinte plus simple à déchiffrer que celle de la mort. Il savait d’ailleurs aussi lire dans la main. Il lisait dans les siennes: il allait mourir. Il y aurait, gravées sur sa tombe, deux dates côte à côte, 1876-1926, séparées par un tiret. Ce tiret était sa vie.--Tiens, dirait-on, Gontran avait cinquante ans juste! C’était faux, car il mourrait en janvier et il était né en décembre. La vie lui prenait injustement presque toute une année, elle travaillait avec lui, comme avec tous les autres, en gros... Il ne sortait plus de son appartement. Il s’irritait d’être nommé Gontran, nom si peu fait pour un mort. Il n’y avait plus chez lui ce déballage de caisses de tableaux, d’objets modernes qu’il ouvrait avec la même angoisse qu’une lettre. Plus de lettres de la civilisation, du siècle. Parfois il désirait mourir. Mourir au besoin avant la fin de l’année, pour embêter le sort. Puis l’idée de ces chiffres qui se répondraient harmonieusement sur le marbre, de ce demi-siècle plein, le caressait, et il immolait sur sa tombe, à cette belle rime de ses chiffres, les trois saisons perdues.
Sa curiosité n’avait pas diminué. Des amis douteux avaient même dit à ses frères:--Pauvre Gontran, qu’il doit bien prendre cela, comme cela va être intéressant pour lui! Non. Cela, ceci plutôt, ne l’intéressait pas... Il s’acharnait plus encore sur les pistes de l’année. En vain ses frères essayaient-ils parfois de lui donner l’idée d’une Europe où les adultères étaient fidèles, les jeunes époux sans ressentiment, les douairières sans folie. Gontran au contraire sentait que cette année 1926 allait être fertile en cheminements des vertus, en affleurements du vice. Il devinait que de belles proies qu’il avait suivies depuis des années allaient justement dans cette année fatale se déchaîner, livrer leur raison ou leur secret. Des joueurs, l’honnêteté même,--qu’il guettait depuis longtemps,--allaient tricher. Il souffrait de ne pas savoir quelle conclusion aurait l’affaire Dubardeau-Rebendart; de ne pas savoir comment tournerait ma brouille avec Bella. Il s’irritait de la lenteur de Rebendart, de ma lenteur. Voilà que, du fait de cette lenteur inutile, la vie des moindres hommes autour de lui devenait un problème dont il ne connaîtrait pas plus la solution que celle de la lutte des anglo-saxons et des latins, ou de la ruine des falaises de Dieppe. Que les gens vivaient au ralenti cet été! Ce qui lui restait de force s’usait à l’immortalité de son concierge ou du facteur. Que le rythme de la vie lui semblait faux, à cette distance de la mort! De vraies passions devraient se loger entières dans des après-midi, tous les mouvements épars à travers une année dans une semaine, au plus. Quelle hypocrisie, au fond, que cette lenteur! En huit jours, un Dubardeau sincère aurait reconquis Bella, l’aurait quittée... Mais, pour presser ces tortues, il aurait été nécessaire que toutes fussent condamnées à une mort prochaine, et que Gontran d’Orgalesse fût bien portant.
Ses frères partageaient son impatience. Pour la première fois ils usaient du crédit et de la force mondaine que leur donnaient tant de secrets pour hâter la marche de telle liaison ou de telle rupture. Jusqu’à ce jour, ils ne s’étaient pas crus plus qualifiés pour intervenir dans une aventure qu’un jardinier pour hâter la maturité de ses légumes ou de ses fruits. Par amour de Gontran, ils renoncèrent à ce détachement. Pour Gontran mourant, ils firent des primeurs. Eux, qui attendaient avec la sérénité et l’apathie de Dieu que Chatillon-Luçay prît sa femme en flagrant délit, que lord Bastle présentât enfin à la cour sa femme américaine, que la vérité sur Barbette fût connue, pour Gontran ils avancèrent par une lettre anonyme, par leur action sur le prince de Galles, et par une forte prime, ces trois révélations. Quand ils entendaient dans un salon un mot d’esprit, une comparaison, ils la téléphonaient aussitôt à la maison pour être sûrs qu’elle arrivât avant la mort. «Frère chéri, télégraphiaient-ils, nuit admirable. Yvonne a comparé firmament haussé d’un cran à machine à écrire haussée pour majuscules...» Tant les métaphores neuves paraissaient de vraies nouvelles à Gontran! Le jour où ils m’invitèrent, je sus donc qu’ils intervenaient dans mon amour.
Je m’étais amusé à leur rendez-vous place de l’Opéra, sur le refuge central, pour brouiller toute piste. C’était mettre deux bassets au rond-point où se croisent tous les gibiers de la forêt. Une odeur plus commune que celle de leurs chasses habituelles les désorientait, un mouvement plus rapide que ceux de la vie mondaine les affolait. Autour des numéros d’autobus, les mains leur semblaient se tendre pour des numéros de flirt, de passion. Ils virent débuter, s’ébaucher des connaissances qui devaient fournir dans les huit jours aux faits-divers des suicides ou des entôlages, ils virent un premier baiser, ils virent une rupture. Pour contenter Gontran mourant, il eût fallu que le monde aimât, oubliât à ce rythme vulgaire. Ils me suivirent avec un regret, d’ailleurs bientôt dissipé, car ils aperçurent dans une confiserie des Boulevards une amie, et Jérôme entra sous un prétexte pour voir la qualité des bonbons qu’elle offrait. Le ciel était tout bleu, Paris tout vernissé. Je marchais à leur droite, pour ne pas sembler un voleur entre deux gendarmes, et mon côté droit tout seul baignait dans du soleil et dans du libre choix. Le côté du cœur était sous leur contrôle. Je sentais qu’ils me menaient vers une brouille définitive ou une réconciliation, et je les suivis au Jockey.
C’était l’inauguration du nouvel hôtel du Jockey, une date. La perte de l’ancien Jockey avait paru aux Orgalesse une disparition aussi terrible que celle de la bibliothèque de Louvain. Les cercles, les restaurants célèbres étaient pour eux des lieux chargés d’histoire, étaient les coulisses du vrai théâtre, les points les plus sensibles de Paris, mais aussi les plus tranquilles et ceux où, dans un noble et pacifique automatisme, dans une chaleur surveillée au thermomètre par les maîtres d’hôtel comme la plus favorable à la race humaine, les passions, les haines, les indifférences s’entretenaient et se transmettaient. C’étaient leurs cathédrales. Que le Jockey eût quitté la rue Auber, que l’aristocratie française en veine d’amour ou de jeux n’eût plus, pour venir au Jockey, à passer devant le coiffeur du rez-de-chaussée à boutique régence, à traverser par le Grand Hôtel quand il commençait à pleuvoir, à se heurter à des Américains du Sud dans toute la rue, et uniquement aux Soubise et aux Gramont à partir de l’escalier, tout cela leur semblait inconcevable et troublait leur sens même de l’orientation. Que les propriétaires de courses d’obstacles n’eussent plus à prendre une ou deux fois par jour l’ascenseur pomponné, que disparût sur tant de chefs de famille illustres ou milliardaires l’odeur de ce savon de lavabo immuable depuis cinquante ans, ils en étaient amoindris, comme si les bases de leur art ou les bases des passions dans Paris en étaient ruinées. Aussi se hâtaient-ils vers le nouvel hôtel, anxieux de voir quelle rose des vents, quel carrefour des cœurs le nouveau Jockey allait signifier désormais.
Passés de la peluche au plâtre frais, les vieux larbins s’accordaient des éternuements, déploraient, quand leurs yeux s’égaraient sur les fenêtres, cette disparition des chambres du Grand Hôtel où s’apercevaient tant de scènes distrayantes, s’énervaient de ces apparitions de moineaux, de merles, maudissaient les cris d’enfants qui leur parvenaient du jardin au lieu de la rumeur bien adulte de la rue Auber, et se précipitaient vers les pardessus râpés de l’aristocratie française comme vers la fidélité. C’était tout ce qu’ils avaient pu sauver des faux cuirs de Cordoue, du velours, de la panne, et des cordons terminés par des glands à franges. Rien n’était au point pour eux. Les glaces, au lieu d’apporter l’obscurité, scintillaient. Au lieu d’apercevoir dans les glaces un reflet de famille, on s’apercevait dans tous ses détails, et répercuté personnellement de miroir en miroir. Si un membre commandait des toasts, il n’y avait plus à téléphoner à la concierge qui les grillait dans l’arrière-boutique du coiffeur. Si un membre s’arrachait un bouton de culotte ou se déchirait, il n’y avait plus pour le recoudre la gouvernante du vieux médecin du quatrième. Évanouies, ces secondes entières passées entre deux portes-soufflets avec des plats odorants. On ne savait même plus les spécialités du Jockey, qui étaient avant le déménagement les épinards et la compote de pruneaux. Au lieu d’arriver dans leurs habitudes les plus invétérées, tous ces messieurs avaient l’air d’arriver à l’hôtel.
Jérôme et Pierre d’Orgalesse buvaient des yeux ce que ce spectacle avait de vierge. Sur ces murs vides encore en secrets, en pathétique, en souvenirs, ils posaient déjà, premier apprêt, le futur souvenir de ce déjeuner inaugural avec l’ami de Bella Rebendart, et de leur frère malade. Cette suppression des divans ronds au centre des salons, qui permettaient jadis à cinq ducs de se parler sans se voir, seule survivance des tables rondes des forêts, cette disparition des andouillers dans l’escalier, qui mettait un terme aux débauches d’esprit que se livrait à leur vue la haute agriculture française, leur paraissaient des changements d’habitudes morales. Ce quart d’heure de retard pour le déjeuner inaugurait un nouvel horaire des sentiments. Seuls le Punch et les London Illustrated reliaient l’ancien club et le nouveau dans l’esprit du personnel et des maîtres. On se les arrachait comme une preuve d’identité. L’Angleterre a vraiment du bon. Mais la vieille odeur de pipe et de dent cariée chère aux ambassadeurs retour d’Orient, ou au banquier qui venait de quitter le boudoir de sa danseuse, était remplacée par un parfum réclame. C’était la première odeur de cet être multiple, Jérôme et Pierre l’aspirèrent avec délices. Ils m’accablaient de mots aimables. Ils me présentaient à tous. Je sentais qu’ils m’avaient apporté là, m’emmurant dans les présentations, comme on emmure un chat ou une pièce d’or dans la première pièce d’un édifice. Soudain ils se turent, regardèrent un groupe qui entrait, se firent signe, c’était le premier croisement de gibier, c’était Bella et Rebendart.