Bas les coeurs!

Chapter 13

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Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière eux des Français prisonniers.

***

--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque insensibles.

Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré, puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19 janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.

Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment. J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.

Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours...

Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires.

--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté Müller.

Et Hermann a ajouté:

--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier?

Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur:

--Ce sont des filous, tu sais.

Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est approchée d'une des voitures.

--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de Boule? Et une glace de Venise.

--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés.

Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les meubles sous un hangar.

***

Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes...

Oh! que je voudrais être un homme!

XXII

Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de l'armistice, au moment où nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en l'apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un crapaud. Il est revenu chargé de vivres--il croyait Versailles dénué de tout.--Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu'il a trimballées tout le long de la route stratégique n° 15--une route horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait à suivre, à pied.--Il ne m'a même pas oublié, l'excellent garçon; il me donne un beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m'envoyer.

--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup souffert, pendant le siège? Vous ne saviez donc rien de Versailles?

Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n'a pas beaucoup changé; il a un peu maigri, seulement.

--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent pensé à vous, allez!

C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu prononcer le nom de son fiancé.

--Et les affaires? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein?

--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout.

Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d'y mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une diminution de plus de moitié sur ses appointements.

--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible d'abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça durera ce que ça durera; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu'il y a là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche après la cognée...

--Oh! évidemment, dit mon père.

Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien: sa moue de déception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu peux courir après.

Rage, rage, rage, Tu mangeras du cirage...

Jules a dîné avec nous, naturellement.

--Hein! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon père.

Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne connaît pas son bonheur. Il n'a pas l'air très joyeux. Souffre-t-il du peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de démonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgré ses efforts pour paraître gai, il est morose.

--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas. Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris...

--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir...

--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles! Et, à vrai dire, je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande envie de vous voir...

***

Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'était valable que pour quarante-huit heures, jours d'arrivée et de départ compris. Nous l'avons accompagné jusqu'à la porte de la ville. Louise, en le quittant, s'est contentée de lui tendre la main. Il avait l'air très triste.

--Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu'on va signer la paix.

--C'est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt.

***

Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant, l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté pour Jules Favre.

Il ne sait pas pourquoi.

M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et M. Legros répète toute la journée, en riant:

--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, Thiers.

***

L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour baser la demande d'indemnité qu'ils doivent présenter à la France, les Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et réquisitions de toute nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 à 1815.

--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le père Merlin, s'élève à six milliards.

--Six milliards!

--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements occupés par eux d'énormes contributions de guerre, remarque bien que s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font, du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement en Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre...

***

Oh! oui, c'est beau!

Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi leurs batteries, où ont eu lieu des combats.

Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout: de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des morceaux de bas-reliefs, des débris d'ornements. Les branches d'un lustre émergent d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d'une pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, mangée par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé leurs barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d'or, au-dessus d'une cheminée qui branle.

Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise; et, derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus.

Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des charrues. Les ponts ont sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des habitations désertes: il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté leurs fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs français.

Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça. Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée victorieuse dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous avons appris, le 25 février, qu'ils doivent faire prochainement leur entrée triomphale à Paris.

Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout fiers d'effacer ainsi la honte de l'entrée de Napoléon à Berlin, après Iéna.

--Maintenant, dit le père Merlin, la France n'a plus qu'une chose à faire: c'est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle ne mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'être en vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien.

***

Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de passer quarante-huit heures à Versailles.

--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! s'écrie Mme Arnal en frappant du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros chien-chien!

Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari.

--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de l'étreinte conjugale, comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un malade!...

--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! Les jours, ça passait encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces idées qu'on se fait... ces... idées... quand on n'a pas de nouvelles...

--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non plus. Mais, maintenant... Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que je vous montre...

--Quoi donc? demande mon père.

M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature représentant un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées.

--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux!

XXIII

Nous sommes redevenus Français. Les Allemands doivent demeurer encore quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est débarrassé de leur présence. Les communications sont rétablies. Mon père en a profité pour aller à Paris--d'où il est revenu songeur.

Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant de ses perplexités. Il paraît que la situation de notre chantier de la rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des _Grands Hommes_ est déplorable.

--Ah! dit mon père, il y aurait là une affaire magnifique... Le propriétaire des _Grands Hommes_ est à bout de ressources... Il n'a pas gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille francs... Hein? vois-tu ça d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_, ne faire des deux établissements qu'un seul... un seul, énorme, colossal... réserver une large place à la menuiserie; et, qui sait? peut-être entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence au Vieux Chêne. Vois-tu ça d'ici, hein?...

Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relâche par son idée fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille canaille de père Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la tante Moreau! Si l'on avait pu prévoir!...

--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dépouiller ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera pas, le vieux chenapan, qu'il ne nous débarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... Crapule, va!...

Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe sa colère sur moi.

--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais été moins bête! Ah! je t'apprendrai à faire l'imbécile, idiot!

Pour éviter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Léon et Mlle Gâteclair qui viennent d'arriver à Versailles.

***

C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus grand.

--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale?

Je n'en sais rien.

--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque. Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris!

Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers.

--C'est que je suis un bon Français, un patriote!

Je m'en doutais.

Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute, devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé: «A Metz. Quand même!»

--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon.

Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson là-dessus. Et il ouvre de beaux livres, dorés sur tranche, à couvertures multicolores, qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions héroïques des Français, ils célèbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands et les dénigrent sur tous les tons. Ils sont illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils renferment vous font assister à la défense de Belfort, de Bitche, à la bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen...

--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des Prussiens, me dit Léon. Trouves-en et tu me les apporteras.

--Oui, je te les apporterai.

***

Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me défend de continuer à fréquenter Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, qu'il fume, qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette à la bouche: des prétextes qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est venu à la maison dans la journée et qu'il a tenu avec mon père une longue conversation.

Il est parti avec une figure longue comme ça.

--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas à la noce cette année.

Que s'est-il passé? Je le demande au père Merlin qui se contente de hausser les épaules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des pièces de cent sous.

--Pauvre Jules!

--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais beaucoup d'intérêt, pourtant.

Je ris, pendant que le père Merlin me fait signe de m'asseoir.

--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes démarches auprès de ton père ont abouti. Je suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était dans ton intérêt d'aller passer quelque temps dans un établissement scolaire. Aussitôt que la tranquillité sera complètement rétablie, on t'enverra à Paris, dans un lycée, pour continuer tes études. Ce n'est pas gai, un collège. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-même que tu aimais mieux vivre entre les quatre murs d'un bâtiment noir que dans un milieu que tu exècres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours là, tu sais.

Très ému, je serre les mains du vieillard.

--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lycées, monsieur Merlin?

--Bientôt, probablement.

***

C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir «dans nos murs» très prochainement. Il nous explique aussi de quelle façon il a passé le temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il adresse à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. M. Beaudrain nous laisse entendre que c'est peut-être un moyen très habile d'obtenir les palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se trouve fort embarrassé; il n'a pas tout à fait terminé sa pièce.

«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis arrêté à ce distique:

Tu compris...

«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en poésie. Voyez notre maître Boileau.)

Tu compris qu'il fallait élever notre coeur Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_.

«C'est précisément ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec honneur_. Mais je crois avoir déjà lu cette fin d'alexandrin quelque part. J'ai dépouillé, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs recueils de poésies, mais je ne suis pas encore complètement rassuré. Un auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de plagiat. Réflexion faite, je laisserai peut-être: _non sans grandeur_. Et pourtant...»

Espérons qu'il se décidera.

--Si M. Beaudrain revient, dit mon père en fermant la lettre, c'est que nous n'avons plus rien à craindre.

Je le crois aussi.

***

Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville qu'une insurrection terrible vient d'éclater à Paris.

XXIV

Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection.

Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps. Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.

Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère des finances--et sa mère.