Part 9
La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné: Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi, depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon Dieu, je l'aime tant!
Disant cela, il était calme et son front était radieux.
--Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!
Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage, insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés, prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi tout seul?
N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?
Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un fou... un fou, un pauvre fou!
Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes, vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration! Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh! vous me faites pitié!
Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le crépuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin; elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:--Voici la nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez! Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé, cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes, silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois, quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même? J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle, et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc, adossé au _Gladiateur_; même une fois, j'étais si près d'elle... elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot, elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!
Ce malheureux m'intéressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, au _Bain d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien, c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...
Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un mystère aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rêvant, je rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits appartements.
CHAPITRE VIII
Ce palais de Versailles, ce _favori sans mérite_, au dire de M. le duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien voir, un monument digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargés, les portes, sculptées avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode, représentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer, sur le bois de cèdre et sur la laine des tapis, on retrouve à profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait encore, en ce palais de Sa Majesté, le jour où nous y fûmes admis ma mère et moi. Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait à pas comptés; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du roi se livraient à un jeu effréné; dans la salle des gardes, de vieux officiers réunis autour de l'âtre immense parlaient de batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes cadençaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras.
Alors nous traversâmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand siècle où se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant, nous jetâmes un coup d'oeil dans la vaste galerie où Lebrun a représenté tout le règne; la galerie était déserte, les ombres du foyer s'alongeaient sur le mur attristé; les héros paraissaient se battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord; les armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées, enseignes déployées, toute brodée et chargée à profusion de plumets et d'ornements, comme à un tournoi. Voilà vraiment la bannière antique, et voici les belles écharpes, les couleurs des dames, le bruit des poëtes, la grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux, Molière et Mlle Béjart, les fantaisies et les poëtes qui courent les camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette vaste galerie, il me semblait que tout à coup ces géants allaient descendre de la muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir de nouveau,... j'étais prêt à tomber à genoux!
À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de tout l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure était en proie au silence! Ainsi quand j'eus réparé le désordre de ma toilette et retrouvé ma mère:--Ah! mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que nous habitons le toit même de celui qui disait: «J'ai failli attendre!...» Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est mort.
La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère, au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane compliment à la Dorat.
C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère, enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en France.--Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune archiduchesse, reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait de simplicité et de goût autour de cette couche d'une reine que la France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand elle lui donna son premier dauphin!
Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs, j'ai cherché à me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement du premier brigand qui pénétra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa Majesté. La porte se brise, et la reine, en sursaut réveillée, échappe, à demi-vêtue, à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire, épouvanté et comprenant à peine son audace! Indigne populace! Ah! l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux de l'alcôve royale! Elle a impitoyablement foulé à ses pieds sanglants le sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcôve de la reine et son lit, fouillé par les baïonnettes de ces misérables!... L'invasion de Versailles! Elle a plus déshonoré ce peuple affreux que l'échafaud du 21 janvier sur la place de la Révolution!
Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la mort, sur une charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine, enfermée à Versailles et vouée aux tortures de l'émeute, entre les têtes coupées de ses gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de toute espèce d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont manqué à Bossuet.
À ma première entrée au château de Versailles, j'étais loin de prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en vrai jeune homme, et je tâchais de deviner, à force de passion, tout ce que je ne voyais pas. Je portais envie à ma mère, qui me laissait sur le seuil de la chambre royale; naguère j'étais entré dans la chambre du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur la table où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses lettres à Voltaire, les épitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les murs habités par ce grand homme, les lieux où il rendit le dernier soupir, les meubles consacrés par cette pensée royale, ont produit sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu des portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais donné l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le miroir de la reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de Prusse, moi qui admire jusqu'à ses vers!
Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse une femme aux lieux qu'elle habite, jetant à pleines mains je ne sais quel charme ineffable qui la fait reconnaître; non, à coup sûr, ce n'était ni le même parfum, ni l'élégance et le goût; malgré moi, malgré la reine peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus élevée, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces folles paroles, l'expression me manque; hélas! je suis forcé d'aller au delà de ma pensée, il m'est impossible de la dire exactement... Un grand poëte se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur chrétien se réfugierait sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que de fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être, un jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou Bossuet!
Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi; ma mère, en s'étonnant qu'une reine de France pût n'être pas chez elle, à cette heure; et moi, en me hâtant de comprendre l'inconcevable bonheur qui m'avait amené du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait venir.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
La reine (et ma mère ignorait cette habitude) passait la plupart de ses soirées chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac, en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les plus aimables de la cour. C'était l'heure où, délivrée enfin de l'étiquette et maîtresse à son tour de sa parole et de son geste, elle jouissait des douceurs de l'intimité. La maison de la comtesse Jules de Polignac occupait une aile du château de Versailles, à côté même du grand escalier, et la maîtresse de céans, pour plaire à sa souveraine, s'efforçait de donner à son logis la grâce et le sans façon d'une simple maison bourgeoise; c'étaient l'abandon, la grâce facile, les conversations interrompues, les rires éclatants, les récits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une maison bourgeoise, hantée royalement, réunis à l'esprit, à l'élégance, à l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands seigneurs. Dans cette société de son choix, la reine était une jeune femme, la première de la société, parce qu'elle était la plus belle et la mieux écoutée, uniquement pour la vivacité, le charme et l'entrain de son bel esprit.
Le soir dont je parle, en vain son monde accoutumé s'était empressé pour complaire à la reine, elle avait témoigné de vives impatiences; que dis-je? elle eût été maussade, si jamais elle avait pu l'être. Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsemé d'éclairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funèbre; le roi, qui était à causer géographie et voyages lointains (ses rêves!) ne s'en allait pas. La présence du roi (si voisin de Louis XV!) jetait toujours un peu de contrainte dans cette société intime. Il fallait être absolument plus grave et moins rieur, quand le prince était là; c'était, de sa nature, un époux plein de soins, un bon maître, mais un homme accablé de soucis cuisants et de tant de malheurs, dont il avait le pressentiment.
--Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma princesse, dit la reine à demi-voix, nous ne serons jamais à minuit; avancez, s'il vous plaît, cette aiguille inerte; on se meurt d'impatience et d'ennui.
La princesse avança l'aiguille, et la reine avec un regard triste et doux:
--À présent, dit-elle, voilà que l'heure va trop vite; puis, se penchant vers une jeune femme assise à ses pieds:--Allons, Thaïs, l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fâchée, et veux-tu bien me permettre de retrancher quelques minutes à ta belle vie? Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de Montbarrey.
Pour toute réponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux noirs du côté de la reine, avec une singulière expression d'enthousiasme et de dévouement.
--On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses glaçons et ses tempêtes, faisant place au jeune printemps qui dit en nous frappant de sa tiède haleine: Me voilà!
--Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant à madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de Bezenval. L'hiver et ses glaçons ont leur charme aussi bien que des cheveux blancs sur un front cicatrisé; attendons le printemps patiemment. Mais quoi! le printemps ramène, entre autres fleurs, ces pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi! s'évanouir à l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide, elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es pâle comme elle; et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or çà, nous ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur proscrite va reparaître en nos jardins réjouis; je veux que Bezenval, lui-même, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois d'avril.
Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tête et ferma les yeux, ses beaux cheveux se répandirent sur ses épaules, on eût dit qu'elle allait mourir...--Ne parlons plus de ces maudites fleurs; reviens à toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que toi-même, ô beauté! disait la reine, en l'embrassant.
La pendule, avancée d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors, le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en jetant un coup d'oeil d'intérêt sur la princesse évanouie: _Ce ne sera rien!_ dit-il; puis, saluant la maîtresse de l'appartement, il retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la moitié du service ayant manqué, justement par cette pendule avancée un instant.
La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se tournant vers la comtesse Jules;--Nous avons fait une grande faute, ce soir, ma mignonne, nous avons oublié les respects... Eh bien! pour nous châtier, renonçons à ces curiosités malséantes, et renvoyons à sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit.
--Si Votre Majesté veut me permettre un conseil, reprit le marquis de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la soirée est funèbre, et tout annonce au dehors une tristesse abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous plaît, des vers de Voltaire ou du nouveau poëte, M. de Parny; cela sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la princesse de Lamballe sortit de sa léthargie:--Ne verrons-nous donc pas le sorcier? dit-elle avec cette air penché qu'elle avait mis à la mode, et qui lui allait si bien.
--On m'a conté cependant que la lune et les astres étaient favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse voix, et la princesse de Tarente vient de me dire à l'oreille, qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous arriver, comme un fantôme, à l'heure fatale de minuit.
--Je voudrais savoir, à ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy, reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il serait douloureux de renoncer aux délicieuses terreurs que nous nous sommes promises depuis si longtemps.
--Je n'ai rien à dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy; seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu n'est pas absolument à nos ordres, et même il n'a pas été facile de le décider à venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, et je puis assurer à Sa Majesté qu'il m'en a coûté bien des arguments pour en venir à bout.
--Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en quel lieu il devait être amené, quelle société l'appelait, à quel auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous êtes bien gardé de compromettre la reine, M. d'Esterhazy?
La reine reprit:--Vous voilà bien toujours, prudent et bon Vaudreuil, dévoué à ma très-imprudente majesté, plein de précaution et de minutieuses prévenances! Pourriez-vous cependant me dire comment se porte madame la marquise de Vaudreuil?
Cette question imprévue interrompit toute conversation. Le penchant de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble résolution du marquis, lorsqu'il échappa, par un mariage, à son fatal amour, n'étaient un secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se jetèrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en eût trop dit, avait le regard baissé et plein de larmes; le marquis de Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il était difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquiétant.
À la fin, madame de Châlons, se rappelant à propos la visite de ma mère, et voulant donner aux idées un autre cours:
--S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, là-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre Majesté.
À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:--Amenez-la tout de suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle; j'ai oublié que j'avais donné ce soir même un rendez-vous à ma cousine... Hélas! le roi est rentré, madame de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote, même quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous.