Chapter 12
--Non, papa.
--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce temps-là?
--Je me suis amusé en route.
--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à mentir! Petit misérable!
Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise.
--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes mensonges?...
Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces.
--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint, ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le dire! Et tout de suite! Parle!
--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant que c'est fait!...
--Je n'ai pas été chez grand-papa!
Mon père m'allonge une gifle terrible.
--Non! je n'y ai pas été!
--Alors, qu'as-tu fait?
--Rien!
Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en trépignant sur le parquet.
--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler, nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...
--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement.
Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.
--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?
Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les doigts sur son pantalon:
--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton grand-père--le père Toussaint--légataire universel!
Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne bronche pas.
--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi? Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... Réponds!... Mais réponds donc!...
--Ma tante ne m'a rien dit.
Mon père se lève.
--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...
--Non! Elle ne m'a rien dit.
--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de grand-père...
--Je n'ai pas été chez grand-papa!
Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la porte.
--Menteur! Hypocrite! Jésuite!
Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie en me tendant le poing:
--On devrait te mettre dans une maison de correction!
Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon père bien en face:
--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça!
J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me précipite dans la rue.
XX
Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux.
***
--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?
C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la tête.
--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?
--Oui... oui, monsieur...
--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?
--Si, monsieur...
--Qu'est-ce que tu as donc fait?
Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par la main.
--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un froid de chien, ce matin...
Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les mains, sanglotant toujours.
--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce qu'on a fait, allons?
--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...
--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?
--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...
Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.
J'essuie mes larmes et, bravement:
--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.
Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un mot...
Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps, il crispe les poings en murmurant:
--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...
--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...
Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de correction!...
Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.
--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?
--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin...
Je recommence à sangloter.
--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?
Je secoue la tête.
--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce soir, quand nous aurons causé.
Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent encore, je sens le calme descendre en moi.
***
--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.
Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat arriverais-tu, en agissant ainsi?
--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de correction!...
Le père Merlin sourit.
--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de ton côté, garde-toi bien...
--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne. Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père? Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de moi.
Le vieux hausse les épaules.
--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en donnerai.
--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu vous causer, voulu être votre ami...
--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas mieux que les autres!
--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il me semble que mon père est un brigand, un traître...
--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout...
Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le dos.
--... Un bourgeois, parbleu!...
--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son coeur!...
--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations, les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la _Marseillaise_ qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, celui-là...
Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote...
Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh! alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens, petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient tirer sur toi!...
C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles... et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...
La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus tard...
Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées. Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....
***
Le père Merlin s'arrête devant moi.
--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La guerre, je la hais.
--Oh! moi aussi, je la hais!
--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions?
Et il ajoute, très sérieux:
--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.
***
Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le reste me semble très bas, très bas.
XXI
J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter, de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai, non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui se font les pourvoyeurs de l'ennemi.
Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.
Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.
--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.
Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui. Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences; ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. Beaudrain.
***
L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.
--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!
--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.
--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle l'embrasse!
--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle l'embrasse... Un concubinage en règle...
Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en règle...
***
Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.
Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...
M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père.
--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...
***
Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.
--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille aujourd'hui. Je frotte...!
Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de nous, une bataille terrible, sans doute.
--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.
***
Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à Saint-Germain...
Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de Saint-Cloud...
Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées...