Chapter 11
--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...
Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.
Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes, et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier.
Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra dans ses bottes.
Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa langue. Il murmure:
Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...
Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:
Adieu, Madeleine chérie...
La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais...
... Qui te réfléchis dans les eaux...
Les eaux grasses...
Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.
--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de Français ici.
--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!
Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.
--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le marchand de tabac.
Et il ajoute:
--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français. C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.
--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance du Château?
--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?
--Je l'ai vu. Il a une sale tête.
--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous dis que ça...
Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé Chrétien.
--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà une soeur de charité.
Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et pâle.
--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...
Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.
--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres, pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...
La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où souffrent les mutilés:
--Pour tous, dit-elle.
M. Legros est stupéfait.
--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je ne peux pas...
--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre.
Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a fermé la porte tout doucement.
M. Legros est furieux; mon père aussi.
--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...
Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise dans le gousset de son gilet.
--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la donner aux Prussiens!
--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça des soeurs de charité! Quelque chose de propre!...
***
En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de venir la voir le plus tôt possible à Moussy.
--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque temps...
Mon père réfléchit.
--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme Justine... Ça lui ferait une société.
Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller.
--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine. Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout.
Une heure après, je pars avec Justine.
XVIII
--Mon enfant, on veut me faire mourir!
Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la cheminée.
--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là...
J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles froides où brille un point blanc, terrible.
Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne veux pas rester là. Elle est folle!
--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens, près de moi, tout près...
La voix est lugubre et douce; une voix de mourant.
--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te voir...
Et, brusquement, d'un ton rauque:
--Ton père est-il venu avec toi?
--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.
La vieille femme porte la main à son coeur:
--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... pourvu que je n'y sois plus...
Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras décharnés:
--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Je me suis jeté à ses genoux.
--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie...
--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable... Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie ne valait pas la peine...
--Ma tante, je vous en prie...
Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle quelqu'un.
--Justine!
Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras.
--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus... Elle obéit à _lui_. Il la paye... J'en suis sûr...
Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à elle.
--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu pourras...
Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages.
--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils étaient payés pour le faire...
--Payés! ma tante; et par qui?
Elle me regarde douloureusement.
--Pauvre, pauvre petit!
Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de soupirs:
--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces... n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition... que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont recommencé... Tout le monde est vendu à _lui_. _Il_ veut me faire mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!...
Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute blanche, sur le dossier du fauteuil.
Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris.
Justine accourt.
--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur!
Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire difficilement.
--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher M. Toussaint.
--Oui, j'y vais.
***
Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête.
--Pst! pst! petit, écoute donc un peu.
Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche.
--Que me voulez-vous, madame?
--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins?
--Oui.
Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil:
--Alors, c'est que la vieille est claquée?
--Quelle vieille?
--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on ne connaissait pas vos affaires!
Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair.
--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte.
--Si je m'intéresse!... Petit bandit!...
La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une belle cravate bleue toute neuve--:
--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré. Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi!
Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles.
--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!
***
Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder derrière moi.
--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande Justine.
--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard...
--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner.
Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.
--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?
--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, puisque les balles sont enlevées.
De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux.
--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter!
--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez comment vous serez reçu!
--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre...
--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean!
--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite!
--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y tenez...
Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole.
--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame.
Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de ma tante.
--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que c'était fini....
Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du plomb dans le cerveau.
--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean?
--Oui... Oui...
On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante.
--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit...
Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes rouges...
***
J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut, terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre.
--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre tante... votre pauvre tante...
Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant.
--Morte?
--Non... non... mais...
--Justine! dites-moi la vérité!
--Venez vite, monsieur Jean...
Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux. Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement. Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades, les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute blanche, paraît sortir de l'orbite.
La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour ne pas tomber.
***
Un coup de sonnette retentit.
--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais lui ouvrir.
Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la barre d'appui et je me laisse glisser à terre.
Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve, dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces...
Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!
Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon grand-père!...
Jamais!... Jamais!...
XIX
Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne dirai rien.
Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des ignominies qui m'écrasent.
L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.
Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.
Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.
J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on?
***
Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues. On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais, aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends au chantier et je m'approche du contremaître.
--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?
--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major.
--L'état-major allemand?
--Dame!
--Alors, mon père travaille pour les Allemands?
--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....
Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas:
--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.
--Bombarder Paris!
--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?
--Oui, je sais... Ah! vous croyez?
--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une bonne petite commission à votre papa.....
***
--Jean!
Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle à manger. Il a l'air en colère.
--Viens ici tout de suite!
--Oui, papa.
Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps.
***
--Jean, tu es un petit malheureux!
Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme de ses prologues?
--Tu m'as menti!
Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des ouvriers. Qu'y a-t-il?
--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde!
--Mais, papa... mais, papa...
--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?
--Mais, rien, papa.
--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle, j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?
--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le rougir.
Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.
--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?
--Rien.
--Que t'a dit ta tante?
--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est tout.
--Et puis?
--Et puis elle s'est évanouie.
--Et alors?
--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand...
--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?
--Oui, papa.
--Y as-tu été?