Bas les coeurs!

Chapter 7

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--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la tête.

Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_!

Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et Badinguet.

--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire souffrir des journées entières, quoi!...

--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la brûlure. C'est d'un douloureux!

--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...

--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et les laisser mourir là!

--Bravo! crie M. Legros.

Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger l'épicier.

--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils ont versé! La vengeance!...

Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac.

--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!... Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, je le tuerai...

Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.

--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...

--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle vient de dire! Ah! c'est beau!

--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres.

--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande mon père.

--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon virile... L'histoire nous apprend...

--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.

--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente dans la tête de Sisara.

--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu, voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!

--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment dirai-je?...

--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!

M. Legros essaye de calmer sa femme.

--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment... Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... enfin...

--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah! Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger sacrifice!

--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un peu.

--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, moi!

--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être aller trop loin.

Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge comme une pivoine.

--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain.

--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue...

--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis. Mais le prologue...

Quel prologue? quel épilogue?

Mme Arnal minaude.

--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette idée-là... Je ne comprends pas...

--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...

Mme Legros est une vraie patriote.

Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.

XI

Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui ornaient ma chambre gisent à côté de lui.

--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment! Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!

--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...

--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.

--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...

--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.

--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là, dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment complet.

--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun fasse son devoir...

--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors, Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...

--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles une douzaine de mille hommes au moins...

--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!

--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un défenseur à la patrie.

--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.

Mon père arrange les armes dans la fosse.

--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous me rendrez service.

--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...

L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde curieusement et, tout à coup, éclate de rire.

--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la place dans le trou...

M. Legros s'en va, rouge de colère.

--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui?

--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse. Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là...

--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce matin?

--Pas encore, papa.

--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à onze heures.

Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête.

--Oh!

Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!

Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place. Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant l'épouvantable chevauchée...

Je rentre à la maison, en courant.

--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre Prussiens!...

On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant.

--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses membres.

--Oh! oui! Et grands! grands!

--Brrr!!

--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?

--Deux fois plus gros que le revolver de papa!

--Et des lances?

--Et des lances.

--Et des sabres?

--Et des sabres.

--Brrr!!

--Ils ne t'ont rien dit en passant?

--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui avait une grande barbe rouge.

En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet; ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le menton:

--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.

Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit rudement émue.

--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on pense...

Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir menti.

--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.

--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les Prussiens n'auront pas.

Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes, nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refusé de venir à Versailles.

--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en pleine campagne, dit Louise.

--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...»

--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur.

--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.»

--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.

--Je souhaite, dit mon père...

Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là...

Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?

Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je vais lui ouvrir la porte.

--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, bientôt... Au revoir.

Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...

***

Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard du Roi.

Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais c'est rudement bon de trembler comme ça.

J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, mais je n'ose pas...

Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...

--Les voilà!

Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.

Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.

--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.

Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!

Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres. Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits comme des automates.

Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses...

Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des drapeaux tricolores sur la route de Berlin...

Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer, au milieu du dernier régiment d'infanterie.

C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont enguirlandés de lierre et de feuillage...

La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à échelles...

Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.

Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.

--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.

J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la canne à la main.

Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.

--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?

C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir une fière peur.

--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...

--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?

--Oui, monsieur.

--Exprès?

--Oui, monsieur.

Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers, une tête brûlée?

--Mais, vous-même, monsieur...

--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps.

--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu les prisonniers?