Bas les coeurs!

Chapter 2

Chapter 24,031 wordsPublic domain

J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête, pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.

Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir.

--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.

C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de dessert.

A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un savon et l'ouvrier aussi.

--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu es déjà si bien élevé!

Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que c'est mort.

--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.

Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur ses lèvres, qui pèlent comme de l'écorce de bouleau.

M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens qui habitent Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir.

Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris où son mari tient un magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautât un peu moins, par exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps d'attendre.

Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête, Versailles m'assomme.

Voilà.

III

Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre.

--Vous ne savez pas?

--Quoi donc?

--Le père Merlin est revenu.

--Bah! Vous êtes sûre?

--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs.

Et, plus bas:

--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il y a quelque chose là-dessous.

--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux savoir à quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute sorte de monde. N'est-ce pas, papa?

--Sans doute, sans doute; mais...

--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions à la manifestation... tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà.

Elle lit:

--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques centaines de voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se dirige vers le Château-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés des boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son indignation, se précipite sur ces stipendiés de Bismarck et les disperse, non sans avoir administré à quelques-uns des plus acharnés une correction bien méritée.»

Mme Arnal hoche la tête.

--Dame! vous comprenez bien qu'avec des idées comme les siennes...

--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète Louise très surexcitée. Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le père Merlin pour lui tirer les vers du nez.

Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon père.

--Mais papa ne voudra peut-être pas...

--Avec ça que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des demi-journées entières, chez le père Merlin! Allons, tâche de faire ce qu'on te dit.

Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au père Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne répéterai rien, rien.

***

Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un bâton de frotteur à la main et un pied déchaussé. Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des bêtises.

--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas avec toi? C'est dommage. La première fois que je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai de mes nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va au jardin. Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle du fond.

--Oui, monsieur Merlin; et vous...

--Je frotte!

Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends bientôt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement de la brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes.

C'est un brave homme, le père Merlin, mais il a ses manies. Quand il est en colère, quand il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction, vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne faudrait pas choisir ce moment-là pour le taquiner. Quand il vous a dit: «Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser tranquille. «Je frotte!» c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le croire, l'énoncé d'une occupation domestique. Ça veut dire: «Je suis en colère. Je passe ma colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que de la passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles.» Ça veut dire: «Fichez-moi la paix.»

On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le voisinage. Mais on continue à le fréquenter, à lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses opinions ultra-républicaines qu'il affiche très ouvertement. Il a de si belles fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gédéon, l'horticulteur, pour ses hortensias, le père Merlin, plein de dédain pour les produits primés, a traduit son opinion par un mot qui a fait rougir les dames. Il a dit:

--C'est de la fouterie.

Les dames qui ont rougi ont dû se rendre compte qu'il n'y avait rien d'exagéré dans cette appréciation, car elles ont continué à demander au bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement.

Car il est gracieux quand il veut, le père Merlin, très gracieux même. On voit qu'il a été bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, malgré ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu dire, à propos d'un jeune homme de vingt-deux ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule:

--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette.

Et le jeune homme s'est tenu coi.

Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il en a eu, mais qu'ils sont morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il n'a jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. Ça m'intrigue fort. J'ai demandé des renseignements à Catherine qui m'a répondu, mais avec un grand accent de conviction cette fois:

--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni.

Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de _sa femme_, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain».

Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue. Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à lui faire plaisir.

J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin! Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.

Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui.

--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien.

Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.»

Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne ça, et--le plus tôt possible.

Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est plus pâle que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la tête. Je vais lui demander des nouvelles de sa santé et tâcher de le faire causer. Il peut se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra. Je ne dirai rien, à la maison.

--Vous allez souvent à Paris, maintenant, monsieur Merlin?

--Mais oui.

--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez été pour l'enterrement de Victor Noir.

--Ah!

--Est-ce que c'était un bel enterrement?

--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de vivants.

--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes resté trois jours?

Pas de réponse.

--Est-ce que c'est à Paris que vous vous êtes fait mal à la tête?

Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a fait tourner comme un toton et m'a mis bien en face de lui.

--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce sale métier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je ne te répéterai pas ça deux fois.

Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant une table où sont déposés ses journaux.

***

Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reçoit encore chez nous... tu peux parler!

Je dirai tout!

Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de vouloir desserrer les dents... Si, il vient de déposer son journal pour bourrer sa pipe et il a murmuré:

--Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous épousseter avec leurs panaches.

J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut.

--Monsieur Merlin, je m'en vais.

--Si tu veux.

--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien?

Je lâche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en oublier une syllabe.

--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous épousseter avec leurs panaches.»

--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le salaud qui a dit ça?

--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant les bras.

--Misérable! Gredin!

--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut pas médire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a grandi à l'ombre de deux panaches: celui du Béarnais et celui de Napoléon.

--Oser dire des choses pareilles! s'écrie ma soeur.

--Et le jour même où l'on parle d'illuminer la ville pour fêter le départ de nos braves troupiers, gémit Mme Arnal.

Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations?

Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon père au sujet de la décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, peut-être pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le père Merlin, qu'il a encore en sa possession les lanternes vénitiennes qui lui ont servi en 48.

--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.»

Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en mémoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baïonnettes, les barricades, une femme aux longs cheveux dénoués brandissant une escopette qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, et un jeune voyou, porté par les cheveux, à bras tendu, par un municipal à cheval, dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de mon père.

On en oublie un peu les illuminations, le départ des soldats.

--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise à mon père, quand nous sommes seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez le père Merlin.

--Oh! je n'y retournerai pas!

--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce n'est pas la peine de le lui défendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour de la politique...

Des bêtises! Des insultes lancées à notre brave armée, à ceux qui nous gouvernent, qui vont nous mener à la victoire, comme disait tout à l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures de ce vieux brigand de républicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?...

Mon père n'a pas de nerf.

IV

C'est aujourd'hui que part le dernier régiment caserné dans la ville: un régiment de ligne.

Léon et moi, nous avons été l'attendre sur la place du Marché pour l'accompagner jusqu'à la gare.

C'est épique le départ des troupes. Jamais je n'ai éprouvé ce que j'éprouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de fer, pendant que s'allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la _Marseillaise_, l'or des épaulettes et les broderies des uniformes éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l'aigle ouvre ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes parés pour le combat, au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, crier encore, pour ne pas devenir fou.

Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques jours. Je m'en suis donné à coeur-joie. J'en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que je puisse encore acclamer le régiment qui va venir...

--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande Léon qui s'impatiente. Si nous allions un peu plus loin?

--Mais non, mais non, nous sommes bien ici.

C'est jour de marché, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui ont apporté leurs légumes; leurs étalages sont sous les arbres, et, par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le bitume; le vieux n'a qu'à étendre la main pour le ratteindre. C'est un malin, ce vieux-là.

Bon! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper; mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied dessus. Il glisse et tombe sur le genou.

Le vieux retire sa casquette.

--Pardon, excuse, mon officier.

L'officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons.

--V'là l'régiment! crie Léon.

La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons.

--As-tu vu ce pauvre vieux?

--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention à ses oignons. Si l'officier s'était cassé la jambe, hein?

Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.

Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'émotion inséparable d'un départ--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronné, à côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'épaule. Ça fait plaisir de voir l'union qui règne entre officiers et soldats. Le colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée quand on l'acclame et un clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée autour des havre-sacs. On applaudit les chiens.

Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du marchand d'oignons, étendu sur le parquet.

Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, l'épicier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares qu'il distribue.

--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs...

Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat s'y trompe.

--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l'oeil, tes cigares, eh! sale pékin?

M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer.

--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez besoin d'allumettes, voilà ma boîte.

De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade.

Mais, tout à coup, la musique entame la _Marseillaise_.

Allons enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé...

Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations enthousiastes les suivent jusqu'à la gare.

***

A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.

--Attendez, je vais vous donner des sous.

Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma poche. Je lui paierai son litre.

***

--Tenez, voilà votre bidon.

--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je boirai que vous m'offrez là.

--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand vous reviendrez vainqueur!

Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la tête.

--Merci tout de même...

Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement.

***

--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire! Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas de coeur!...

Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous, au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore pensé se présentent à mon esprit...

--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.

--Oh! oui.

--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne de Prusse...

--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna...

--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier à Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de 1870, comme celle de 1859, sera menée _tambour battant_.» L'Empereur, qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en tordant sa longue moustache.

--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres...

--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé, d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey:

«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin.

«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à s'émouvoir.

«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports qui préludèrent aux mêmes victoires.»

--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...

Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.

--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père. Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?

--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit mon père.