Chapter 8
--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, filons...
M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au coin d'une rue, il me quitte.
--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez vous, mais... je crains... une personne seule attire moins l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...
Et il part, se dissimulant le long des murailles.
Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. Mon père m'ouvre la porte.
--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...
Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la _Marseillaise_.
--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît bien là l'esprit teuton!
Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.
J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en examinant les maisons du voisinage.
Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, bien doucement, pour qu'il n'entende rien.
J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est dommage. Ah! ce fameux M. Legros!
***
Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.
--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père.
--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher.
--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.
--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants; ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre!
--C'est infâme, dit mon père.
--Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine, songeuse.
--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation...
--Une capitulation honorable, fait ma soeur.
--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.
--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre.
--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une capitulation honorable...
***
Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.
XII
Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous apportent des nouvelles en même temps que des provisions.
Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au courant des objets nécessaires à la vie moderne.
--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne prennent rien, ça ne va pas trop mal.
--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? ricane mon grand-père.
On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous.
C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout.
--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux hommes.
Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français; celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai peur.
Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où l'on va leur dresser des lits.
--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le sous-officier.
Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, où il sera très bien.
--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.
Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge.
--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.
Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche.
--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche?
--Pourquoi faire, monsieur Jean?
--Pour l'emporter.
--L'emporter où?
--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....
--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean?
--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en tuer un. Mais nous vous en empêcherons.
Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par le bras.
--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens?
Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est tout vert de rage.
--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant... C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce que j'aie pris une détermination...
Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.
***
Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:
--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp...
Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous souhaite très poliment une bonne nuit.
--Un charmant garçon, dit mon père.
--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?
--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.
--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète.
Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le jardin.
--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre les noms que j'ignore?
--Mais non, au contraire... avec plaisir...
Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand.
--Quel est le nom de cette fleur rouge?
--Un géranium.
--Et celle-là?
--Un oeillet d'inde.
--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces fleurs.
Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il?
Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit l'immobile silhouette de la bonne.
--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée. Jean, surveille-la bien, cette croisée.
--Oui, grand-papa.
--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer.
Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation d'une touffe de rosiers.
--Quel est le nom de ces rosiers?
--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin est un peu frais...
--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme?
--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous offrir la goutte, et si vous...
--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit.
Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette toujours. Mon père se tord les mains...
Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de l'Allemand, le chapeau à la main.
--Qu'y a-t-il monsieur?
--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins, une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de votre nation me sont trop connus...
--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en frisant sa moustache.
Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir.
***
Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine.
--Monsieur est ici?
--Oui, Germaine.
--Je veux lui parler tout de suite.
--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?
--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis bientôt huit jours.
Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute habitation où ne résident que des domestiques.
--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là.
--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux.
--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent, vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais monsieur ferait mieux de revenir.
--Et au Pavillon? demande ma soeur.
--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au moins; c'est là que demeure le commandant.
--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle doit avoir peur!
--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la commune trouve qu'il se conduit très bien.
--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons, bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre!
--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les mains de ce qui arrivera.
Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève.
--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.
Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement décidé. Il nous fait ses adieux, très ému.
--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible.
Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de Catherine.
--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en réponds...
--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela.
***
Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris qu'elles formaient le 5e corps prussien.
Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de potence, et picoté comme un dé à coudre.
Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes. Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a de drôles de choses dans la nature.
--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner est israélite.
--Ah! c'est un Juif!
--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli.
--Ah!... Il a un nom allemand.
--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté mêmes...
Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous.
XIII
Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. Elle est partie sans colère, en disant même qu'_elle comprenait ça_, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.
J'ai pleuré comme un veau.
Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis triste comme tout.
J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours dehors. Il y a tant de choses à voir!
Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils devraient être propres.
Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'épaulettes, de clinquant, de panaches.
Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de la ville.
J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux soldats au pied de cette statue. Le château est converti en ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la convention de Genève.
***
Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le médecin.
--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les enfants...
Et elle ajoute, tout bas: