Bella

Part 14

Chapter 14839 wordsPublic domain

Il était tout voisin. Indiana en dix ans n’était jamais allée à la campagne, n’avait jamais circulé en auto, n’avait même pas atteint la limite des théâtres. Les bars qui l’avaient successivement abritée des obus, des bombes, de la police, avaient des numéros différents, mais étaient dans la même rue. Elle avait échangé le 27 pour le 15, puis pour le 9, changé de cases, dans un jeu qui durerait sa vie. L’achèvement du boulevard Haussmann avait rétréci son domaine, mais il ne lui venait pas à l’idée de franchir cette nouvelle zone. Il faut se réduire, dans l’époque où nous vivons. Aussi pour elle les ennuis qu’elle avait avec chacun des barmen, des bargirls ou des agents étaient-ils centuples, comme dans une île, Paris pour elle n’avait que trois barmen, six agents. Vous pensez s’ils la reconnaissaient! Fontranges était dans le bar depuis quelques instants quand Indiana entra.

Elle était seule. Indiana était d’ailleurs toujours seule. Elle n’avait jamais été vue donnant le bras à un homme, se promenant avec un homme... On pouvait exercer ce métier sans se compromettre. Les compromissions à ses yeux c’était l’amitié, la camaraderie. Elle n’avait pas changé; le même teint laiteux sans poudre, les mêmes lèvres rouges sans rouge, les mêmes yeux bleus à iris si larges qu’ils semblaient dévorés par une cataracte, ses sourcils noirs, ses cheveux blonds tirés en arrière, offrant avec indifférence son visage sans vie comme une table d’expérience sur laquelle les couleurs se différenciaient à l’extrême. Entre ce rose, ce bleu, ce blanc, il y avait des différences de siècle, de climat, de matière... Le bar était à peu près vide. Machinalement, comme en hypnose, elle se dirigea vers Fontranges, s’assit près de lui, et tout recommença. Fontranges considérait ce beau front sans pensée, ces beaux yeux sans regard, ce corps lourd et dense à poignets et à chevilles délicats, que la paresse plus que la mode enveloppait de vêtements faciles, presque de vêtements d’enfant. Quel mal, quelle faiblesse humaine, par amour de Bella, venait-il cette fois prendre de cette femme? Elle ne l’avait pas reconnu. Elle ne reconnaissait pas les objets que Fontranges sortit pour éveiller sa mémoire, le porte-cigare que le cheval en écume, la boîte d’allumettes que des hures de sangliers rendaient pourtant caractéristiques. Mais elle ne reconnaissait jamais rien, à peine l’Opéra. Elle parla. Il apprit ce qui s’était passé en ces dix ans. La revanche de Bella sur les hommes s’était poursuivie. Elle leur volait la cocaïne, l’héroïne. Un phénomène avait voulu l’épouser, très riche. Il la croyait sans amant. Ce qu’elle s’était vengée de lui! Elle s’était arrangée pour se faire surprendre. Il avait voulu lui pardonner, il lui avait apporté trois bagues à choisir, elle avait choisi la plus chère et la lui avait renvoyée dans un pot de moutarde, le rubis scié en deux. Elle parlait sans accent, droit devant elle, assise comme une souffleuse, comme le souffleur indolore d’un personnage forcené que Fontranges voyait par moments à sa vraie taille... Le bar ferma, ils sortirent. Il l’accompagna, sans qu’elle eût dit un mot d’offre ou de refus, comme si depuis dix ans c’était lui qu’elle venait chaque soir attendre vers minuit. Elle habitait la même maison, la même chambre. Fontranges se rappelait chacune des têtes effarées qui étaient sorties voilà dix ans des portes de chaque palier pour se renseigner sur la guerre. Il regretta ces arrêts à chaque étage, ces enfants à chaque étage à rassurer. C’était eux surtout qui l’avaient rassuré lui-même. Dans la chambre, toujours pas de chaise. Il fallait plonger dans cette nuit affreuse et douce toujours comme un nageur d’un promontoire. Quand il fut couché, la lampe éteinte, elle se promena longtemps nue, garnit nue son fourneau d’essence. C’était son remède pour éviter les incendies, qu’elle craignait. Ce fut une bête tachetée de glace et de feu qui se glissa près de Fontranges.

Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Fontranges sanglotait. Jacques, Bella, unis soudain dans un amour parfait, s’étaient penchés sur lui.--Je suis ta fille, disait Jacques.--Je suis ton fils, disait Bella... et ils s’embrassaient... Indiana n’avait jamais entendu pleurer un homme. Mais elle avait eu assez d’autres expériences pour essayer de deviner ce bruit. Elle prêta l’oreille... Ce n’était pas l’éternuement. On n’éternue pas cent fois de suite... Ce n’était pas, comme voilà trois semaines, l’angine de poitrine. Dans l’angine, on se débat, on appelle au secours... Il était trop vieux aussi pour avoir eu les gaz... Peut-être tout bonnement une attaque... Et encore non, l’attaque dure une seconde, et celui-là n’avait vraiment pas l’air d’avoir fini!... Il n’y avait pas de doute. Cet homme près d’elle pleurait. A Indiana seule arrivaient ces aventures! Pour la première fois, la maladie d’un homme lui arracha une parole.

--Eh bien, papa, demanda-t-elle, dans ce langage incestueux qui était sa seule tendresse; tu pleures?

Il se contint, mal...

--Ça ne passe pas, mon oncle? Tu veux de l’aspirine?

Une minute s’écoula... Un sanglot revint...

--Ah, frère, sûrement, l’amour n’est pas drôle! dit-elle.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 14 JANVIER 1926 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME)