Bas les coeurs!

Chapter 5

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Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé, du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait.

--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!

Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:

--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là traînerait le boulet!

***

La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, _arrangé à la moderne_.

Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.

Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon grand-père.

J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de basque.

Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle s'informe de nos études.

--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?

--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.

--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, aujourd'hui et demain.

--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.

--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me voir.

La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...

Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le ventre, tout souriant.

--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante, aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur pied tout d'un coup, un de ces jours...

--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants sont entrés, que je vais un peu mieux.

Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il m'étonne beaucoup.

La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.

--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras avec.

Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui joue le _Chant du Départ_. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et, avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux. Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes!

Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain soir.

***

J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras. On peut s'en payer: deux balles pour un sou.

Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son trône--celui où il va à pied, bien entendu.

En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute. J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je ne puis arriver à savoir de quoi il est question.

J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de soufflet de forge.

Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:

--Toutou, tou, tou...

Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre...

***

Germaine apporte un journal.

--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.

Ma soeur s'empare de la feuille de papier.

--Lis à haute voix, dit mon père.

--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre correspondant désigne comme le troisième jour de combat.

«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente canons leur auraient été enlevés.

«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre» appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.»

***

«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville, datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des 30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de notre armée.

«Mais elle se complète par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce _post-scriptum_ de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la lettre originale elle-même.

Le voici intégralement:

«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!»

--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le roussi.

***

--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison du village.

--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, moi aussi, que ça ne va pas bien.

Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec terreur les canons de fusil d'une embuscade.

Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.

Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les maisons qui précèdent la ville...

***

A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les charrettes restent en panne, le long du trottoir.

--Alors, il n'y a plus moyen de passer?

--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.

Un charretier s'esclaffe.

--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.

Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son fusil contre la grille et se mêle à la discussion.

Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris:

--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!

--Prussien vous-même!

--Vous allez voir ça quand nous aurons la République!

--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais qu'est-ce qu'il y a donc?

Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz, lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense nationale...

--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M. Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là, cet homme placide? Mon père l'interroge:

--Eh bien! ça va donc mal!

--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...

--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non?

M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face:

--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait prisonnier avec 80,000 hommes.

Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est nécessaire de donner une explication.

--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...

On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.

--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris.

--Ah! bah! Quand ça?

--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les principes! Les principes d'abord!...

Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.

J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de sans-culottes.

Je me tourne vers ma soeur.

--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la charrette de Charlotte Corday?

--Oui. Des républicains rouges.

Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des républicains rouges.

Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.

On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à hauteur du visage.

Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il s'arrête: des applaudissements éclatent.

Il fouille dans la poche de sa redingote.

Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être le couteau de la guillotine...

Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire.

Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux.

Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les deux chandelles par terre.

--Vive Vilain!!!

--Vive la République!

--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais les hommes avant.

IX

Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot _Impérial_ du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet».

--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui de cette révolution pacifique.

--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de violences, de désordres...

--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est cachée...

--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus monsieur Pion, depuis quelques jours.

Le père Merlin sourit.

--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse ses cris de: «Vive l'Empereur!»

--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.

Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.

--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan.

--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux. Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on appelle un césarien.

--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.

--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter.

--De le tolérer. Le mot est plus juste.

--Le commerce a ses exigences.

--Le professorat aussi.

--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne.

--Moi non plus.

--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.

--Moi aussi.

--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande chose.

--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin en se levant pour se retirer.

--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est jamais content.

***

Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais affligeantes.

--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?

Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:

--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on n'éprouve pas de la sympathie pour lui?

Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car elle a ajouté en souriant à demi:

--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, mazette!

Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour enseigne une rose entourée de ces mots: _A l'image des dames_.

Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs récoltes à Paris.

--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre, dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde nationale, et le sabre au coté.

***

J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai encore rien vu d'aussi ridicule.

Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes.

--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!

--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui peuvent résulter d'une résistance inutile.

--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre.

--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...

--Je pense à la patrie!

--Mais par pitié...

--Pas de pitié...

***

On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution.

Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de «s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.»