Chapter 6
--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile!
Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés, vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées, ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants, cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.
--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les Prussiens!
Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs longs convois terrifiés.
Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les chaussées, avec leur branches.
***
--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands! S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas facilement.
--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne sautent les tranchées.
--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.
--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord, vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote.
--Vous croyez?
--Oui.
--Et pourquoi ça?
--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de l'ennemi.
--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc parfaitement inutiles.
--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout brûlé.
--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance militaire, à Rambouillet et à Versailles.
--On les a oubliées.
--Heureusement qu'on n'a pas _oublié_ de les vendre à des particuliers qui n'ont pas _oublié_, eux non plus, de les acheter à un prix dérisoire.
***
Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris.
--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?
--Oui, n'aie pas peur.
--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi, lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils seront bien obligés de faire la paix.
--C'est mon avis, dit mon père.
--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair?
--Mais oui.
--Et vous, monsieur Barbier?
--Mais oui.
--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...
Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants; les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris.
--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du coton dans ses oreilles, le soir.
Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M. Legros. Il s'approche de ma soeur.
--Allons, embrassez-vous, fait mon père.
Louise avance son front et Jules y dépose un baiser...
La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se précipitent vers les wagons.
***
Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.
--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...
Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son voyage:
--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça me fend le coeur. Cette pauvre petite!
Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:
--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! qu'est-ce que je vois là-bas?
--Un rassemblement, je crois...
Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.
M. Legros s'approche.
--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie...
Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros montre son sabre et les galons de sa manche.
--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne plus causer de scandale et d'aller à la mairie.
Le turco secoue encore la tête.
--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi...
M. Legros n'y tient plus.
--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme français...
Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix terrible:
--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, Prussien!...
Et il retombe.
--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose en face.
Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du pas de sa porte.
--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
Il nous entraîne à sa suite...
***
Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il été tué?...
X
Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père s'écrie, en haussant les épaules:
--Laissez-moi donc tranquille!
Et M. Beaudrain lui répond:
--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira par s'entendre.
Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et l'on ne s'entend jamais.
Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois:
--C'est infâme!
Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme l'empereur--Badingue--Invasion III!
--C'est infâme!
Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille.
Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur; M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées.
--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis!
Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées, le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse derrière le canapé.
--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. Oser prétendre que Badinguet...
--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.
--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.
--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée!
--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien fait!
--C'est infâme! crie mon père.
--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!
--Espèce de Prussien!
--Badingueusard!
--Mauvais patriote!
--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!
--A bas Badinguet! hurle M. Legros.
--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux, sans-culotte manqué!
Des huées couvrent la voix de M. Pion.
--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la Marianne!...
--On devrait vous fusiller!...
M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase.
--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné casaque...
M. Beaudrain cherche à s'interposer.
--Permettez! Messieurs, permettez!...
Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion.
--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez comprendre que votre présence... désormais...
M. Pion se retourne, tout d'une pièce.
--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!
Et il sort, en faisant claquer la porte.
--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains. Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que vous dites de ça, monsieur Merlin?
--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide.
--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas.
Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit.
--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais?
--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je venais te le dire.
--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable!
Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui.
--Tenez! là!
Toutes les têtes se penchent.
--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le monde fait son devoir...
M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré.
--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs... Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._
--_Sursum corda!_ répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne savent pas le latin.
--_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment...
Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma présence.
--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs t'attendent.
Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé après mon départ. Elle a refusé de m'en donner.
--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment.
--Oui.
--Monsieur Merlin aussi?
--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser.
--Ah!... Et l'on a fait serment de...
--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur. _Sursum corda!..._
***
J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était décidément au-dessous de tout comme jardinier.
--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pièce où il est question de la piété filiale du planteur de buis.
--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la famille.
M. Beaudrain doit me tromper.
Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--Je ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon la colle et la peinture, au moins.
Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre vivait encore!...
***
L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de me quitter, une belle grappe de raisin.
--Mais, madame, je vous remercie.
--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi?
--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.
--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.
Je rentre à la maison, ma grappe à la main.
--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça?
--On me l'a donné.
--Qui ça?
--Mme Pion.
--Tu dis?...
--Mme Pion.
--Ah!!!
Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler.
--Jean, arrive ici tout de suite.
Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe derrière mon dos.
--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?
Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...
--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce raisin?
--Oui, papa.
--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?
J'essaye de sauver mon raisin.
--Si, papa, j'ai honte.
--Alors, jette ta grappe.
J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!
--Jette ta grappe!
Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte! Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre.
Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de l'escalier. Elle a une lettre à la main.
--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?
Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa correspondance.
--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, Haute-Vienne, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
Je lis:
«Ma chère fille,
«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, elle se lève et s'essuie les yeux.
--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a les _deux cochons gras à vendre_.
--Là, Catherine.
La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. Je la suis.
--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...
Mon père recommence la lecture que je viens de faire.
--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. Votre frère est mort en défendant la patrie.
--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs qui...
--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots, saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France.
--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous, Catherine; songez...
--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, monsieur... vingt-quatre ans...
Elle fond en larmes.
--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.
--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère... Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...